APPARTENIR AU ROYAUME
Nb 11, 25-29 ; Jc 5, 1-6 ; Mc 9, 38-43+45+47-48
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – année B (29 septembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Qui n'est pas contre nous est pour nous". Et encore : "Si ton œil ou ta main ou ton pied est pour toi occasion de chute, de péché, enlève-le, coupe-le afin d'entrer dans la vie".
Le texte de l'évangile que nous venons d'entendre n'a pas une cohérence qui saute aux yeux à première lecture. En effet on a l'impression que dans ce discours du Seigneur s'enchaîne sans aucun ordre un certain nombre de considérations, soit sur le droit de chasser les démons, soit sur la charité manifestée par le don d'un verre d'eau, soit dans le fait que notre oeil ou nos membres puissent être occasion de chute ou de péché.
Or, en tout cela nous ne voyons pas bien quelle est la logique du discours du Seigneur. Pourtant il me semble qu'il y a au moins un trait qui unifie ces propos. Et c'est sur ce trait que je voudrais méditer avec vous, ce matin quelques instants.
Au moment où Il a rassemblé ses disciples autour de Lui, Jésus leur donne à travers des enseignements très concrets, des points de repère concernant l'appartenance à l'Église, et ce qu'Il a dit à ses disciples vaut encore aujourd'hui pour nous. Voyons cela d'un peu plus près.
Le premier point, part précisément d'un épisode du ministère des apôtres : les disciples étant partis en mission ont fait des guérisons et ont expulsé des démons, ce qui était le signe même de la libération de l'homme par rapport au pouvoir du péché, pour entrer véritablement dans la vie du Royaume. Or il se trouve qu'ils ont subi, de plusieurs côtés, de "la concurrence déloyale". En effet il y a d'autres personnes qui n'avaient pas le label, qui n'avaient pas l'autorisation voulu et qui eux aussi, se sont même permis de chasser les démons par des exorcismes, sans avoir connu le Christ, et en utilisant le Nom du Christ, le Nom de Jésus. Alors les disciples reviennent scandalisés. Et Jean surnommé "le fils du tonnerre", sans doute parce qu'il avait un tempérament bouillant, se plaint amèrement de ce que le privilège des disciples n'est pas exclusif. Et le Christ leur dit quelque chose qui peut nous choquer mais qu'Il affirme avec beaucoup de vigueur : "N'empêchez pas ces gens-là d'être pour les autres une source de liberté par rapport au mal et au péché, car personne ne peut faire un tel geste et ensuite dire du mal de Moi". Puis il ajoute : "Qui n'est pas contre nous est pour nous".
On voit tout de suite comme ce genre d'affirmation peut être déformé, surtout de nos jours ! En effet n'est-ce pas une dissolution interne de l'Église qui est ainsi formulée par le Seigneur ? S'il y a des hommes qui ne se réclament pas explicitement du Christ mais qui, tout à coup, se mêlent de faire les mêmes choses, que ceux qui font partie du peuple de Dieu devraient seuls avoir le droit de faire, alors c'est la confusion totale ! Alors que va signifier l'appartenance explicite à l'Église ? Qui fait partie de l'Église ? Qui n'en fait pas partie ? On n'en sait plus rien du tout.
Évidemment l'objection est de poids. C'est ainsi que par exemple dans l'Église d'aujourd'hui, il y a des prédicateurs qui passent leur temps à donner mauvaise conscience à leurs fidèles, en leur disant : "mais vous êtes tout le temps dans les églises, et en réalité regardez Gandhi et tant d'autres autour de vous qui sont tellement généreux, qui font du bien aux autres. Eux ils sont les vrais prophètes de notre temps, tandis que nous, nous sommes là assis à ne rien faire " ! Jésus aurait-il tenu à ses disciples ce genre de discours ? personnellement je ne crois pas. En effet, le Christ veut dire : "Celui qui fait l'Église, c'est Moi ce n'est pas vous".
