IL N'EST DE VÉRITABLE RICHESSE QUE GRATUITE
Am 6, 1a + 4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – année C (25 septembre 2022)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, pourquoi la richesse a-t-elle mauvaise presse ? C'est vrai que l’on peut se contenter d'un réflexe un tout petit peu… primitif. Oui la richesse, ça crée des inégalités, c'est mauvais, ça crée des passions, donc c'est normal que Jésus nous mette tout de même en garde contre le danger des richesses. Pourtant, c'est un peu plus subtil que cela. Jésus a sans doute repris une vieille histoire de rétribution de l'autre côté, qui traînait déjà dans certains récits égyptiens, pour dire que ceux qui avaient été très riches durant leur vie devenaient plus malheureux, ceux qui avaient été au contraire pauvres avaient des récompenses, ce qui a donné cette horrible conception de la religion comme ressentiment.
Qu'est-ce que c'est que la religion ? Pour Nietzsche, c'est simplement ce qui nous dit qu’il faut se calmer quand on est pauvre parce qu'on va voir ce qu'on va voir de l'autre côté et on va avoir un compte en banque absolument extraordinaire, tandis que ceux qui sont riches ici-bas, vont voir ce qu'ils vont voir et être complètement dans la misère et la souffrance. Mais Jésus reprend ce texte sans insister sur le côté du ressentiment. C'est précisément pour ça que cela mérite une réflexion. C'est quand même une certaine attitude, un certain jugement vis-à-vis de la richesse, et au fond, pourquoi Jésus ?
D'ailleurs, dans la ligne de la tradition biblique, pourquoi Jésus met-Il tellement en garde contre la richesse ? Je le dis en une formule que vous trouverez peut-être stupide, peu importe, c'est que la richesse, le grand risque de la richesse, c'est que cela rend bête. La richesse, normalement, on pourrait s'en servir pour devenir plus intelligent. Mais hélas, la plupart du temps, elle rend bête. Pourquoi ? C'est ce que montre la parabole. Qu'est-ce que c'est que cette bêtise ? Cette bêtise, c'est l'aveuglement. Ce monsieur riche qui descendait les escaliers tous les jours de sa salle de banquet et de festivités, n'a jamais vu le pauvre type qui était au pied des escaliers. Il n'a jamais vu que les chiens léchaient ses ulcères. Il n'a jamais vu autour de lui que des bonshommes riches comme lui, avec lesquels il pouvait banqueter. Et donc, il s'est construit un monde d'une fausse sécurité absolument incroyable. Il a vécu comme s’il n’y avait jamais de problème. Et c'est cela que peut créer la richesse dans la tête d'un homme, cela peut être la source de toutes les fausses sécurités.
Ce ne sont donc pas les biens de richesse en soi qui sont mauvais, c'est le fait que nous sommes capables, nous, les humains, d'utiliser ces biens de richesse comme le moyen de se créer un aveuglement qui finit par confiner à la bêtise puisque précisément, ce monsieur riche n'a même pas réfléchi sur ce vieux proverbe traditionnel que l’on n'a jamais vu le coffre-fort à la suite du cercueil ? De fait, on n'a jamais vu, sauf exception, quelqu'un décréter que dans l'ordre du cortège, il y aurait après les chevaux et les objets d'apparat, un coffre-fort. Il n’y a pas de coffre-fort qui fait partie du cortège funéraire, donc il n'a pas réfléchi une seconde.
On peut toujours se dire qu’il a profité de la vie telle qu'elle arrivait. Mais peut-on vivre la vie simplement comme elle arrive ? C’est très curieux parce que nous avons inventé dans la société moderne une expression – ce sont des assureurs qui l’ont inventée – qui s'appelle l'assurance-vie. C'est incroyable de pouvoir inventer un mot qui dit : j'ai de l'assurance sur ma vie. Je sais que ça ne veut pas dire exactement ce que je vais dire là, mais c'est quand même incroyable que ce soit ce qui intéresse les clients : j'ai une assurance-vie ! Or, cela ne m'assure pas de ma vie. Au mieux, ça peut m'assurer quelques journées d'hôpital très chères, mais ça n'assure pas la vie, il n’y a pas d'assurance-vie, ce n'est pas vrai. La création même du mot montre la sottise dans laquelle on peut tomber : croire que je vais pouvoir, grâce à ma richesse, m'assurer une sorte de déroulement, de finalisation de ma vie qui va me donner de terminer le mieux possible, au moins pour ce que j'en vois. En effet, pourquoi le riche, d'ailleurs souvent qualifié de mauvais riche – c'est un peu ce que veut dire Jésus sans affirmer qu'il est mauvais par lui-même – est-il incapable de se poser la question : « Pourquoi je vis ? Quel est mon avenir ? »
Au fond, cette manière-là de voir la richesse consiste à dire que mon avenir, c'est ce que je peux m’assurer par ma propre richesse. Mais je ne veux pas voir plus loin. Alors, c'est pour cela que, d’une certaine manière, on ne sait pas son nom, parce que ça peut être tout le monde. Le mauvais riche, ça peut être Monsieur Tout-le-monde. Tandis que le pauvre, on connaît son nom. Et le pauvre a un nom qui est le contraire de l'assurance-vie, il s'appelle Lazare, c'est-à-dire "Dieu me vient en aide".
Vous me direz que c'est un peu facile, mais dans la parabole, c'est assez bon. Le riche qui a tous les moyens de faire sa pub, en réalité, reste anonyme, tandis que le pauvre qui est là à se laisser lécher les plaies de ses ulcères par les chiens, lui, on a retenu son nom, c’est "Dieu me vient en aide".
