IL N'EST PAS TROP TARD POUR NOUS TOURNER VERS DIEU
Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (27 septembre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Il y a dans cette page comme trois niveaux. Il y a d'abord la parabole des deux fils envoyés par leur père à la vigne, parabole dans laquelle Jésus se contente de reprendre un enseignement déjà courant dans l'Ancien Testament, à savoir que faire la volonté de Dieu, ce n'est pas dire oui à cette volonté, acquiescer en paroles, mais agir, réaliser ce que Dieu nous demande. Notez bien que ceci ne va pas tellement de soi malgré les apparences. On raconte l'histoire d'un missionnaire envoyé en Palestine, auprès des populations arabes, qui avait raconté cette parabole en s'arrêtant à la question : "lequel des deux fils a fait la volonté du père ?" A sa grande surprise, ses interlocuteurs lui avaient répondu : "c'est celui qui a dit oui, même s'il n'y est pas allé". Sans doute y a-t-il des civilisations dans lesquelles la réalisation de l'ordre donné compte moins que de faire un affront à celui qui vous commande en lui répondant en face : "non, je ne veux pas !" Mais enfin déjà dans l'Ancien Testament et à plus forte raison dans le Nouveau et pour nous-mêmes dans l'Église, il est parfaitement évident qu'accomplir la volonté du père, c'est non pas dire "oui, Seigneur", mais réaliser cette volonté. Nous sommes donc là en face d'une parabole simple sur laquelle d'ailleurs les grands prêtres et les anciens du peuple sont d'accord avec Jésus puisqu'ils lui donnent la réponse que lui-même attend.
Mais sur cette parabole reprenant l'enseignement traditionnel de l'Ancien Testament, Jésus greffe une première réflexion qui déroute ses interlocuteurs, qui nous déroute un petit peu nous-mêmes. Il ajoute en effet, comme une conclusion de la parabole : "En vérité, Je vous le dis, les publicains et les prostituées arrivent avant vous au Royaume de Dieu". Cette déclaration de Jésus semble identifier au fils qui a répondu "oui, Seigneur" mais n'est pas allé travailler à la vigne, ces pharisiens et ces grands prêtres à qui Jésus s'adresse, qui ont dit "oui" à la loi de Moïse, expression de la volonté divine, mais qui ne savent pas entendre l'appel à la conversion radicalement neuf qui est celui de l'évangile, n'acceptant pas d'aller jusqu'au bout de leur oui, ne réalisant pas cette ouverture à l'évangile qu'impliquait leur adhésion à la volonté de Dieu. Pour nous aussi, accepter la Loi de Dieu, accepter la morale évangélique ne suffit pas, il faut accepter d'avoir le cœur radicalement retourné par cette parole et de nous convertir. A cette attitude des pharisiens ou des grands prêtres qui observent la Loi de Moïse, mais qui n'en comprennent pas le sens profond, Jésus oppose l'attitude des prostituées ou des publicains, de ces pécheurs publics, qui ont dit "non" d'abord, puisqu'ils se sont enfoncés dans le péché, mais qui ont été atteints par la parole de miséricorde et de conversion, et qui à ce moment-là ont changé leur vie en se mettant à la suite du Christ Jésus malgré leur pauvreté, malgré leur misère et leur péché, ou plutôt à cause de cette misère et de ce péché qui leur permettent de comprendre à quel point ils ont besoin de la miséricorde de Dieu. Autrement dit, Jésus donne cette parabole d'une signification morale assez générale, une urgence immédiate pour ses auditeurs comme pour nous aujourd'hui : il faut nous laisser toucher le cœur maintenant, il faut reconnaître notre péché, savoir que des prostituées ou des publicains sont peut-être meilleurs que nous parce que, malgré leur péché, ils laissent la parole de Dieu les atteindre au fond d'eux-mêmes et les transformer radicalement. Voilà donc le deuxième niveau de signification de cette parabole.
Mais il y a encore un troisième pallier, manifesté par la dernière phrase de cette courte page, phrase qui semble au premier abord tout à fait étrangère au contexte et même contredire un petit peu ce qui précède. Jésus ajoute en effet : "Jean est venu à vous dans la voie de la justice et vous n'avez pas cru en lui, les publicains et les prostituées ont cru en Lui. Et vous devant cet exemple vous n'avez même pas eu un remords tardif qui vous fît croire en Lui". A vrai dire nous retrouvons cette phrase dans l'évangile de saint Luc dans un tout autre contexte, et il est probable que saint Matthieu l'a transposée ici pour donner à la parabole une portée nouvelle. Cette petite phrase se rattache à ce qui précède, d'abord par le fait que les interlocuteurs de Jésus restent les mêmes des grands prêtres et des anciens et aussi par ce qu'ici et là il est question des publicains et des prostituées que Jésus oppose précisément aux anciens et aux grands prêtres. Mais ici il ne s'agit plus de ce que les publicains et les prostituées ont dit d'abord "non" par leur vie de péché puis se sont convertis, tandis que les pharisiens et les grands prêtres ont dit d'abord "oui", en adhérant à la Loi de Moïse et ensuite n'ont pas suivi cette adhésion en refusant l'appel à la conversion qui est dans l'évangile. Ici la réflexion de Jésus se concentre sur l'exemple du premier fils qui après avoir refusé d'obéir, s'est finalement rendu à la vigne. Jean-Baptiste est venu comme précurseur de Jésus, et les grands prêtres et les pharisiens ont refusé de croire en Lui, comme d'ailleurs ils refuseront de croire en Jésus ensuite, tandis que les publicains et les prostituées ont cru en Jean -Baptiste. Et Jésus dit aux pharisiens et aux grands prêtres : "vous n'avez pas cru en Jean-Baptiste, vous avez dit "non" d'abord, mais vous pourriez suivre l'exemple du premier fils de la parabole, suivre l'exemple de ces publicains, et de ces prostituées, vous repentir, changer d'avis devant la prédication de l'évangile et ce que vous n'avez pas su faire du temps de Jean-Baptiste, le faire maintenant, c'est-à-dire vous convertir". Par cette phrase Jésus insiste maintenant sur la possibilité qu'il y a toujours, pour le pécheur, de revenir de son péché pour se convertir à la Parole de Dieu. Même si nous avons refusé d'écouter tel ou tel appel de Dieu, même si nous n'avons pas entendu telle ou telle de ses Paroles, même si, comme les pharisiens et les grands prêtres, la prédication de la conversion nous a laissé insensibles, il est toujours temps de revenir : "les publicains et les prostituées ont cru en Jean, et vous, devant cet exemple, pourquoi n'avez-vous pas eu même un remords tardif qui vous fît croire en Moi ?"
