CES " PAUVRES RICHES" QUE NOUS SOMMES
Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année C (25 septembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le festin du riche
Entre nous, cette parabole est un peu démodée, cette image d'Épinal du riche ventru, bouffi dans sa graisse, et qui s'enrichit sans aucun souci pour son entourage, un tel personnage n'existe pratiquement plus, sinon dans quelques caricature ou propagande politique. Cette image du pauvre écrasé, assis devant la porte du riche et résigné à sa pauvreté n'est plus de mode, cela non plus, nous voyons bien que de nos jours, les pauvres qui existent encore très nombreux, prennent conscience de leur pauvreté et ne vont plus s'asseoir devant le portail de la maison des riches, mais ils revendiquent et se révoltent au nom d'une certaine idée de leur liberté ou de leur dignité.
Si Jésus revenait Il ne nous raconterait plus une histoire comme celle du mauvais riche et du pauvre Lazare ! Il serait obligé de remettre à jour sa doctrine sociale et ses conceptions sur les rapports économiques à l'intérieur de la société pour éviter ce procédé un peu trop caricatural ! Et d'ailleurs, quand on y songe, il y a longtemps que notre société moderne, "l'État moderne" a résolu le problème. Dans notre monde, dans notre France où nous avons inventé ce merveilleux système de la fiscalité et de l'impôt, on prélève immédiatement sur le revenu des "riches" pour le répartir entre les "pauvres", on instaure un système généralisé de "bienfaisance et d'assistance". Ainsi on évite cette dualité sociale que suppose la parabole de l'évangile. Il n'y a plus de mauvais riche, puisque, plus on est riche, plus on paie, et qu'ainsi progressivement l'égalité va se faire. Alors, c'est bien connu, les français se plaignent toujours, mais en réalité, si l'on en croit la parabole, plus nous payons d'impôts, plus en réalité nous recevons des "tickets de paradis " pour aller dans le sein d'Abraham. Alors de quoi nous plaignons-nous ?
Il faudrait cependant savoir si c'est le sens réel de la parabole, si la richesse et la pauvreté qui sont ainsi opposées dans la parabole du riche et du pauvre Lazare signifient tout simplement la nécessité d'une certain égalitarisme dans la richesse, le fait de niveler les revenus et les besoins de tous les membres d'une société. Il est curieux de constater que dans le sein d'Abraham, le pauvre ne devient pas riche. Contrairement à ce que nous pourrions penser, cette parabole ne vise pas à proposer un système compensatoire. Ce ne sont pas les pauvres qui s'enrichissent ou les riches qui s'appauvrissent, la rétribution de "l'autre côté " si tant est qu'il y ait rétribution, ne se fait pas en espèces, en argent ou en augmentation des revenus, elle se fait en bonheur, en malheur, en joies et en souffrances : ainsi il faut bien reconnaître que l'un et l'autre reçoivent largement la "monnaie de leur pièce".
Cela constitue déjà un indice pour nous faire pressentir que la parabole ne signifie pas immédiatement :"ah si la vie est difficile pour vous sur la terre, tant mieux ! Plus vous en souffrez sur cette terre, plus vous serez heureux de l'autre côté". Et vis-à-vis du riche, comme le dit la sagesse populaire, "vous ne l'emporterez pas en paradis". Ce n'est pas aussi simple, car le dialogue entre Abraham et le riche ne porte pas uniquement sur cette affaire de compensation, d'échange, de revanche ou de ressentiment. Si la morale chrétienne n'était fondée que sur le ressentiment, je ne sais pas si elle serait digne de confiance. Car, après tout, comment mesurer uniquement le salut éternel et la joie d'être auprès de Dieu, simplement sur la monnaie dont on aura été riche ou pauvre en cette terre. Et s'il suffisait simplement d'établir, comme c'est le cas précisément pour les impôts, que ceux qui ont un revenu supérieur à tant iront nécessairement dans les enfers, et que les autres, parce qu'ils ne sont pas imposables, iront dans le sein d'Abraham, il suffirait alors d'encourager un mouvement général de paupérisation économique et de dégénérescence de la société tout entière, pour que "nous allions tous en paradis" ! En réalité, le problème est subtil et plus complexe.