Ce qui fait l'Église, c'est la présence du Seigneur au milieu de l'humanité. Et il est vrai que le Seigneur selon la multitude et la richesse de ses dons, donne à certains d'agir explicitement au Nom du Christ : ce sont les apôtres, les disciples et leurs successeurs, tous ceux qui sont entrés dans une appartenance visible à l'Église, par leur baptême : tous ceux-là ont le pouvoir de chasser les démons, c'est-à-dire d'apporter le salut et la libération du mal qui empêche l'homme d'entrer dans l'amitié de Dieu. Mais la plénitude des dons du Christ ne se limite pas à l'Église, même si invisiblement ils passent par elle, ce qui nous est très difficile, à nous chrétiens d'admettre. Il se peut qu'à certains moments la surabondance même des dons du Christ rejaillisse à certains endroits difficiles à identifier. Comme le dit un psaume : "Il a emmené les captifs, Il a donné ses dons aux hommes" (Ps 68.) Il est certain que le Christ, par sa mort et sa Résurrection a comblé l'Église de tous ses dons. Mais il se peut que mystérieusement, les dons de Dieu offerts aux hommes apparaissent à un moment ou l'autre, en dehors de l'Église. Cela nous n'y pouvons rien. C'est précisément à cause de la surabondante générosité du Christ, d'où le ton de reproche lorsqu'Il demande à ses disciples : "Est-ce que vous êtes en train de vous plaindre parce que je suis trop généreux, au point que les dons de libération de l'homme que Je vous donne, rejaillissent sur d'autres ?" N'est-ce pas là une réaction de jalousie de la part des disciples ? Comme dans la première lecture, les hommes du peuples vont trouver Moïse et lui disent : "Mais il y a deux qui n'avaient pas de poste attitré pour la prophétie et qui se sont mis à prophétiser au milieu du camp. Il faut donc les faire taire" ! face à cette attitude Moïse a le bon réflexe et dit : "Ah ! si seulement la libéralité de Dieu faisait que l'Esprit Saint soit débordant parmi tout le peuple" ! Or à partir du moment où le Christ est venu, nous ne pouvons pas imposer de limites à l'action de l'Esprit Saint ? Ainsi donc l'Église n'est pas une société en parfaite autogestion. Elle a un "Patron" qui dirige tout, c'est le Christ. Et par conséquent la générosité même de ce Patron vis-à-vis de l'humanité tout entière fait qu'à certain moments sa magnanimité et sa bonté se répandent sur les hommes par des signes qui dépassent les frontières de l'Église visible.
Mais du même coup, le Christ retourne la situation : Il renvoie la balle et dit : "Cela ne vous regarde pas de savoir où jaillissent mes bienfaits, mais regardez-vous bien vous-mêmes, il y a une chose sur laquelle vous ne pouvez pas hésiter, en ce qui concerne votre appartenance à l'Église, vous avez les moyens de repérer tout ce qui vous empêche d'être vraiment mes disciples". Jusque-là les disciples voulaient savoir qui appartient visiblement à l'Église et qui n'y appartient pas. Et le Christ leur dit : "Regardez-vous d'abord vous-mêmes et vous allez voir que dans votre existence, il y a d'innombrables obstacles qui vous empêchent d'appartenir vraiment au corps du Christ. Vous avez peur de vous arracher les yeux lorsqu'ils vous scandalisent. Vous avez de vous couper la main lorsqu'elle vous conduit à faire le mal. Et pourtant c'est ce que j'attends de vous. Si vous voulez vraiment appartenir totalement au Royaume de Dieu, il faut que vous pratiquiez vis-à-vis de vous-mêmes la même rigueur que vous exigez pour les autres. Si vous voyez le moindre obstacle, si faible soit il qui vous empêche d'appartenir totalement au Royaume de Dieu, alors il s'agit de marquer dans votre cœur, dans votre propre vie, l'absolu de Ma présence sur vous". Tel est le sens de l'enseignement sur le scandale : ce n'est pas le goût d'une auto-mutilation permanente par laquelle on se dégraderait soi-même. Vous le comprenez bien, il s'agit là d'images :, mais il s'agit d'images extrêmement fortes qui nous disent ce que nous devons être si nous voulons être véritablement l'Église. Que nous remarquions au plus intime de nous-mêmes, de notre agir de notre cœur, de nos intentions, tout ce qui peut nous empêcher de manifester que nous sommes totalement au Christ.
Être membre de l'Église ne signifie pas d'abord faire partie d'une institution extrêmement bien organisée où tous les rouages baignent dans l'huile. On en a trop vu sur ce sujet depuis une vingtaine d'années où l'on se plaint de vivre dans la crise et de ne plus savoir quoi penser de l'Église ! Effectivement nous n'avons peut-être plus ces repères bien commodes et fixes qui nous permettaient de penser que tout marchait "au pas cadencé". En réalité, il faut faire face à cette situation et cela ne nous dispense pas d'être intelligents et sage dans notre comportement et dans notre discernement.
C'est pourquoi le rôle de l'Église aujourd'hui, consiste simplement à manifester qu'elle appartient totalement et pleinement à son Seigneur, et qu'elle est prête à consentir au renoncement à soi-même qui peut être extrêmement radical.
Au cours de cette messe, Julien va recevoir le sacrement du baptême et Valérie recevra pour la première fois, le corps et le sang du Christ. Que ce soit, pour nous l'occasion de nous rappeler le sens de ces signes.
Le signe du baptême c'est l'appartenance totale au Christ, car désormais, "ce n'est plus nous qui vivons, mais c'est le Christ qui vit en nous", cela implique parfois une souffrance, un arrachement, un déchirement, mais nous ne pouvons pas capituler pour autant, si nous voulons vraiment être l'Église, signe visible de la bénédiction de Dieu. Et l'eucharistie, c'est le signe par lequel tous ensemble nous manifestons cette appartenance : nous sommes nourris d'un seul corps pour former un seul corps. Puissions nous recevoir ce pain dans la charité fraternelle. Dans ce pain, qui est le corps du Christ et dans ce vin qui est le sang du Christ, puissions-nous trouver la confiance et la force qui nous permettent d'être véritablement les membres du Royaume qui vient.
AMEN