L'INCARNATION : MYSTÈRE DE L'ANÉANTISSEMENT DU CHRIST
Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 ; Mt 21, 28-32
Homélie du vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – Année A (28 septembre 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
Frères et soeurs, je vous propose de nous arrêter quelques instants sur le texte de saint Paul aux Philippiens que nous avons entendu tout à l'heure en deuxième lecture. Ce texte me semble-t-il, est un des plus grands, des plus profonds textes du Nouveau Testament sur le mystère de l'Incarnation du Christ.
Encore faut-il que la traduction ne trahisse pas le texte lui-même. Je vous relis la phrase centrale telle que nous l'avons entendu tout à l'heure : "Le Christ qui était dans la condition de Dieu n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu, mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur. Devenu semblable aux hommes, et reconnu comme un homme à son comportement, il s'est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu'à mourir et à mourir sur une croix". S'il vous arrive de venir à l'office de temps en temps dans cette église, par exemple le samedi pour les premières Vêpres du dimanche, vous entendrez que nous chantons ce texte mais avec des mots un peu différents. Au lieu de dire : "Il n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu", nous chantons : "Lui qui était de condition divine ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu". "Ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu", c'est une traduction approchée d'un passage très difficile que nous ne pouvons pas transposer en français, puisque le grec utilise un verbe qui a la même racine que "Harpagon", l'avare de Molière. Cela donne : "lui qui ne s'est pas conduit en Harpagon à l'égard de sa condition divine", autrement dit, "lui qui n'a pas voulu se cramponner à la plénitude de sa condition divine, lui qui n'a pas refermé les mains sur sa condition divine" comme un avare sur son trésor.
Et voici maintenant la phrase centrale telle que nous l'écoutions tout à l'heure : "Mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur". "Il se dépouilla lui-même" c'est un mot très faible pour traduire ce que dit saint Paul. Nous traduisons d'habitude : "Il s'anéantit lui-même"; dire que Dieu s'est anéanti pour devenir un homme, c'est beaucoup plus fort que de dire qu'il s'est dépouillé. En réalité, tant en latin (exina-nivit) qu'en grec (eke-nôsen), le mot exact c'est : "Il s'est vidé lui-même". Se vider soi-même, c'est le contraire de se dépouiller, se dépouiller c'est enlever des vêtements pour ne plus avoir que sa substance, se vider, c'est perdre sa substance en ne gardant plus que la forme extérieure. "Il s'est vidé lui-même", et le mot grec peut même vouloir dire : "Il s'est réduit à rien". Réduire à rien, réduire à néant, anéantir, nous ne sommes pas loin de cette traduction.
C'est une de ces phrases assez extraordinaires que saint Paul nous a léguées et que personne n'aurait jamais osé prononcer si saint Paul ne l'avait pas fait. C'est un peu la même chose quand saint Paul dit : "Il a été fait péché pour nous" (II Cor. 5, 21). Quel infini mystère que de penser que le Christ est fait péché pour nous. Jamais nous n'oserions dire une chose pareille, mais saint Paul l'a dit ! Ici, saint Paul nous parle de l'Incarnation du Fils de Dieu comme d'un anéantissement, comme d'un moment où le Fils de Dieu s'est vidé de sa condition divine pour prendre la condition d'esclave, tel est le mot exact qu'il y a en grec et en latin. "Devenu semblable aux hommes, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix". Là, la traduction était exacte.
Ceci nous amène à réfléchir sur la manière dont nous nous représentons l'Incarnation du Fils de Dieu. C'est un des mystères les plus difficiles à comprendre et à admettre. Ce n'est pas par hasard que la plus ancienne hérésie dans l'Église chrétienne porte précisément sur ce point. Cela s'appelle le docétisme, d'un mot grec qui veut dire : avoir l'apparence, l'enveloppe. Le docétisme consiste à dire que c'est Dieu qui fait semblant d'être un homme. Il n'est pas un homme, il reste Dieu, comment Dieu pourrait-il devenir un homme ? Mais il fait comme si ! Cette hérésie nous la trouvons au tout premier jour de l'évangile puisque saint Ignace d'Antioche au début du deuxième siècle, écrivant aux chrétiens de Smyrne éprouve le besoin d'affirmer fortement la réalité de la nature humaine du Christ. Voici ce qu'il dit : "Fermement convaincus au sujet de Notre Seigneur qui est véritablement de la race de David dans la chair. Fils de Dieu selon la volonté et la puissance de Dieu, mais véritablement né d'une Vierge, véritablement baptisé par Jean pour que fut accomplie toute justice. C'est grâce à sa Passion bienheureuse que nous existons pour lever l'étendard dans les siècles de sa Résurrection car tout cela, Il l'a souffert pour que nous soyons sauvés. Il a véritablement souffert comme aussi Il est véritablement ressuscité et non pas comme le disent certains incrédules qu'Il n'a souffert qu'en apparence. Eux-mêmes n'existent qu'en apparence" (Lettre aux Smyrniotes, I-II). Vous le voyez, dès un des plus anciens textes de l'Histoire de l'Église, nous voyons la nécessité de lutter contre le docétisme (Jésus ne serait homme qu'en apparence), pour affirmer la vérité de sa chair, de son Incarnation.