Je vous propose d'y réfléchir en évitant cette dualité, cette attitude manichéenne que nous avons tendance à instaurer : il y a des riches, il y a des pauvres. Il y a "Lazare", il y a des gens qui se remplissent les poches. Mais plus tard, par un coup de baguette magique du jugement de Dieu, la situation sera totalement inversée.
Généralement les paraboles nous présentent des personnages qui ont une valeur de signification complexe, et je pense que dans cette parabole, c'est bien le cas. Si l'on y réfléchit, nous sommes tous à la fois le mauvais riche et le pauvre Lazare. Nous sommes tous à la fois, au plus intime de notre cœur et dans notre comportement le plus quotidien, des gens qui sont riches, c'est-à-dire capables de mener leur vie, à certains moments, dans une indifférence redoutable vis-à-vis de ce qui se passe à leur porte. Nous sommes des gens riches au sens où nous sommes capables de fermer notre cœur et de dire à l'autre : "non je ne veux pas envisager ni reconnaître ta présence". Cette richesse, c'est d'abord cette fermeture de votre cœur, à la fois par peur, et par désir de chercher je ne sais qu'elle fausse sécurité, par souci de ne pas compromettre et de ne pas vouloir accepter que la présence de l'autre puisse faire irruption dans notre cœur. Une telle attitude ne peut se remarquer pas simplement à notre refus de donner l'aumône, elle touche à des profondeurs de notre cœur que la plupart du temps, nous ne soupçonnons pas, car le vice profond de notre richesse consiste à nous fermer les yeux sur ce qui est notre grande faille et notre grande faiblesse : la fermeture de notre cœur.
Heureusement, il faut bien le dire, il y a une part de nous-mêmes qui est une "part du pauvre", il y a en nous, heureusement, un "Lazare" qui est assis à la porte. A la porte des autres, parce que nous avons besoin d'être aimés, à la porte de Dieu parce que nous pressentons dans notre cœur je ne sais qu'elle quête d'absolu. Il y a un pauvre qui demande sans cesse parce qu'il a été blessé, parce qu'il a besoin d'être soutenu dans sa pauvreté. Il y a un pauvre qui, à l'occasion, est terriblement lucide sur sa pauvreté, sachant qu'à tel endroit de son cœur, il y a telle ou telle blessure qui empêche aujourd'hui de marcher normalement vers son Dieu. Il y a un pauvre qui meurt de désir et d'ouverture de son cœur à la présence de Dieu, à la présence des autres. Heureusement pour nous. Pourquoi parce que ce pauvre-là ira tout droit en paradis. Lorsque nous paraîtrons devant Dieu, ce sont sans doute les plus grandes failles de nous-mêmes, les plus grandes pauvretés qui nous éveilleront au sens de la tendresse et de la miséricorde de Dieu. Quand nous paraîtrons devant le Seigneur, c'est cette parole la plus démunie de nous-mêmes et la plus pauvre qui nous aura déjà préparés à rencontre le mystère de Dieu et nous nous écrierons : "Ah ! J'avais tellement envie de cet amour et j'avais de la peine à y croire ; mais maintenant que je le rencontre, c'est là sûrement ce que j'avais cherché toute ma vie". Voilà pourquoi le pauvre entre directement dans le sein d'Abraham : parce que par toutes les blessures de son être, par tous ces ulcères qui sont les blessures les plus intimes de sa chair et de son cœur, comme une lèpre qui le rongeait, à travers ces failles s'était éveillés le sens de la fragilité fondamentale de son existence, et quand il rencontre l'absolu de l'amour et de la tendresse de Dieu, son cœur ne résiste pas à la joie d'être aimé. C'est par là que nous serons sauvés. Il y a là en nous un fond de pauvreté, un geste des mains dépourvues de tout, un cri qui sans cesse monte vers Dieu et vers les autres. Même si, apparemment, nous sommes remplis et replets, même si nous passons la plupart du temps de notre existence à cacher ces blessures au regard d'autrui, à cultiver une apparence extérieure parfaitement auto-suffisante, nous savons bien que c'est un mensonge, nous savons bien qu'en réalité nous crions vers Dieu. Voilà ce que nous ne devons pas laisser taire en nous, cette fragilité profonde qui, en même temps qu'elle nous ouvre à Dieu, nous ouvrira peut-être progressivement au mystère de la présence du prochain et nous fera peut-être enfin comprendre le cri de notre frère à nos côtés, ce frère qui crie de la même manière, qui est affligé de la même blessure, et vis-à-vis duquel nous pourrions être des témoins de la miséricorde et de la tendresse surabondante du cœur de Dieu.
