COMMENT POURRAIT-IL M'AIMER ?

Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (28 septembre 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Frères et sœurs, je ne sais pas aimer, vraiment c'est difficile pour moi d'aimer, et de plus je trouve que les autres m'aiment mal. Rassurez-vous, je ne vous fais pas une confession publique de mes péchés, ou plutôt je fais notre confession publi­que car à cet égard, nous sommes vraiment tous les mêmes. C'est d'ailleurs l'enseignement que nous pou­vons tirer de la parabole de l'endurcissement ou de l'ouverture du cœur. Ne nous y trompons pas, cet évangile ne nous apprend rien sur le ciel, car il s'agi­rait là pour le monde à venir d'une horrible et amère revanche : les riches auraient pour destinée de devenir les futurs pauvres du ciel et les pauvres, les riches. Ce serait là la négation radicale de l'amour de Dieu, et de cette liberté octroyée à l'homme qui est le lieu même toujours possible de sa conversion, et aussi celui de la miséricorde inlassable de Dieu. L'évangile situe l'ac­tion à un autre endroit. Vous avez remarqué que le riche, revêtu de pourpre et de lin fin passe une vie paisible à ne pas voir Lazare qui gisait près de son portail. Puis arrivé dans le royaume des vivants et des morts, il ? commence à apercevoir, avec difficulté, ce Lazare qu'il n'avait finalement jamais vu avant. Oui, Lazare est là dans le sein d'Abraham, le Père de l'hos­pitalité, en effet n'est-ce pas lui qui a accueilli au chêne de Mambré, à l'heure la plus chaude du jour ces trois hommes ou ces trois anges, qui pourtant sem­blent n'en faire qu'un, le Père de l'hospitalité qui ac­cueille en son sein nous ceux qui ont le cœur ouvert par la promesse de Dieu. Du fond de son séjour dans le royaume des morts, le riche commence à voir celui que son cœur n'avait jamais vu, ou celui que les yeux mêmes du cœur n'avaient jamais pris en compte.

L'évangile du cœur, de son endurcissement ou de son ouverture, voilà bien la réalité de l'abîme qui est décrit comme séparant le mauvais riche du pauvre Lazare. Et j'ai même envie de croire qu'il s'agit de nous, à la fois riches et pauvres, c'est-à-dire qu'en chacun de nous, il y a au fond de notre cœur un abîme qui sépare notre richesse de notre pauvreté. Un abîme, c'est-à-dire un endroit infranchissable pour nous, un endroit qui sépare la lumière des ténèbres, un endroit que nous ne fréquentons jamais et pourtant c'est en ce lieu que la croix du Christ a été plantée afin de nous sauver tous tout entiers, notre pauvreté comprise. Un abîme qui gît au fond de notre cœur, c'est la consé­quence de notre cœur endurci, c'est la conséquence de notre aveuglement, de celui qui, jour après jour, se construit et forge une carapace indestructible autour de nous, et qui nous fait croire que la vie est difficile, que nous ne savons pas aimer, mais surtout que les autres ne savent vraiment pas nous aimer. Alors il nous faut un signe, il nous faut une lumière nouvelle qui nous éclaire de l'extérieur, qui nous fasse décou­vrir ce mur d'indifférence qui sépare ce bon côté de ce mauvais côté. Ce signe, les juifs l'ont réclamé auprès de Jésus plusieurs fois, et Abraham lui-même répond au riche : "Mais même si quelqu'un ressuscite d'entre les morts, ils ne se repentiront pas".

Quel signe nous faut-il donc pour que nous puissions nous ouvrir à la promesse même de Dieu, à la grâce même de Dieu, ce côté sombre, ce côté téné­breux séparé par cet abîme intérieur ? Quel signe nous faut-il aujourd'hui pour que nous devenions vraiment des témoins de l'amour possible dans le monde et pour tous les hommes ? Que faut-il donc pour nous, pour que, inondés de cette grâce, nous disions : "oui, ma pauvreté a été soumise à la grâce de Dieu, elle est convertie, elle est devenue belle car Dieu l'a prise en son sein" ? Ou préférons-nous plutôt la garder au fond de nous comme une chose honteuse, et ne pré­senter à Dieu que notre bon côté ? Il nous faut donc un signe. Il nous faut donc une lumière nouvelle qui vienne éclairer ces abîmes, quelque chose d'autre, quelque chose de fort, de puissant qui nous ébranle.

