L'HUMILITÉ ET L'ATTENTION

Nb 11, 25-29 ; Jc 5, 1-6 ; Mc 9, 38-43+45+47-48
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – année B (27 septembre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Frères et sœurs, autant pouvons-nous être frappés par la communauté de réflexion entre la première lecture et la première partie de l'évangile. Dans les deux cas il s'agit de la jalousie. Un délateur vient dire : il y a quelqu'un qui fait quelque chose qui n'est pas permis, et dans les deux cas, le délateur se fait largement renvoyer dans les cordes.

Peut-être êtes-vous plus perplexes quant à la deuxième moitié de l'évangile où il est question de mains, de pieds, d'œil qu'on arrache pour entrer dans le Royaume ? On peut se demander pourquoi cette partie de l'évangile a été rattachée avec la précédente. Paradoxalement, je crois que l'évangile que nous avons entendu aujourd'hui recèle une grande unité. La question d'aujourd'hui n'est pas tant la question de la jalousie, même si elle interfère et est largement présente dans l'évangile, mais la question qui nous est posée aujourd'hui concerne l'identité de l'Église, ou plus exactement : où est l'Église ? D'une manière assez étrange, on trouve dans le texte de l'évangile à la fois une définition : où est l'Église et où elle n'est pas. Assez bizarrement, on découvre que l'Église peut être à un endroit où normalement elle ne devrait pas se trouver. C'est la première partie de l'évangile, c'est ce moment où cette personne guérit les malades au nom de Jésus, Jean vient la dénoncer, et Jésus répond à Jean : "Cette personne ne pourrait pas agir de la sorte si elle ne croyait pas en moi". C'est la première question : découvrir que l'Église est là où est le Christ. Nous ne savons pas toujours où est le Christ en dehors de notre petit périmètre ecclésial traditionnel.

La deuxième moitié de l'évangile répond négativement à cette même question. Aussi paradoxal que l'Église peut être à un endroit où elle ne devrait pas être, l'Église peut ne pas être à l'intérieur de l'Église. C'est la question des membres du corps. Saint Paul reprend lui-même l'image du corps pour expliquer le fonctionnement de la communauté ecclésiale. Le passage de ce matin ne fait pas référence à notre corps en tant que tel, ou à notre vie spirituelle, au fait que spirituellement ou personnellement nous devrions faire une croix sur certaines choses pour mieux rentrer au paradis. Le corps dont il est question ici, c'est le corps ecclésial. Ce que dit le Christ c'est qu'il y a des membres du corps ecclésial qui ne portent pas de fruits, il y a des membres du corps ecclésial qui sont même porteurs de péché, et dans ce cas-là, ils ne sont pas de l'Église, et par conséquent, il faut trancher les membres.

C'est une parole extrêmement vive et dure. Car je le redis, que nous dit le Christ dans ce cas-là ? Il nous dit que l'Église est plus large que l'Église que nous voyons, et en même temps dans l'Église il y a une œuvre de mort et quand cette œuvre de mort est en marche, l'Église est absente et le Christ n'est pas là non plus. Cette question est extrêmement moderne et contemporaine car enfin, la grande question que nous nous posons tous, et les frères et ceux qui préparent les baptêmes sont parfois confrontés à cette question, les parents qui viennent présenter leur enfant au baptême sont d'accord pour baptiser leur enfant (j'enfonce une porte ouverte !), mais il y a quand même une question qui reste derrière et qu'ils posent régulièrement. Ils sont inquiets de savoir ce que deviennent ceux qui ne sont pas baptisés. Que veut dire ce baptême qui est cette grâce qui nous permettrait d'être sauvé ? Et ceux qui sont à l'extérieur de l'Église, eux finiraient dans la Géhenne parce qu'ils ne sont pas baptisés ? Je crois que l'évangile d'aujourd'hui répond très exactement à cette question.

