ACCUEILLIR LE SALUT OU COMPTER SON ASSURANCE-VIE?
Am 6, 1a + 4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Vingt-sixième dimanche du temps ordinaire – année C (29 septembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Je t’en supplie, Père Abraham, j’ai cinq frères. Envoie Lazare leur dire qu’il faudrait qu’ils se tiennent à carreau ! » Avouez que ce riche est resté riche, même dans les tourments qu'il endure. Car quand il était riche sur la terre, il ne faisait attention à personne et surtout pas à Lazare qui était devant sa maison, tout couvert d’ulcères. Et maintenant, dans la situation dans laquelle il se trouve, il dit à Abraham : « Envoie Lazare là-bas – pas moi, moi j'ai autre chose à faire –, envoie Lazare leur dire qu’il faudrait qu’ils changent un peu leur fusil d’épaule ». C'est quand même un peu cela la mentalité des riches, la sous-traitance. « J'ai échoué, je n'ai pas fait attention à Lazare pendant toute sa vie mais maintenant, dans la situation où je suis, et alors que Lazare est là-bas, heureux dans ton sein, donne-lui commission pour aller avertir mes frères ».
Cette parabole n'est pas simplement une parabole de la rétribution : ceux qui sont malheureux ici seront très contents de l'autre côté et ceux qui sont très contents ici seront très malheureux de l'autre côté. C'est sans doute une lecture païenne de la parabole. Il n'est pas exclu d'ailleurs que Jésus ait utilisé ce schéma pour être mieux compris de son auditoire. Mais ce qui est intéressant, c'est que cette parabole n'est pas une parabole du ressentiment. Aujourd'hui on en bave, mais de l'autre côté on va être content de voir les autres en baver. C’est quand même un tout petit peu la tendance globale de l’interprétation, mais pas la meilleure, avouez-le ! Si vraiment le paradis, c'est être dans le sein d’Abraham pour voir en baver tous ceux qui ont été heureux sur la terre et qui n'ont pas fait attention à nous, alors ce n'est pas seulement l'enfer qui est pavé de bonnes intentions mais le Ciel lui-même !
Frères et sœurs, allons-nous nous contenter d'une interprétation du ressentiment ? C’est un peu ce que nous lisons spontanément ! Lazare était tout couvert d’ulcères, il vivait avec les chiens. Le riche ne faisait pas attention à lui, vivait dans des tissus de pourpre et de lin fin – le lin fin, je vous le signale, c’était pour les sous-vêtements –, cela veut donc dire qu'il vivait grand luxe et qu’il ne faisait attention à rien. Si actuellement vous n'achetez que des costumes avec des griffes prestigieuses, allez-vous vous retrouver là-haut dans une situation bien désagréable ? Non, je ne pense pas que Jésus ait fait de cette parabole – en tout cas cela m'embêterait beaucoup ! – la parabole du ressentiment. Cela serait quand même dramatique.
Trop souvent, l’attitude religieuse a été entachée de ce réflexe. Trop souvent on a cru que si on en bavait ici-bas sur la terre, cela irait beaucoup mieux de l'autre côté. C'est comme cela que l'on a tenu les gens tranquilles. Il faut bien le dire, l’Église, à un certain moment, a été le bras droit de l'ordre pour régner à Varsovie. On voit bien comment cela fonctionne : on a besoin de compenser, de trouver quelque chose qui nous rassure. Mais il faut avouer quand même que cela n'est pas très noble comme attitude.