Frères et sœurs, cette lumière nouvelle, vous le savez, c'est le Christ Lui-même, signe d'infamie, signe de pauvreté, qui prend sur Lui non seulement le bon côté de l'homme, mais ce mauvais côté et le hisse au sommet de l'arbre nouveau de la croix, afin de le gagner, afin d'en être le vainqueur définitif.

Pour nous, de quoi s'agit-il ? Or "il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour ceux qui n'ont pas besoin de pardon". Qu'est-ce à dire, sinon que ce qui peut nous convertir, ce qui peut vraiment être un signe pour nous, c'est de voir la pau­vreté, la misère, le péché, le nôtre et celui de chaque homme transformé, illuminé, transfiguré par l'amour de Dieu. Comprenez-vous bien, frères et sœurs, que la grande renommée du Père Charles de Foucauld et de tous ceux qui ont vécu et qui vivent cette conversion permanente ne tient pas de l'excellence de leur nature, mais elle tient simplement du fait que quelque chose s'est renversé en eux, que quelque chose de leur pau­vreté a été ouvert à la grâce et à l'Esprit de Dieu et qu'ils sont devenus les témoins de l'impossible devenu possible. Voilà bien un signe qui peut nous convertir. Et de fait, nous sommes souvent étonnés lorsque nous voyons un autre changer, lorsque nous découvrons en lui, comme ranimée, cette possibilité de conversion. Ainsi nous pouvons devenir témoins les uns des au­tres, non pas en nous vêtant de nos meilleurs atouts, mais tout au contraire, en nous offrant les uns les au­tres cette pauvreté comme la possibilité même de notre conversion.

Oui, frères et sœurs, je ne sais pas aimer, mais je vous assure, et je parle en votre nom et au nom de l'Église, que nous allons essayer d'ouvrir notre pau­vreté et notre misère à la grâce de Dieu afin qu'elles deviennent vraiment le signe de conversion, donc un témoignage pour le monde entier. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres, nous sommes simple­ment animés de cette espérance folle qui est ce lieu même de la pauvreté en nous est la propriété de Dieu, il est le lieu privilégié de l'action de la grâce de Dieu. Dieu a choisi ce lieu pauvre, cette misère, cette peine pour y dresser sa tente en nous. Et c'est là que nous pouvons rencontrer Dieu, et c'est là qu'Il agit, et c'est là qu'Il est présent, et c'est là qu'Il continue à marcher comme dans le jardin au premier jour, en disant : "Adam où es-tu ?" Et dans ce désert nous avons à le rejoindre, dans cette pauvreté nous avons à le redé­couvrir afin que Lui la comble de cette nouvelle ri­chesse, de cette lumière et de cette grâce.

Ainsi, frères et sœurs, devenir témoins les uns pour les autres, ce n'est donc pas nous faire croire que nous sommes dans cet amour de Dieu et que nous essayons avec plus ou moins de bonheur de nous y maintenir, mais tout au contraire, s'accepter pauvres, misérables et de savoir que seul Jésus-Christ par sa croix peut nous sauver.

Frères et sœurs, c'est dans cette pauvreté, dans ce désert intérieur, dans cet abîme dont parlait l'évan­gile que nous pourrons alors mesurer davantage l'im­mensité de l'amour de Dieu. Et j'en tiens pour preuve cette magnifique phrase de Simone Weil, la philoso­phe, celle qu'on appelle la "non baptisée, la chré­tienne du seuil", qui écrivait ces mots : "Je crois qu'il est venu me chercher par erreur, je sais bien qu'Il ne m'aime pas. Et comment pourrait-Il m'aimer? Et pourtant, au fond de moi, quelque chose, un coin de moi-même en peut s'empêcher de penser en tremblant de peur, que malgré tout, Il m'aime".

 

AMEN