PLUS CA CHANGE ET PLUS C'EST LA MEME CHOSE

Am 6, 1+4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vint-sixième dimanche du temps ordinaire ; année C (28 septembre 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le repas du riche

Frères et sœurs, voici au moins une parabole très claire apparemment extraordinairement facile à expliquer, la morale de l'histoire nous est familière : si on est malheureux de ce côté on sera heureux de l'autre côté, et au contraire si on est trop heureux de ce côté, cela ira mal de l'autre côté. Nous virons donc dans la terreur permanente à la pensée que de l'autre côté, on ne sait pas comment ça se passera et, de toute façon, ce qui est sûr c'est que ceux qui sont trop heureux maintenant "ne l'emporteront pas en paradis".

Peut-être lisons-nous cette parabole avec des yeux décidément trop humains. Ou bien nous la lisons avec notre mauvaise conscience de mauvais riche : c'est une parabole de la peur et de la terreur. Et dans ce cas, ce qui parle en nous, vous pensez bien que ce n'est pas notre amour de Dieu, c'est le désir que ça continue comme avant et surtout sans changement ! Et s'il y a cette grande rupture de la mort qui risque de faire balancer complètement des données du problème alors nous mourons de peur.

Ou bien nous lisons cette parabole avec notre mauvaise conscience de mauvais pauvre, c'est-à-dire avec ressentiment et jalousie, nous pensons de manière très étroite que bientôt de sera notre tour. Mais comme le dit la vieille sagesse populaire "si un jour tous ceux qui sont en bas se retrouvaient en haut, et tous ceux qui sont en haut en bas, ce serait tout à fait la même chose". Là encore, c'est le désir que ça continue comme maintenant avec simplement une inversion des rôles.

La question est de savoir si, en vérité, le Christ est venu nous annoncer cela. Est-ce là vraiment, la conception juste et vraie que nous pouvons nous faire et proposer à nos frères, du Royaume de Dieu ? Pouvons-nous dire que toute notre espérance est basée soit sur le ressentiment, soit sur la peur ? Dans un cas comme dans l'autre, je pense qu'il s'agit d'une compréhension trop humaine de cette parabole. Et je voudrais la relire avec vous pour comprendre ce que le Seigneur a voulu nous dire.

Cette parabole est construite en deux actes. Le premier acte se passe sur la terre. Un mauvais riche qui fait ripaille et bonne chère laisse mourir à sa porte un pauvre homme couvert d'ulcères et à qui il ne donne rien, pas même à manger. Le deuxième acte se passe dans l'au-delà. Le pauvre est accueilli dans le sein d'Abraham et le riche au contraire est torturé dans la souffrance, la solitude et le manque de communication. Autrement dit, à première lecture, nous sommes surtout sensibles au renversement des situations.

En réalité, l'essentiel de la parabole n'est pas dans le fait que "ça" change, mais plutôt comme il dit souvent dans le fait que "plus ça change plus c'est la même chose". Voilà exactement le sens de cette parabole. Pourquoi ? C'est la même chose parce que ici-bas, sur la terre cet homme riche avait par sa richesse, creusé un fossé, une barrière entre lui et le pauvre. L'enfer était déjà largement commencé dans sa vie sur la terre : même si cet enfer était fait de richesse et de volupté l'enfer était déjà cette rupture affreuse, cette fermeture du cœur du riche à tout ce qu'il y avait autour de lui, à la pauvreté de Lazare. Voilà pourquoi ça ne fait que continuer, car le grand abîme qui sépare le pauvre Lazare maintenant accueilli dans la gloire et le sein d'Abraham, n'est que l'approfondissement de ce fossé d'indifférence qui le séparait de Lazare sur la terre. Le riche n'a fait que creuser davantage ce refus de rencontrer qui que ce soit et rendre définitive la solitude de son égoïsme et de sa richesse. Et il faut dire que l'enfer de ce riche c'est d'avoir comme seule richesse ce qu'il a désiré toute sa vie, son bonheur à lui.

Et Lazare qui, lui, était pauvre, qui vivait dans sa chair meurtrie de ce désir d'être accueilli et de rencontrer l'amour de ses frères voici qu'au moment de sa mort, ses frères les anges se penchent vers lui avec tendresse et viennent enfin réaliser pour lui cette communion et cette rencontre qu'il a recherchées tout au long de sa vie. Le riche qui n'a jamais eu besoin de rien ni de personne, n'a pas davantage besoin maintenant du sein d'Abraham. Aussi, quand il meurt, on ne peut que l'enterrer, l'enfermer définitivement dans cette solitude qu'il avait solidement établie dans son cœur. Voilà pourquoi Lazare est accueilli dans le sein d'Abraham, le prototype même de l'hospitalité, de la communion. Vous savez qu'au jour où le Seigneur a voulu annoncer la promesse, Il est venu sous la figure de trois anges et Abraham a accueilli cette première visite de Dieu qui devait le combler d'une descendance et le faire père d'un peuple.