Jésus donc invite les grands prêtres et les pharisiens et nous-mêmes avec eux à ne pas nous endurcir dans un refus, à accepter de changer, de s'être trompé et de transformer sa vie. Et ceci rejoint le texte d'Ezéchiel que nous lisions au début de cette eucharistie : "si le juste se détourne de sa voie droite pour commettre le mal, c'est à cause du mal qu'il a commis qu'il mourra. Mais si le pécheur se détourne du péché qu'il a commis pour pratiquer le droit et la justice, alors il aura la vie". C'est dire que rien n'est jamais définitivement fixé. Même si nous avons adhéré à la foi du Christ, même si nous avons toute notre vie suivi la Parole de Dieu, nous pouvons toujours nous détourner de Lui, nous ne devons pas croire que notre vie est définitivement assurée dans la sainteté et dans la justice. Le péché peut toujours solliciter notre liberté, notre liberté peut toujours défaillir et se détourner de Dieu. Nous ne sommes jamais canonisés de notre vivant. Rien n'est jamais définitivement acquis, et la persévérance doit être de tous les instants, de tous les jours, jusqu'au dernier jour. Mais réciproquement, même si nous avons rejeté la Loi de Dieu, même si nous avons vécu dans le péché, même si nous n'avons pas écouté la Parole divine, même si nous avons refusé de croire, nous pouvons toujours transformer notre vie de péché en une vie de sainteté, par la grâce de Dieu, par le pardon de Dieu. Et alors même si notre remords est tardif comme celui que Jésus essayait d'éveiller dans le cœur des pharisiens et des grands prêtres qui avaient refusé Jean, même si notre remords est tardif, comme celui du larron crucifié près de Jésus, nous aurons la vie. Dans les versets du prophète Ezéchiel qui suivent ceux que nous avons lus, il y a cette parole très belle : "Convertissez-vous, détournez-vous de tous vos crimes, qu'il n'y ait plus pour vous occasion de mal. Pourquoi mourir, maison d'Israël ? Je ne prends pas plaisir à la mort de qui que ce soit".
Oui, Dieu est un Dieu vivant, Il est le Dieu de la vie, Il n'est pas un juge qui essaye d'établir ses comptes avec ses créatures. Il est quelqu'un qui, passionnément, voudrait que nous soyons vivants, c'est-à-dire que nous nous détournions de la mort, que nous nous détournions de ce péché qui est la mort de notre cœur, que nous nous détournions de tout ce qui nous conduit à l'usure et à la destruction de notre être, pour nous rendre capables de vie. Oui, Dieu est un Dieu vivant, Il est le Dieu des vivants et Il veut que nous soyons des vivants, et Il nous supplie instamment, jour après jour, à chaque instant, de nous détourner de la mort pour nous convertir à la vie. Il n'est jamais trop tard. Et c'est cela le fruit et l'explication la plus profonde de cette parabole.
Frères et sœurs, même si nous sommes encore tentés par le péché, même si nous sommes encore défaillants par rapport à la lumière, Dieu nous appelle à son pardon. Et si nous réfléchissons bien, tous tant que nous sommes ici nous sommes des pécheurs. Si nous voulons bien regarder au fond de notre cœur, en dépit des apparences de ce qui, superficiellement, semble être en règle avec la Loi de Dieu, nous sommes profondément pécheurs. Certes, souvent nous sommes comme les pharisiens et les grands prêtres, nous ne voulons pas le voir, mais il est là, le péché dans notre cœur sous toutes sortes de formes que nous n'aimons pas reconnaître, mais qui sont bien vraies. Même si nous sommes pécheurs encore aujourd'hui, demain, il est toujours temps de nous convertir. Dieu nous appelle sans cesse : "Je veux que vous viviez", et cet appel à la vie prend une sorte d'intensité et de ferveur plus grande pour nous persuader de nous laisser toucher, de nous laisser saisir par son appel. Dieu veut passionnément que nous soyons heureux.
Frères et sœurs, pour nous convertir, il y a ce motif fondamental : notre bonheur est à ce prix. Mais il y a un motif plus profond encore : c'est que notre conversion est le bonheur de Dieu. Non seulement en nous convertissant, nous trouverons la vie, mais encore nous répondrons à cet appel de Dieu qui désire passionnément notre bonheur pour être Lui-même pleinement heureux parce qu'Il nous aime tellement qu'Il ne peut pas se satisfaire de notre péché et de notre mort. Frères et sœurs, laissons-nous toucher par la Parole de Dieu, "aujourd'hui, si nous entendons sa voix, n'endurcissons pas notre cœur". Dieu a soif de notre conversion pour que soit parfait le bonheur qui est le sien en réunissant autour de Lui toutes ses créatures vivantes et sanctifiées.
AMEN