RIEN N'EST JOUÉ

Ez 18, 25-28 ; Ph 2, 1-11 : Mt 21, 28-32
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – année A (1er octobre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

On est là devant une parabole assez terrible. Elle est terrible parce que Jésus est en train de parler à Jérusalem, à la crème de la crème religieuse. Ils ne L'écoutent pas. Ils ne croient pas à ce qu'Il dit. Alors Il se souvient de ce qu'Il devait faire sur les chemins de Galilée quand Il parlait à ces pauvres, à ces petits agriculteurs qui essayaient de se débrouiller dans une mutation économique et financière presque plus difficile que la nôtre. Il se souvient qu’alors ces gens-là Le suivaient. En Galilée, auprès de ces pauvres gens, sa parole faisait mouche. Mais là, à Jérusalem, rien du tout. Or, et c'est ce que Jésus veut dire, là où sont rassemblées les foules, en Galilée, on les considère depuis Jérusalem comme des nuls ! Ces gens ne comprennent rien à la religion. Ces pauvres gens sont tous occupés à trouver de quoi manger et de quoi subsister au jour le jour dans des conditions financières très difficiles. Et pourtant, quand on leur parle de Dieu, de l'amour de Dieu, ça marche.

Au contraire, à Jérusalem, devant ces gens qui savent tout, qui connaissent la Loi par cœur et qui ont déjà interprété avec des tas de complications 613 commandements (il fallait quand même le faire ; déjà pour nous, une dizaine de commandements, ça suffit !), devant les grands savants de l'époque, le sanhédrin et tous ces gens-là qui en rajoutaient pour créer, croyaient-ils, une atmosphère d'émulation, dans laquelle c'était à celui qui pourrait discuter, discutailler même, sur les moindres détails pour obtenir, en quelque sorte, le premier prix pour entrer dans le Royaume de Dieu. Devant ces gens-là Jésus dit : « C'est révoltant ». Pourquoi est-ce révoltant ? Parce que ceux qui croient avoir tout compris n'écoutent plus, et ceux qui apparemment sont le moins capables d'écouter répondent au premier appel.

 C'est un texte terrible pour le peuple juif de l'époque de Jésus, mais aussi pour nous, parce que c'est vrai que là, ce matin, si nous sommes venus à la messe, c'est parce que nous considérons quand même que nous avons quelques accointances avec la vie chrétienne, avec les éléments fondamentaux de la vie chrétienne. On se dit aussi : « Et les autres, ceux qui ne croient plus à rien ! Nous vivons dans un monde incrédule qui ne se déplace que pour voir le pape par curiosité, etc. ». Mais en réalité, où en sommes nous? C'est terrible ! C’est terrible parce qu’en fait, c'est ce que Jésus dévoile : « Moi qui connais le cœur des gens, Je vois que derrière des refus apparents, il peut y avoir des remords terribles et derrière une acceptation de façade (qui parfois ne coûte pas cher), il peut y avoir des refus encore plus terribles ». C'est ce que Jésus veut dire. Rien n'est joué.

C'est pour ça qu’en réalité, c'est quand même un grand message d'espérance. « A partir du moment où l'annonce de la venue du Christ est proclamée, ne vous fiez ni aux premières réactions de votre entourage, ni aux vôtres. Il y a toujours place pour un moment où on peut changer d'avis ». Évidemment, on peut changer d'avis de façon négative, ce n’est pas terrible, mais on peut changer d'avis aussi en se disant : « Au fond, ai-je vraiment compris le sort de ma vie chrétienne ? »

Frères et sœurs, c'est une chose terrible et ça vaut pour tout le monde, même pour les curés, les cardinaux et qui vous voudrez : la réponse immédiate est souvent une réponse difficile à gérer. Il ne faut pas se faire d'illusion. Nous croyons peut être que nous savons tout ce qu'il faut faire pour être en bonne relation avec Dieu. C'est notre avis. De temps en temps en réalité, notre avis cache une certaine manière de camoufler la réalité. Au fond, on se contente du petit schéma qu'on s'est imaginé comme étant le schéma parfait du parfait chrétien.

Frères et sœurs, on ne va pas aujourd'hui se frapper la poitrine et se dire que nous sommes des moins que rien. De toute façon, on ne le croirait pas nous mêmes. Ne nous faisons pas d'illusion, mais il faut quand même un certain sens critique. Je pense personnellement que c'est une des grandes choses qui manquent à beaucoup de chrétiens aujourd'hui. On ne peut pas juger au premier coup d'œil. Eh bien, aujourd'hui, nous sommes à pied d'œuvre, on ne se connaît pas tous, mais on a peut-être déjà des impressions sur l'un ou l'autre ; est-ce qu’on a le geste spontané de l'accueil ou préférons-nous nous dire que là, ce n’est pas intéressant ? C'est très important de voir ça parce qu'en réalité, toute notre vie affective, c'est la balance entre d’une part cette terrible bonne volonté qui cache plein de choses, et d'autre part un regard attentif, un regard qui voit, un regard qui cherche. Autrement dit, ne pas vivre sur ses premières impressions, c'est savoir que nos élans, si magnifiques soient-ils parfois, ont besoin d'être un tout petit peu modulés et modérés, pour arriver effectivement à la réalité de la rencontre du Christ.

Frères et sœurs, je n'en dis pas plus et je crois que chacun d'entre nous sait exactement comment il gère sa vie à la fois de relation avec les frères et sa vie de relation avec Dieu. Sans arrêt, nous avons la tentation de nous dire que nous faisons ce qu’il faut et que tout est bien. Puis en réalité, on s'aperçoit au bout d'un moment qu’on ne bouge pas.

C'est peut-être le carcan ou les impressions que nous nous sommes données de nous même et des autres qui nous empêchent d'avancer. Parfois peut-être on se dit : « Là je n'y arrive pas, je ne suis pas capable de faire un pas », et tout à coup dans la reconnaissance de cette limite, se déploie un certain bonheur de découvrir autre chose en nous que ce qu'on croyait, car à ce moment-là on a remplacé nos a priori et nos idées par la simple lumière et le simple regard de découvrir qui est Dieu, qui est mon frère.

C'est ça, au fond, que le Christ a dit à ces hommes de Jérusalem, ce jour-là : « Si vous preniez simplement le temps de réfléchir à quoi vous êtes appelés, au lieu de croire tout savoir, tout maîtriser et tout dominer, vous découvririez en réalité qu’au fond de vous même, il y a simplement le bonheur de chercher Dieu, de L'atteindre et de Le découvrir dans le cœur de l'autre, celui dont je croyais qu'il n'était pas capable et peut-être qu'à ce moment-là il m'apprend à découvrir quelque chose que je ne soupçonnais pas en moi-même ni en lui.