QUI N'EST PAS CONTRE MOI EST POUR MOI

Nb 11, 25-29 ; Jc 5, 1-6 ; Mc 9, 38-43 + 45 + 47-48
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – année B (26 septembre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœur, nous allons réfléchir sur ce qu'est être baptisé. Aujourd’hui nous avons une scène de l’évangile qui va peut-être nous apprendre beaucoup de choses. Jésus a commencé à former ses disciples et ils ont le sentiment de constituer un groupe. Ils se connaissent, ils commencent à voir les réactions des uns et des autres. C’est parfois de la jalousie ou de la rivalité. Mais maintenant, ils forment un groupe soudé. Jésus se dit qu’ils peuvent commencer à aller annoncer à tous les hommes la joie d’être sauvé. Ils partent à l’aventure sur les chemins. Jean, un des meilleurs, l’intellectuel de l’équipe, à son retour dit à Jésus : « Seigneur, nous avons vu quelqu’un qui chassait les démons et qui invoquait ton nom. Or, il ne fait pas partie du groupe, il y a usurpation. Il nous imite. Il nous copie et il n’a pas le droit ». Ils sont furieux mais Jésus répond : « Calme toi, le problème n’est pas qu’il ait fait des exorcismes en chassant les démons en mon nom. Il ne faut pas te fâcher pour cela, laisse-le faire car qui n’est pas contre nous est pour nous ».

Le « nous », c’est Jésus et son Église. On ne peut pas demander au monde entier d’avoir des super catholiques, des super pratiquants, des super lecteurs de l’évangile, des super évangélisateurs. Il y en a, Jésus le reconnaît, qui chassent le mal et les démons. Ils n’ont pas le droit, ils n’ont pas la permission, ils n’ont pas le passe-exorciste mais Jésus dit : « Ils peuvent le faire. N’essayez pas d’aller chercher plus loin. S’ils chassent les démons en mon nom, ils ne vont pas se retourner contre moi après. Ils vont continuer à vivre en mon nom. Simplement, peut-être qu’ils ne vont pas faire partie du groupe. Il faut les laisser mûrir, grandir, approfondir tout ce qu’ils portent dans leur cœur ».

C’est Jésus qui le dit. C’est d’autant plus curieux qu’à un autre passage dans l’évangile de saint Mathieu, Jésus dit : « Qui n’est pas avec moi est contre moi ». Il y a de quoi y perdre sinon son latin du moins son hébreu ou son araméen. Comment se fait-il que Jésus puisse dire d’un côté : « Qui n’est pas contre nous – le groupe qui est autour de moi – est pour nous » et que peu après Il dise : « Qui n’est pas pour moi est contre moi » ?

C’est la difficulté d’être chrétien. On sait où est l’Église mais on ne sait pas où elle n’est pas. C’est une phrase qu’on attribue à saint Augustin. Malheureusement je n’ai jamais pu retrouver la référence et pourtant j’ai beaucoup fréquenté saint Augustin. Cette phrase, « on sait où est l’Église, on ne sait pas où elle n’est pas », veut dire que quand Jésus apporte la vie et le salut sur la terre, ce n’est pas pour que vous, les disciples, Jean en tête, alliez faire les inquisiteurs pour savoir si les autres qui ne font pas partie du groupe agissent à bon droit ou non. Ils agissent et il faut les laisser le faire. S’ils n’agissent pas contre nous, ils sont pour nous.

Frères et sœurs, cela devrait nous faire réfléchir sur le mystère de l’Église. Trop souvent hélas, l’Église a été un peu trop intolérante pour dire : « Là ça va, on est dans les clous, on peut le faire », surtout si on est baptisé, si on a fait la première communion etc. Comme on dit en Provence, « j’ai tout fait ». Si on a « tout fait », on est breveté, on pourrait chasser les démons. A partir du moment où nous faisons partie de l’Église, là où nous savons qu’elle est, cela nous donne le droit de vivre de l’Église mais cela ne nous donne pas le droit de tracer les limites. C'est une très bonne nouvelle car l'Église est infiniment plus vaste, infiniment plus grande et infiniment plus mystérieuse que ce que nous pensons habituellement. L’Église n’est pas simplement le résultat de tous ceux qui ont été reçus premier à l’examen du catéchisme. Ce n’est pas simplement le résultat de tous ceux qui accumulent des performances de piété, de dévouement. Je ne veux pas désespérer Billancourt. Mais cela veut dire que quand Dieu donne, Il donne. Cela rejoint la parabole du semeur. Quand Jésus sème, Il apporte le salut. On ne va pas vérifier à chaque endroit où tombe le grain. Le grain tombe, le grain mûrit. Parfois il mûrit bien, parfois il mûrit moins bien. C’est comme ça. L’Église, avant d’être le contrôleur des affaires publiques religieuses, est le lieu qui témoigne de la possibilité pour Dieu de jeter le grain en terre partout où on va.

