LA VÉRITABLE APPARTENANCE AU CHRIST
Nb 11, 25-29 ; Jc 5, 1-6 ; Mc 9, 38-43+45+47-48
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – année B (25 septembre 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Frères et sœurs, vous avez entendu l'intervention de Jean l'évangéliste qui sera l'apôtre de l'amour mais qui, au moment où nous en sommes avec ce texte, est seulement en train de faire l'apprentissage de cet amour, intervention de Jean l'évangéliste auprès du Christ, voulant empêcher quelqu'un d'agir au nom du Christ parce qu'il ne suit pas les disciples du Christ, parce qu'il ne fait pas partie de la communauté de ceux qui sont avec le Christ. Réaction apparemment bien légitime, qui serait quelquefois la nôtre, car nous pensons volontiers que ceux qui ne font pas partie de l'Église, de la communauté chrétien ne, sont rejetés en dehors du royaume, qu'ils n'y ont pas part. Il nous semble naturel que l'appartenance à la communauté chrétienne soit la condition toute naturelle et première pour nous préparer au royaume, pour faire partie de ceux qui parlent au nom du Christ, qui témoignent du Christ, qui agissent en son nom.
Vous l'avez entendu, Jésus n'est pas de l'avis de Jean l'évangéliste, Jésus n'est pas donc de l'avis de ceux d'entre nous qui spontanément pensent, comme Jean l'évangéliste, que si on ne suit pas Jésus, si on ne fait pas partie explicitement de la communauté des disciples du Christ, on n'a pas le droit de participer à l'agir de Jésus, de témoigner de son nom et d'être en quelque sorte déjà sur le chemin du salut et du royaume. Jésus n'est pas de cet avis.
Ceci ouvre notre cœur à une perspective assez nouvelle : à savoir qu'appartenir au Christ ne consiste pas d'abord à faire visiblement partie de l'Église et de la communauté chrétienne, appartenir au Christ, c'est d'abord agir intérieurement en son nom, c'est d'abord être rempli de sa présence, même si, à la limite, on ne sait pas que cette présence est la sienne, même si on ne sait pas que ce nom est le sien, même si cette appartenance au Christ est, d'une certaine façon, j'allais dire inconsciente, mais le mot est inexact, je veux dire si cette appartenance n'est pas explicitée, n'est pas concrètement manifestée par l'entrée dans une communauté, dans des manières de faire, de vivre et de pratiquer. Il y a autour de nous beaucoup de gens qui ne pratiquent pas, comme on dit qui ne se mêlent pas à la communauté chrétienne, qui pour toutes sortes de raisons ne font pas partie explicitement, visiblement des disciples du Christ et qui cependant sont dans leur cœur habités par le Christ, remplis de sa présence. Il faut que nous essayions de comprendre cela. Ce qui compte, pour l'appartenance au Christ, pour l'entrée dans le royaume, c'est précisément cette identification de notre agir avec l'agir du Christ, plus que toutes les étiquettes, plus que tous les recensements dans lesquels on se déclare officiellement chrétien. Cela veut dire que, être chrétien, ce n'est pas d'abord prendre place quelque part dans une certaine organisation du monde où l'Église à sa place, être chrétien, c'est d'abord être rempli, consciemment ou non, explicitement ou non, mais réellement, être rempli de la présence et de l'agir du Christ.
Il y a dans la première épître de saint Jean un texte qui est semblable à celui-ci et qui aboutit à la même réflexion. saint Jean nous dit : "quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu, celui qui n'aime pas n'a jamais connu Dieu parce que Dieu est Amour". Vous le voyez, saint Jean ne nous dit pas "pour être né de Dieu, pour connaître Dieu, il faut parler de Lui, il faut adhérer à la communauté chrétienne, il faut faire profession de chrétien", il dit : "pour connaître Dieu, il faut aimer". Et si vous n'aimez pas, quelle que soit votre appartenance officielle, publique à l'Église, vous ne connaissez pas Dieu. Pourquoi ? Eh bien parce que Dieu est amour et qu'on ne peut connaître Dieu que si on entre dans la vie de Dieu, dans l'agir de Dieu, que si on est intérieurement rempli par cet amour qui est Dieu. Ce n'est donc pas, ici encore, l'adhésion officielle, les caractéristiques visibles et sociales qui comptent, mais la présence réelle en nous de l'agir de Dieu, de l'amour de Dieu, c'est cela qui nous fait fils de Dieu, qui fait que nous sommes nés de Lui, qui fait que nous le connaissons.