Frères et sœurs, tel est l'enseignement du Christ sur la richesse. Le Christ n'a jamais condamné la richesse comme telle, il a condamné les riches. Pourquoi ? parce que être riche, c'est risquer sans cesse de fermer son cœur et de le rabougrir aux dimensions de ce qu'on aime. "Aimer disait Saint Augustin, c'est habiter par le cœur, habiter avec le cœur". Si le riche s'est enfermé dans la solitude, c'est parce qu'il n'a jamais aimé que ses richesses et ses maisons. Et son cœur est devenu dur et lourd comme l'or qu'il possédait. Son cœur a habité la richesse, il en est devenu "chose" à jamais fermé sur lui. Lazare vivait dans la détresse et la misère et rêvait de rencontrer quelqu'un qui l'aimât et qui vint à lui pour l'accueillir. Et le cœur de ce pauvre était attentif et désireux de rencontrer le visage de son Dieu.

Frères et sœurs, il nous faut tirer de cette parabole un double enseignement. Le premier enseignement, c'est que nous ayons un cœur de pauvre. Et certes, ce ne sont pas les richesses qui, inéluctablement font que nous avons un cœur de riche ! Cependant, il faut que nous soyons toujours extrêmement vigilants et attentifs, car il n'y a rien de tel pour nous donner un cœur de riche que nos richesses ; il n'y a rien de tel que cette fréquentation permanente des richesses pour user et défigurer la sensibilité profonde de notre cœur qui est fait pour rencontrer Dieu. Or, c'est bien connu à force de fréquenter toujours les mêmes réalités, on se conforme à ces réalités-là. Il faut donc que nous ayons un cœur de pauvre qui sache découvrir le sens profond de la pauvreté comme désir de rencontrer en vérité ceux qui nous aiment, Celui qui nous aime et que nous devons aimer par ce qu'Il est le tout et l'absolu. Il faut que la pauvreté nous donne le sens de la richesse, de la vraie richesse, cette seule richesse de l'existence humaine qui est l'amour de Dieu pour chacun de nous.

Et le deuxième enseignement nous est donné par la fin de cette parabole qui est pour nous une leçon extrêmement précieuse et importante. Ce riche se morfond aux enfers et sent sa gorge se dessécher. Il a ce que nous appellerions un mouvement de générosité en disant : "Père Abraham, envoie Lazare avertir mes frères !" pour qu'ils reçoivent cet avertissement par quelqu'un qui est ressuscité des morts !

Au premier abord nous nous disons : "quand même ce mauvais riche a beaucoup de cœur parce qu'il voudrait que ses cinq frères soient sauvés ". En réalité, le riche continue à penser comme avant, en se disant : "s'il y a quelque chose de brutal et de merveilleux qui intervient dans la vie de mes frères, ils vont se convertir". Ce riche a donc une conception de la foi et de la vie chrétienne qui sont comme une intervention brutale, un "deus ex machina " qui tout à coup change tout dans la vie. Le riche voudrait que par sa résurrection, le Seigneur fasse signe à ses cinq frères pour leur faire peur. Cet homme, dans le désespoir de son enfer continue à raisonner en termes de peur et de refus de Dieu. D'où la réponse d'Abraham : " Ils ont Moïse et les prophètes. Si la loi n'a pas suffi à leur ouvrir le cœur crois-tu vraiment que l'annonce de la résurrection le fera" ? Considérons donc notre propre vie. Nous avons la loi et les prophètes et nous avons reçu l'annonce de la résurrection. Est-ce là pour nous un anesthésiant ? Ou bien est-ce le moyen d'ouvrir notre cœur en comblant les abîmes que nous creusons sans cesse par notre péché qui nous empêche d'accueillir l'amour de Dieu et de nos frères ?

Nous voici au seuil d'une nouvelle année scolaire. C'est le moment où l'on fait des projets, des rêves, il nous faudrait penser à remblayer les abîmes et combler les fossés sans cesse nous le savons, le péché viendra là pour creuser des ravins d'enfer qui nous isoleront dans notre solitude, tant au plan individuel, familial que social. Il nous faut construire des ponts et des liens, non pas d'abord par idéal humanitaire, plein de bienveillance et parce qu'il est mieux de s'entendre que de se détester mais surtout parce que ces abîmes que nous creusons, c'est déjà l'enfer, c'est déjà l'autre monde au cœur de notre existence, alors que Dieu veut tisser des liens de communion entre nous et nos frères, ces liens d'amour qui font le Royaume de Dieu.

 

AMEN