Bien entendu, cette hérésie n'a pas triomphé dans l'Église et tous les Pères de notre foi ont affirmé que Jésus était vraiment Dieu et vraiment homme. Cependant, chez beaucoup de Pères de l'Église une tentation se fait jour aussi, celle de penser que Jésus vrai Dieu et vrai homme agit, parle, se comporte à certains moments comme Dieu, à d'autres moments comme homme, comme s'il y avait une sorte de jeu de chassé-croisé entre les deux natures dans le Christ. Par exemple un Père de l'Église, saint Jean Damascène, qui est par ailleurs un des plus grands témoins de la foi, se permettra à propos de la résurrection de Lazare (Jn.11, 33-35 et 41-43), de dire: "Comme homme il pleure sur son ami, comme Dieu il le ressuscite". Comme si pendant un temps, Jésus avait concédé à son humanité de souffrir de la mort de son ami et qu'ensuite, la divinité avait repris le dessus et qu'il lui avait rendu la vie, ce qu'il est capable de faire comme Dieu. On pourrait dire de la même manière que comme homme, Jésus sur la croix dit : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné" (Mc. 15, 34), (phrase extraordinaire que nous ne finirons jamais de méditer), mais que comme Dieu, il savait pertinemment qu'il ressusciterait le troisième jour.
Vous le voyez, ceci a pour conséquence de vider de toute sa portée la vie humaine de Jésus; Il meurt sur la croix, dans la souffrance et la déréliction, mais il sait que de toute façon dans trois jours, il ressuscitera, ce n'est qu'un mauvais moment à passer. De même, je ne dis pas qu'il fait semblant de pleurer devant la mort de Lazare, mais il concède à une part superficielle de lui-même d'être éprouvé par la mort de cet ami, tout en sachant qu'il va le ressusciter.
Au fond, cette manière de dire qui est fréquente dans les auteurs chrétiens ne rend pas tout à fait justice à l'Incarnation. Saint Paul nous dit tout autre chose. Il dit que Jésus, le Fils du Père est de condition divine. Il est Dieu par tout lui-même, mais il n'a pas voulu continuer à vivre selon les prérogatives de cette nature divine, il y a renoncé, il s'en est "vidé", il s'est anéanti. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la puissance de ce que nous disons. Il s'est anéanti ne veut pas dire qu'il a cessé d'être Dieu, mais qu'il n'a pas voulu se comporter d'une manière divine, il n'a pas voulu garder les prérogatives de sa nature divine. Pourquoi ? Pour pouvoir avoir la même nature que nous. Si Jésus avait gardé les prérogatives de sa nature divine, il n'aurait pu ni souffrir ni mourir sur la croix, ni donc partager cette expérience, il n'aurait pas pu mourir pour nous. Tout ceci est incompatible avec la nature divine. Il a fallu qu'il mette comme entre parenthèses sa nature divine pour pouvoir être homme jusqu'au bout, totalement, non pas en faisant semblant, non pas en concédant une partie de lui-même, mais en étant entièrement notre frère, entièrement semblable aux hommes, capable de souffrir, capable d'être heureux et malheureux, capable de se réjouir et de pleurer, capable de mourir. Sa mort n'est plus alors une concession, c'est le but même de l'Incarnation. Il s'est fait homme pour pouvoir tout réellement partager avec nous. Quand il était à Gethsémani et qu'il a dit : "Mon âme est triste à en mourir" (Mc 14,34), ce n'était pas une parole en l'air. Son âme était vraiment triste jusqu'à la mort comme celle de tout être humain qui approche de sa mort et qui est terrifié par cet événement déchirant et terrible par lequel il faut passer. Le dépouillement total, se vider complètement de soi-même pour passer de la mort à la résurrection. C'est ce que Jésus a fait, il s'est vidé de lui-même. Il s'est anéanti pour pouvoir dire : "Mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné". Ce n'est pas une façon de parler, c'est vraiment ce qu'il a vécu sur la croix. Et parce qu'il a vécu cela, nous sommes entièrement ses frères, nous lui sommes totalement semblables parce qu'il s'est fait totalement semblable à nous. La résurrection, c'est le jaillissement de l'amour triomphant au cœur de cette déréliction. Jésus n'a pas fait comme s'il passait par la mort, il est véritablement passé par la mort, il est passé par l'anéantissement. Mais cet anéantissement voulu par amour pour nous selon le dessein d'amour du Père, cet anéantissement est rempli par la force de l'amour et la puissance de la résurrection. C'est en se donnant jusqu'à la mort sur la croix que Jésus entre dans le mystère de sa résurrection. Ce n'est pas un coup à droite, un coup à gauche, ce n'est pas un moment comme homme et puis un moment comme Dieu, sa présence divine jaillit au cœur même de son humanité totalement acceptée et totalement voulue.
Devant ce mystère, nous ne pouvons que rester émerveillés, que nous laisser prendre par cette intensité de l'amour de Dieu qui a voulu renoncer à toutes ses prérogatives divines pour pouvoir nous accompagner sur notre chemin jusqu'au bout et ainsi nous inviter avec lui et comme lui, à mettre dans cette déréliction, dans cette souffrance et dans cette mort toute la puissance de l'amour qui est notre résurrection comme elle a été la résurrection du Christ.
AMEN