UN APPEL ET UN PARDON TOUJOURS NOUVEAUX

Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (30 septembre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Cette parabole peu connue et qui est propre à l'évangile de saint Matthieu est assez facile à comprendre. Et nous aurions, nous aussi, répondu certainement comme les auditeurs de Jésus, comme ces juifs, sans doute des pharisiens, à qui Il s'adressait : "Celui qui fait la volonté de Dieu, ce n'est pas celui qui dit oui, mais c'est celui qui agit comme Dieu le lui a demandé".

Aussi bien cette parabole était claire pour les auditeurs de Jésus, et ils ont répondu spontanément dans le sens que le Christ souhaitait. Mais aussitôt après cette parabole si simple, si évidente, Jésus, de manière abrupte et même brutale, ajoute une phrase qui, elle, choque profondément ses auditeurs. Comme conclusion de la parabole Il ajoute en effet : "Eh bien les publicains et les prostituées arrivent avant vous au Royaume de Dieu". Voilà que les auditeurs de Jésus se sentent tout à coup décontenancés et il faut bien le dire, agressés par ces paroles du Christ qui volontairement, prend ceux qui aux yeux des pharisiens, étaient des pécheurs publics, reconnus comme tels par tout le monde pour leur dire : "ce sont eux qui font la volonté de Dieu et non pas vous". Pourquoi ? parce que même si tout au long de leur vie, pendant longtemps, ils ont semblé ne pas entendre, ou refuser l'appel de Dieu, même s'ils sont restés dans le péché (qu'il s'agisse du péché de la chair ou, pour les publicains, de cette malhonnêteté dans laquelle, par fonction en quelque sorte, ils se trouvaient enfermés), pourtant, quand Jean-Baptiste et ensuite le Fils de l'Homme, Jésus Lui, même, sont venus appeler à la conversion, alors leur cœur a été atteint et ils sont allés à la vigne, ils ont fini par ouvrir leurs oreilles à l'appel du Seigneur et par y répondre même si, dans un premier temps, ils n'avaient pas écouté. Tandis que vous, vous qui êtes le peuple élu, vous qui êtes les saints, vous qui observez la Loi de façon scrupuleuse, vous qui ne laissez rien passer des commandements de Dieu, vous qui dites sans cesse : "Oui, Seigneur," en fin de compte quand la véritable conversion radicale du cœur vous est proposée, à ce moment-là vous faites la fine bouche, à ce moment-là, vous vous détournez de Dieu. Voilà quel était le sens de cette parabole pour les auditeurs de Jésus. A partir de l'évidence que ce qui compte c'est la réalisation profonde de la volonté de Dieu et non pas simplement l'apparence de s'y soumettre, non pas les paroles, mais les actes, à partir de cette évidence Jésus voulait faire comprendre aux pharisiens qu'en réalité, tout en observant ponctuellement la Loi, ils en restaient à l'apparence, à ce qui est superficiel parce que leur adhésion à Dieu leur conversion n'était pas celle du cœur, mais seulement une adhésion de façade de bonne tenue en quelque sorte. Au contraire, ces pécheurs, apparemment enfoncés dans le mal, eux en vérité, au fond de leur cœur, étaient touchés par la grâce de Dieu.

Tel est donc le sens de la parabole : faire la volonté de Dieu n'est pas de l'ordre de la manière de vivre, de l'ordre des choses extérieures plus ou moins conformes à une morale, faire la volonté de Dieu, c'est laisser toucher profondément notre cœur par cette parole, par cet appel, par cet amour que le Christ vient nous dévoiler dans toute sa profondeur. Et il est certain que, analogiquement, cette parole s'adresse à nous comme elle s'adressait aux pharisiens. Car nous sommes, en principe, des disciples exemplaires du Christ, nous qui vivons selon l'évangile, ou du moins de façon honnête. Mais peut-être ne savons nous pas, au plus profond de notre cœur, être véritablement atteints par la Parole de Dieu, à l'endroit où elle doit briser notre égoïsme, briser notre suffisance, notre orgueil pour nous faire découvrir que nous sommes pécheurs malgré les apparences, mais que nous sommes aimés et que, par conséquent, nous sommes sauvés.