Mais il reste en nous cette autre part terriblement fermée, cette part du riche qui est rebelle, et ne se laisse pas ouvrir à l'expérience de sa pauvreté et de son désir de Dieu qui ne se laisse pas ouvrir à la détresse qui est à notre porte, dans le cœur de notre frère. Cette part redoutable de nous-mêmes qui consiste à nous mentir à nous-mêmes et aux autres, à bâtir ces illusions de châteaux dans lesquels nous espérons trouver un bonheur de luxe et une autosuffisance qui ne tiendront jamais car ces décors en trompe l'œil qui donne l'illusion de vivre, nous ne les emporterons pas en paradis, c'est bien la vérité. Mais alors, comment fissurer cette carapace ? comment la briser ? A cette question Abraham répond à la fin de l'entretien avec le riche perdu dans les enfers qui lui demande : "Seigneur, envoie le pauvre Lazare avertir mes cinq frères, car ils sont aussi riches et endurcis que moi et ils ne comprennent rien à la vie ". Et Abraham répond : "Ils ont la loi et les prophètes, ils ont les Écritures. Si quelqu'un ressuscite d'entre les morts, si on leur accorde je ne sais quel prodige spectaculaire de revenants cela ne servira à rien ".
Nous sommes aujourd'hui dans la même situation. Si Dieu nous a donné les Écritures, c'est pour qu'elles brisent cette carapace de richesse par laquelle nous essayons de nous sécuriser nous-mêmes. Si la Parole de Dieu à tout moment nous fait mal et nous blesse tant mieux, laissons-là agir, n'essayons pas de nous endurcir davantage et laissons la couler en nous, en veillant à ce que notre cœur devienne perméable à cette présence, à cette question et à cette interrogation que nous impose la parole de Dieu. Ainsi pour entrer dans le Royaume de Dieu, tout homme a à sa disposition un double registre de conversion : tout d'abord l'expérience de sa propre pauvreté, c'est dans la mesure où chacun d'entre nous accepte d'être un pauvre devant Dieu et devant ses frères que, réellement et concrètement, il accomplit cette reconnaissance de la faiblesse et de la fragilité qui ouvrent au Royaume dans ce registre, il n'est pas besoin de parole, Dieu parle directement par et dans la blessure et la fragilité de notre cœur. Toute expérience vraie de pauvreté humaine est déjà révélation et parole de Dieu. Mais en même temps, nous avons la chance inouïe d'avoir reçu cette grâce, Dieu nous a donné aussi sa parole pour venir briser en nous toutes les fausses carapaces de richesses que nous aurions pu nous fabriquer pour être invulnérable et vivre retranché dans une fausse sécurité.
Toute l'aventure humaine, toute l'aventure chrétienne et baptismale est une aventure de pauvreté et de richesse, une pauvreté que nous vivons au jour le jour, ou que nous devrions vivre comme cette blessure de notre être dans son désir de rencontrer Dieu ; elle est en même temps cette aventure du combat spirituel dans lequel nous avons à utiliser la Parole de Dieu, la loi et les prophètes, le précepte de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain. Car la révélation du Dieu vivant vient à nous comme un produit acide et corrosif qui attaque et qui brise toutes les fausses défenses que nous avons pu nous constituer.
Dans quelques instant, Anne-Laure va recevoir le sacrement de baptême, elle aussi, va entrer dans cette foi chrétienne, dans l'histoire de sa propre pauvreté et de sa propre richesse, elle aussi devra vivre comme nous, d'une part, le mystère de l'ouverture de son cœur à Dieu dans la pauvreté et le désir d'être aimée et d'autre part cet abîme obscur de fausses richesses dont par notre péché nous ne cessons pas de nous envelopper. A l'occasion de ce baptême où c'est nous tous l'Église, qui nous présentons comme témoins de notre combat spirituel auprès d'elle, remettons-nous en présence de Dieu et essayons de voir comment nous vivons devant sa face. Est-ce que nous acceptons de laisser vivre en nous cette " part du pauvre " ? Est-ce que nous essayons de reprendre, à la lumière de la Parole de Dieu, dans un travail incessant et dans un combat acharné, cette brisure de toutes les fausses richesses et de toutes les fausses sécurités qui sont des refus de Dieu ?
AMEN