Connaître Dieu, dans le langage de la Bible, ne se réfère pas à une connaissance intellectuelle, à un discours explicite, connaître Dieu, cela veut dire : être imprégné de Dieu, être comme intérieurement habité par Dieu. Connaître, dans le langage de la Bible, se dit de l'homme et de la femme quand ils s'unissent dans l'acte conjugal, on dit qu'à ce moment-là l'homme connaît son épouse et l'épouse connaît son mari, c'est dire à quel point ce mot de connaître à une résonance profondément vécue, expérimentale, beaucoup plus qu'une résonance d'ordre intellectuel ou rationnel. Connaître Dieu, c'est donc épouser en quelque sorte la présence de Dieu en nous, et c'est pour cela que connaître Dieu, c'est vivre de l'amour qui est Dieu, et donc être identifié par le rythme intérieur de notre être et de notre vie au rythme même de Dieu et de sa Vie. Tel est l'enseignement de saint Jean qui rejoint celui du Christ en ce jour, dans l'évangile. Celui qui agit au nom du Christ, comme le Christ, celui dont les actes sont imprégnés de l'agir même du Christ, celui-là appartient au Christ même s'il ne fait pas profession d'appartenir au Christ, même si, à la limite, il ne sait pas explicitement qu'il appartient au Christ.
Alors me direz-vous, à quoi cela sert-il d'être chrétien ? à quoi cela sert-il d'être baptisé ? d'appartenir explicitement à l'Église ? Si, de toutes manières, que l'on soit dans l'Église ou en dehors de l'Église, la seule chose qui compte c'est l'identification profonde de notre être avec Dieu, avec l'agir même de Dieu, avec l'amour de Dieu, à quoi cela sert -il ? Eh bien, cela sert énormément. Car celui qui est rempli de la présence de Dieu, mais qui n'appartient pas explicitement à ses disciples, dans la plupart des cas s'il en est ainsi, c'est qu'il n'a pas une claire conscience de cette appartenance à Dieu, c'est qu'il n'en a pas perçu toutes les conséquences, il ne fait pas clairement profession d'être disciple du Christ, il l'est, d'une certaine façon, sans le savoir. Et la grâce extraordinaire qui est la nôtre, à nous qui sommes ici, aujourd'hui, dans cette église, à nous qui faisons partie explicitement de l'Église, à nous qui faisons partie de la communauté chrétienne, la grâce extraordinaire qui est la nôtre, c'est que nous savons que nous sommes au Christ, c'est que cela nous est révélé, cela nous est clairement dit, et par conséquent notre union au Christ, l'identification de notre agir à celui du Christ, nous pouvons, d'une certaine manière, y participer consciemment, y participer avec toutes nos facultés, car nous savons ce que le Christ a fait pour nous, nous savons tout ce qu'Il a donné pour nous, nous savons qu'Il nous a reçus dans sa communauté. Notre appartenance à Lui est quelque chose d'explicite, alors évidemment cela exige de nous encore davantage que de ceux qui appartiennent au Christ sans bien le savoir, sans toujours que cela soit clair à leur cœur et à leur esprit, cela exige davantage de nous, mais cela aussi nous est une immense aide, car se savoir aimé de Dieu, se savoir rempli de Dieu, connaître le nom de Jésus, savoir à quel point Jésus est allé jusqu'au bout de son amour en mourant sur la croix pour nous, savoir tout cela, c'est quelque chose qui doit aider infiniment notre cœur à e mettre au rythme de l'amour de Dieu. Car qu'est-ce qui peut davantage nous rapprocher de Dieu que cette révélation que Dieu nous donne de Lui-même ? Et ceux qui ne connaissent qu'obscurément le Christ, ceux qui ne savent qu'à tâtons rejoindre son visage ont en quelque sorte beaucoup plus de mal à s'identifier à Lui, parce qu'au fond ils ne connaissent pas exactement quels en sont les chemins et quels en sont les moyens, tandis qu'à nous est donnée cette révélation, cette lumière. Quelle grâce extraordinaire, et combien nous devons précieusement faire vivre cette grâce en nous, combien nous devrions être plus que les autres remplis de l'amour de Dieu, combien nous devrions aimer plus que les autres afin de connaître Dieu qui est amour, combien plus nous devrions agir en son nom, nous qui connaissons ce nom, nous qui savons qui Il est et à quel point Il nous aime et nous sauve. Evidemment cela doit être décisif pour nous, et il faudrait que loin de prendre une sorte d'habitude et d'accoutumance à la parole de Dieu, loin de l'entendre de façon distraite, nous soyons chaque fois réveillés au plus profond de nous-mêmes, chaque fois suscités, appelés, réconciliés, convertis. Le fait d'être disciples du Christ, le fait d'être ici dans cette église, de faire partie de la communauté chrétienne doit être pour nous un perpétuel appel à la conversion, non pas une certitude que nous serons sauvés simplement parce que, sociologiquement, nous sommes chrétiens, mais au contraire sans cesse un nouveau cri dans notre cœur, un nouvel appel de Dieu en nous disant : "vois à quel point je t'aime, laisse-toi convertir par cet amour que j'ai pour toi, mets ton cœur en accord avec cet amour que je te révèle, sois rempli de l'amour que je suis Moi-même".
Voilà, frères, ce qui nous est dit aujourd'hui. Beaucoup d'hommes autour de nous connaissent le Christ sans savoir pleinement son nom, beaucoup d'hommes autour de nous sont remplis de la présence du Christ, alors qu'ils n'ont pas la chance de savoir tout ce que nous savons. Comment pouvons-nous être en retard sur eux ? Comment pouvons-nous nous laisser distancer ? Comment pouvons-nous être tièdes ? Comment pouvons-nous ne pas être transportés par cet amour ?
AMEN