Cette prédication de la véritable conversion du cœur, cette prédication de la préférence de Jésus pour les pécheurs parce qu'ils acceptent d'être rejoints par la Parole d'amour qu'Il leur adresse, alors que bien des justes restent enfermés dans leur auto-satisfaction, cette prédication, vous la connaissez, nous l'avons souvent écoutée avec vous. C'est pourquoi je ne voudrais pas m'y attarder, mais je voudrais prendre un point plus particulier qui ressort de cette parabole. Jésus en effet dit aux pharisiens : "Vous qui n'avez pas suivi l'appel de Jean-Baptiste, vous n'avez même pas eu un remords tardif qui aurait pu, comme pour le premier fils de la parabole, changer votre cœur et vous sauver." Jésus dit donc aux pharisiens qu'eux aussi, auraient pu être sauvés, même après leur refus, si un remords, fût-il tardif, avait saisi leur cœur. Je crois que ceci est très important et peut éclairer par le texte d'Ezéchiel que nous lisions au début de cette eucharistie. Ezéchiel disait : "Si le juste, celui qui a répondu oui au Seigneur, à la longue finit par se détourner de sa justice et de sa sainteté, s'il finit par se laisser aller au péché par indifférence, par habitude ou en cédant tout d'un coup à une tentation inattendue, alors c'est dans son péché qu'il mourra. Et la droiture qu'il y avait eu auparavant dans sa vie n'empêchera pas que le mal finisse par tout pervertir et gâter dans sa vie". Et réciproquement, si le pécheur, et cela rejoint notre parabole, c'est le cas du premier fils, si le pécheur, celui qui refuse le don de Dieu et qui s'enferme dans le mal si cet homme, même endurci, est atteint par l'appel de Dieu et s'il se détourne de son péché pour se retourner vers Dieu, alors il sera sauvé.

Ce texte d'Ezéchiel et cette parabole insistent donc sur cette possibilité toujours offerte à chacun d'entre nous d'être sauvé de notre péché. Jamais l'histoire de notre vie n'est définitivement écrite, jusqu'au moment de notre mort. Jamais, si grave que soit notre faute, si grave que soit notre péché, jamais nous ne pouvons dire, "je suis perdu, il n'y a plus moyen de sortir de ce mal dans lequel je suis enfoncé". Car l'appel de Dieu est toujours offert, toujours nouveau, et, à quelque moment que ce soit, nous pouvons, malgré notre endurcissement, malgré toutes nos fautes, malgré toute la surdité de notre cœur, nous pouvons être atteints par cette Parole de Dieu qui brise en nous le mal et qui nous sauve. L'évangile témoigne sans cesse de cette possibilité toujours offerte, toujours renouvelée que Dieu nous fait de son pardon. Souvenez-vous de ce larron ce criminel crucifié avec le Christ, qui avait accumulé toutes sortes de fautes, de péchés, qui n'avait rien à faire valoir devant Dieu, mais qui au moment de mourir, se tournant vers cet autre homme en train de mourir Lui aussi, Lui dit : "Souviens-toi de moi". Et pour cette parole, pour cette unique parole, pour cet unique acte de foi, Jésus lui répond : "Aujourd'hui même tu seras avec moi, en Paradis !". Notre histoire déjà lourde de péchés n'est jamais définitivement écrite, elle peut toujours être transformée en histoire de grâce, en histoire de salut.