Frères et sœurs, c'est bien cela le problème. Qu'il y ait des richesses, que les hommes mettent en œuvre des richesses financières ou les talents qu’ils possèdent, pourquoi pas ? Mais là aussi, ça peut être des richesses que j'utilise uniquement pour moi, pour me valoriser, pour me dire que je m'assure pour le temps que je peux de mon avenir, sans m’interroger exactement sur les moyens et les points de référence fondamentaux pour que je parvienne à une réelle plénitude et à une certaine vérité de moi-même.
C'est cela que Jésus reproche à l'homme riche. La plupart du temps, on dit : l'homme riche est égoïste. C'est vrai. Mais l'égoïsme n'est qu'une conséquence. C'est que l'homme n'a même pas imaginé une seconde qu'il pouvait y avoir une très grande joie à accueillir ce pauvre Lazare chez lui. Peut-être aurait-il entendu des discours de sagesse que ses copains et convives habituels n'étaient pas capables de tenir ? Il n'a ouvert son avenir qu'en fonction de ce qui l'intéressait : sa richesse. Et donc il n'a rien vu. Il a vécu comme les chevaux, avec des œillères. C'est là sa richesse. Certes, ce sont des œillères dorées, le mors aux dents est aussi doré. Mais ça ne fait pas faire vraiment des exploits extraordinaires.
Et si la richesse rendait vraiment intelligent, ça se saurait. Donc, c’est là où Jésus sert le récit et ses conséquences par une conclusion qui vient sans doute de Lui mais qui n'était pas dans le vieux récit qui devait courir sur toutes les lèvres à cette époque, le vieux récit du ressentiment (quand je serai mort, je serai bien là-haut, et lui qui est riche, à côté, il sera mal). Ce pauvre riche est tellement sot que lorsqu’il voit sa misère, qu'a-t-il comme réflexe ? « Ne pourrais-je pas demander à Abraham de sous-traiter ma demande auprès de Lazare pour l'employer et l'envoyer chez mes frères ? » Même du fond de sa détresse, quand il est de l'autre côté, il ne pense qu’à une chose, tirer un certain profit de Lazare en se disant : « Puisque lui a mieux compris, qu’il aille maintenant, mais je donnerai ce que je peux » – je ne sais pas d'ailleurs s’il pouvait donner quelque chose – : mais c'est encore dans le sens d'une sorte d'exploitation parce qu’il a cette mentalité que si l’on demande un service, il faut payer. Dans la réflexion de l'homme riche il n'y a, et c'est ce qui est dramatique, aucun sens de la gratuité de la relation humaine. Il demande à Abraham pour qu’Abraham fasse ce qu'il lui demande. Et il demande à Abraham de demander au pauvre Lazare pour qu'ils lui demandent, parce qu’il pense que, du point de vue de la répercussion, cela sera meilleur parce qu’il se doute que ses cinq frères ont vu Lazare au pied du mur pendant toute sa vie.
Autrement dit, c'est là où la notion de richesse est quand même une notion spirituelle. La richesse, ce n'est pas le fait d'avoir beaucoup. Cela peut arriver, de toute façon, depuis que le monde est monde, il y en a qui gagnent plus que d'autres. Mais c'est ce que Jésus veut dire : « Mon problème n'est pas votre richesse au sens primitif du terme, ce n'est pas ce que vous avez dans le compte en banque, c'est le fait que ce que vous avez dans le compte en banque peut absolument vous boucher les yeux et vous empêcher de voir votre destinée humaine, votre avenir, et de les voir avec cette intelligence, ce regard, cette transparence de la vérité.
Frères et sœurs, c'est un conseil terrible que nous donne cette parabole. Dimanche dernier, on avait l'intendant malhonnête. Et finalement, cet intendant malhonnête, pourquoi Jésus le louait-il, puisqu’il avait acheté les copains pour essayer de trouver des points d'embauche quand il serait congédié et licencié. C’est parce que quand il était dans cette situation-là, cet homme pensait à l'avenir. Tandis qu'ici, dans la parabole de Lazare, qui lui correspond d'une certaine façon, cet homme n'a jamais pensé à son avenir. Et quand il est là-bas, dans les enfers, selon la vieille terminologie, il n'a plus aucun moyen de se repérer pour se dire : « Qu'est-ce que je peux faire ? » C'est à peine s'il voit la détresse dans laquelle il est. Il sent de façon immédiate qu'il est dans le malheur, que cela ne marche pas, et il se dit : « De toute façon pour moi c'est fichu, si au moins on pouvait faire quelque chose pour mes frères... » Mais à travers un subterfuge qui est d’utiliser les autres, Abraham, Lazare, pour leur dire : « Ne faites pas les bêtises que j'ai faites ».
Frères et sœurs, cette parabole est terrible, elle a beaucoup d'importance encore pour nous aujourd'hui parce qu’elle nous remet vraiment dans le sens même de ce que nous devons être face à notre propre vie. Si notre vie consiste simplement à accumuler les moyens de sécurité pour ne pas avoir d'ennui uniquement à la mesure de ce que nous pouvons atteindre uniquement immédiatement, sans intelligence, sans réflexion, dans les mouvements de réflexe les plus primitifs, nous risquons à tout moment de perdre exactement ce que Dieu voulait épanouir en nous.
Ce n'est pas simplement une parabole sur la richesse. C'est vraiment une parabole sur notre manière de pouvoir envisager pourquoi Dieu nous a créés. Ou bien Il nous a créés pour que d'instant en instant, nous essayions de nous rassurer sur nous-mêmes. La belle affaire. Ou bien véritablement, Il nous a créés pour que nous puissions laisser rayonner cette puissance de gratuité et de vérité à travers notre propre vie, et dans notre relation avec nos frères et dans notre relation avec Dieu. Et là peut-être, les richesses prennent un sens nouveau qui est fondamental pour chacun d'entre nous.