Je voudrais poursuivre l'évangile, à travers une citation du Catéchisme de l'Église catholique. Si cela vous amuse, avant ou après le déjeuner de la chercher, c'est au paragraphe 1257. Bien sûr, le Catéchisme de l'Église Catholique rappelle la nécessité du baptême, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit ! Mais le paragraphe finit par cette phrase : "Dieu a lié le salut au sacrement du baptême". Autrement dit, le moyen ordinaire que Dieu a donné pour le salut, c'est le baptême. C'est la raison pour laquelle nous aimons baptiser les bébés, et que nous sommes encore plus émus quand nous baptisons des adultes dans le cadre du catéchuménat. Je continue la citation : "Dieu a lié le salut au sacrement du baptême mais il n'est pas lui-même lié à ces sacrements". Dieu peut être là aussi à un autre endroit que là où l'on l'attend. Dieu peut donner aussi le salut autrement que par la voie normale qui est celle des sacrements.

Nous retrouvons par là la véritable problématique de l'évangile d'aujourd'hui qui semble à la fois si gentille pour ceux du dehors, et pourtant très difficile pour nous, car ce que le Christ dénonce, c'est ce que nous pourrions appeler la religion identitaire, l'esprit de clocher, et le fait que nous nous investissions d'une mission qui n'est pas la nôtre et qui serait d'être capables de discerner qui fait partie de l'Église et qui n'en fait pas partie, qui fait une mission dans l'Église et qui ne fait une mission hors de l'Église. C'est la matinée des citations, excusez-moi. J'en viendrai à une autre citation qui est extrêmement célèbre et qui généralement vous met tous très mal à l'aise : "En dehors de l'Église, point de salut !" Quand quelqu'un vous dit cela, vous suspendez la fourchette lors du repas et vous vous demandez ce qu'il faut répondre à cette personne. Si je dis que la citation est vraie, je vais passer pour un Taliban, et si je dis "non", je me rends compte que ce n'est pas tout à fait juste et que je risque de tomber dans un certain relativisme parce que je ne sais pas quoi répondre.

Or, je crois que l'évangile d'aujourd'hui répond à cette question. Oui, hors de l'Église point de salut, c'est vrai. Mais, nous ne connaissons pas les limites de l'Église ce qui est une autre paire de manches ! Nous ne savons pas où est le Christ. Nous pouvons éventuellement discerner à certains endroits l'œuvre de Dieu, mais nous ne savons pas toujours où le Christ fait œuvre de vie et œuvre de grâce en-dehors de l'Église institutionnelle. C'est dans le cœur de Dieu et dans le cœur du Christ.

Frères et sœurs, il ne s'agit pas de s'autoflageller ce matin. Il ne s'agit pas non plus d'essayer de calculer en disant que si le Christ dit que c'est très bien en-dehors de l'Église, autant quitter l'Église. Ce n'est pas cela du tout. D'ailleurs, que ce soit le Catéchisme de l'Église ou le Christ, tous les deux disent la même chose. C'est l'Église qui est vraiment médiatrice de salut dans tous les cas, et une fois que nous avons découvert l'Église dans notre cœur, quitter l'Église ne serait pas comme quelqu'un qui n'aurait jamais entendu parler de l'Église et de Dieu. Ce n'est pas du tout la même chose. Là aussi, il ne faut pas prêter le flanc à des gens qui refusent de s'investir dans la charité, ou qui refusent de suivre un chemin de spiritualité sous prétexte qu'il n'est pas nécessaire de faire partie de l'Église pour être sauvé. Ce n'est pas vrai.

Ce que le Christ nous rappelle ce matin en revanche, se résume en deux mots. D'abord, une grande humilité de notre part, cette humilité dont je faisais mention tout à l'heure : nous ne savons pas où le Christ fait œuvre de vie et de grâce, même si nous pouvons quelquefois le discerner dans l'Église, grâces à Dieu, et même aussi dans le cœur de certains qui ne font pas partie de l'Église. Le deuxième mot qui est attaché au premier, c'est l'attention. Est-ce que nous sommes assez attentifs pour repérer dans notre société ou dans ceux qui nous paraîtraient être un peu aux limites, est-ce que nous sommes capables de discerner dans le cœur et dans l'activité de ces personnes, la grâce de Dieu à l'œuvre ?

 

AMEN