Mais, réciproquement, notre cœur est si fragile que nous ne devons jamais penser que nous sommes définitivement installés dans la miséricorde de Dieu et dans le salut. Nous ne sommes jamais définitivement installés, car c'est à tout instant que, nous aussi, nous devons renouveler notre cœur, renouveler notre vie, notre adhésion à Dieu, notre adhésion de foi et notre adhésion d'enthousiasme. Car la vie chrétienne n'est pas une habitude à laquelle on devrait se soumettre et qui, petit à petit, se ferait toute seule. La vie chrétienne ne va pas de soi. Il ne suffit pas d'être entré dans le Royaume de Dieu par le baptême, il ne suffit pas de nous être convertis un jour, il ne suffit pas d'avoir, jour après jour, essayé de pratiquer la volonté de Dieu pour pouvoir nous reposer sur nos lauriers et penser que toutes choses sont maintenant accomplies. Rien n'est jamais acquis, parce que l'amour est quelque chose qui est toujours neuf et qu'à chaque instant la question nous est posée par Dieu : "M'aimes-tu ?" Et c'est maintenant qu'il faut répondre et non pas dire : "Mais tu le sais bien, regarde mon passé, regarde ce que j'ai fait hier, avant-hier et tout au long de ma vie". C'est maintenant que le Seigneur nous parle, c'est à tout instant que le Seigneur s'adresse à nous. C'est pourquoi notre vie quotidienne est, si je peux dire, toujours sur le qui-vive. C'est à tout instant que nous sommes sollicités de donner notre cœur, et l'on ne donne son cœur que dans un acte de foi, dans un acte d'enthousiasme, un acte de véritable dilection. Il faut qu'à tout instant l'amour revive dans notre cœur, que nous le fassions revivre. Et je dirais, peu importe, d'une certaine manière, qu'hier nous ayons été pécheurs ou qu'hier nous ayons été justes, ce qui compte c'est ce qui se passe maintenant et ce qui va se passer demain, et ce qui se passera jour après jour, toujours nouveau, jusqu'à cet ultime jour nouveau où nous serons pris par le Seigneur pour nous retrouver face à face avec Lui seul maintenant compte.

Alors, frères et sœurs, il ne s'agit ni de se lamenter sur notre passé plus ou moins trouble ou douteux. Il ne s'agit pas de traîner une sorte de culpabilité maladive comme nous sommes parfois tentés de le faire. Cela est malsain. Et cela n'a rien à voir avec l'amour, rien à voir avec le visage du Seigneur qui est en face de nous et qui nous dit : "Est-ce que tu m'aimes ?" Ce n'est pas en remâchant notre passé que nous pouvons répondre à cette question, ce n'est pas en revenant perpétuellement sur je ne sais quelles fautes (car c'est une manière comme une autre de s'occuper de nous-mêmes au lieu de regarder le Seigneur qui nous parle, de nous mettre en face de Lui pour Lui répondre face à face). Il ne s'agit pas davantage de nous appuyer sur un certain nombre de certitudes fallacieuses que nous croirions avoir parce que nous pourrions nous prévaloir des vertus acquises ou des efforts que nous avons accomplis. Non, rien de tout cela n'est une garantie de notre salut, la seule garantie de notre salut, c'est cet amour qui s'offre à nous et qui nous demande une réponse maintenant, dans ce regard que nous échangeons avec le Seigneur.

Alors, être chrétien, c'est être tous les jours nouveau, ce n'est pas revenir sur ce qui s'est passé pour essayer d'en déduire je ne sais quelles sécurités, ou je ne sais quelles craintes, ce n'est pas nous appuyer sur ce qui a été ou qui n'a pas été. Etre chrétien, c'est maintenant voir le Seigneur, entendre sa Parole, écouter son appel et y répondre. Etre chrétien, c'est un dialogue sans cesse recommencé, toujours renouvelé et qui est sauveur, car ce dialogue est un dialogue d'amour. C'est celui-là qui atteint notre cœur. Et Dieu est assez puissant pour changer notre cœur en un instant si nous acceptons de l'ouvrir. Mais cependant, malgré toute la puissance de son amour, Dieu ne peut pas vaincre notre refus si nous nous fermons, si nous barricadons notre cœur parce que nous sommes libres et que cet appel d'amour que Dieu nous adresse attend notre réponse d'amour.

Frères et sœurs, cela est à la fois très grave et très beau, car nous sommes tous les jours en train de commencer une vie nouvelle. Et le psaume nous le dit : "Aujourd'hui je commence." C'est donc très grave car nous ne sommes jamais tranquilles. Mais en même temps c'est merveilleux car nous savons que l'amour de Dieu est toujours neuf et toujours renouvelant, toujours capable de nous rendre neufs nous-mêmes, et rien en peut s'opposer à cette irruption forte, puissante et transformante de l'amour de Dieu dans notre cœur.

 

AMEN