Ce grain jeté en terre est aussi chez les sectateurs d’Osiris, (je veux dire à l’exposition Osiris du musée à côté de notre église) qui sont plus nombreux aujourd’hui à patienter devant notre église, que chez nous les pauvres derniers des Mohicans, disciples de Jésus-Christ. Comme on ne sait pas où va tomber le grain, ce n’est pas nous qui allons poser les limites. Ce n’est pas nous qui allons dire «ici ça va, là ça ne va pas ». Nous ne savons pas.

Il y a quand même un critère. Jésus dit : « L’Église, Je l’ai instituée pour que tout le monde puisse recevoir ma parole. Allez par toutes les nations, baptisez-les ». C’est l’envoi, c’est l’humanité qui devient la messagère du salut et de l’amour du Christ. Mais après, il n’y a qu’un seul qui puisse juger ce que font les gens de cela. « Qui n’est pas pour moi, est contre moi ». Nous, nous n’avons pas les moyens de tout définir. Nous acceptons l’Église telle qu’elle est, telle qu’elle apparaît et nous sommes heureux dans nos communautés de manifester ce que nous sommes. Mais l’Église est aussi tous ceux qui d’une façon ou d’une autre, sans le savoir, cherchent le Christ et à certains moments ils ne sont pas contre Lui, ils sont pour Lui, simplement parce qu’ils ont fait quelque chose que le Christ voulait. C’est pour cela qu’Il prend l’exemple du verre d’eau. Au fond, que veut dire donner un verre d’eau à quelqu’un qui a soif ? C’est le minimum d’humanité, c’est tout simple, sans problème. Tout cela est déjà d’une certaine manière être pour le Christ, en tout cas ne pas être contre Lui.

Je crois qu’actuellement une des névroses de l’Église est de vouloir savoir qui est qui, comment cela marche ou pourquoi cela ne marche pas, c’est définir, autoriser, interdire etc. Ce n’est pas possible parce que Jésus Lui-même a dit que ce n’était pas possible. L’Église n’est pas simplement celle qui va donner des indications, des prescriptions pour définir ce qu'on peut ou ne peut pas. L’Église est le lieu de ceux qui connaissent la parole de Dieu et qui essaient de la mette en œuvre, qui sont l’Église visible, explicite. Mais l’Église est aussi l’Église dont on ignore où elle n’est pas, le lieu où se diffusent tous ceux qui donnent le verre d’eau. On n’a pas besoin que les « Restaurants du cœur » soient labellisés par une bénédiction et par des rites de benedicite avant de distribuer les repas. Ils le font. Ils ne sont pas contre le Christ, ils sont pour Lui. Cela demande certes une certaine intelligence, un certain discernement. On peut parfois offrir un verre d’eau non pas en disant : « Je te le donne au nom du Christ ». Je pense à la dame qui disait au clochard à la sortie de la messe : « Je ne vous le donne pas pour vous mais pour Jésus-Christ ». On le donne et on n’est pas obligé d’afficher la couleur. Cela ne veut pas dire que nous allons vivre absolument dans un anonymat secret, peureux, timide et un peu frustré.

Quand vous catéchisez vos enfants, vous n’allez pas d’abord leur dire : « Il faut faire ci, il ne faut pas faire ça, si tu tires les cheveux de ta sœur c’est que tu es contre le Christ ». Vous allez dire : « Si tu as l’amour de Dieu dans ton cœur, tu le fais rayonner en ne tirant pas les cheveux de ta sœur ». Cela suffit, ce n’est déjà pas mal. Il n’est pas contre le Christ et même d’une certaine façon, il est pour.

Frères et sœurs, je vous invite simplement à être les témoins que l’Église, nous tous et le Christ, ouvrons largement notre cœur et son cœur pour que tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, cherchent Dieu, cherchent le Christ, découvrent aussi à travers nous la joyeuse nouvelle que le Christ veut nous appeler tous au salut. Amen.