Alors, comment lire cette parabole ? Il faut sortir de cette lecture du ressentiment, même si ce n'est pas la parabole elle-même qui suggère ce ressentiment, mais nous qui la lisons ainsi. Je crois que l'une des clés est celle-ci : cette parabole n'est pas très importante pour l’avenir, elle l’est pour aujourd’hui. En fait, que se passe-t-il dans notre vie ? Notre vie est sans cesse faite de calculs à plus ou moins long terme. Ce que nous voulons, c'est chercher ici-bas une assurance par nous-mêmes pour nous-mêmes. C'est notre grand péché. Reconnaissons-le, notre grand péché, c'est l'assurance-vie spirituelle. Nous avons besoin de l'assurance-vie spirituelle. Nous disons donc : « Je fais cela, puis cela, puis cela etc. », et au besoin même je peux traiter ma vie de piété et de religion comme un banquier. « J'ai dit des tas de chapelets, je suis allé à tous les offices, à toutes les processions etc. Eh bien, maintenant ça y est, j'ai gagné pour pouvoir avoir ma situation là-haut, bien ferme, bien établie ! » Et cela ne marche pas ! Car je ne suis pas sûr – en tout cas on ne me le dit pas – que le pauvre Lazare disait le chapelet tous les jours à la porte du riche. Il devait même plutôt de temps en temps avoir des mouvements d'indignation, de mécontentement et de désir de vengeance. La situation de Lazare n’était quand même pas très enviable. Mais nous sommes dans ce système de la compensation, le système du "Je manque maintenant donc j'aurai mieux après" ou bien "J’ai très bien maintenant et je ne me soucie pas de ce que j'aurai après". Reconnaissons-le, c'est notre façon à nous de concevoir la justice, les relations sociales, les relations religieuses et finalement aussi notre relation avec Dieu.
Or ce que veut nous dire Jésus à travers cette parabole, c'est que ce raisonnement ne marche pas en ce qui concerne notre destinée spirituelle. La religion n'est pas un système de compensation. Cela peut paraître bizarre de dire cela, mais c'est quand même la vérité. Dieu n'est pas venu pour compenser. Au contraire, Dieu est venu pour sauver. C'est tout autre chose. Que veut dire "sauver" ? Cela veut dire qu'on est tous à sauver. La vraie misère du riche, c'est de ne pas avoir compris qu'il avait besoin de salut. Au moins le pauvre – sans doute n'a-t-il pas suivi des études de théologie ni d’exégèse, cela n’est pas son problème – a compris qu'il était dans une dépendance et une fragilité radicales qui avaient besoin d'être accueillies, soutenues, portées par la présence de Dieu. Et c'est à cause de cette attitude de dépendance et de fragilité qu'au moment où il meurt, il est accueilli dans le sein d'Abraham parce qu'il a besoin d’être aimé, d'être porté, de trouver un appui au cœur même d'une vie dans laquelle il a sans cesse été démuni, sans issue ni moyen de se tenir par lui-même. Alors que le riche, comment a-t-il agi ? Comment a-t-il pensé ? Il n'a pensé qu'en terme de "J’assure". Il a pensé que sa situation enviable était simplement le seul but, que c’était de se tenir par soi dans sa richesse, dans ses moyens, dans ses relations, dans tout ce qui petit à petit allait lui donner une sorte d'assurance. Et au moment où il meurt, comment voulez-vous que cette assurance puisse jouer ? Elle ne peut pas jouer puisque précisément on meurt. C'est bien connu, quand on est dans le corbillard, le coffre-fort ne suit pas ! Il n'y a pas d’assurance, il n'y a pas de moyen de trouver son assiette et sa sécurité.
Au fond, il y a là deux tendances, deux portraits d’hommes. L'homme qui accepte fondamentalement une certaine fragilité qui est symbolisée par le fait qu'on meure et l'autre qui fait comme s'il ne mourrait pas. Il ne fait même pas comme le professeur de philosophie qui disait : « Tout homme est mortel et peut être que moi aussi ». Lui ne dit pas : « Peut-être », il dit : « Moi, non ». C’est donc cette espèce d'aveuglement sur sa propre condition qui devient la source du malheur de ce riche dont on ne sait pas le nom. C'est cela que le Christ veut dire : « Comment comprenez-vous votre humanité ? » Ou bien je considère mon humanité comme un moyen de trouver toutes mes assurances, toutes mes garanties et toute ma certitude, ou bien mon humanité me montre une certaine pauvreté, qui n'est sûrement pas uniquement financière, mais qui est d'abord une sorte de pauvreté spirituelle et de dépendance, parce que j'ai besoin d'être sauvé. En fait, ce que le pauvre Lazare a fait et expérimenté durant sa vie, c'est le besoin d'être sauvé. Le riche a passé son temps à dire : « Moi je ne veux pas être sauvé, je veux trouver tous les moyens, toutes les garanties pour pouvoir m'assurer moi-même ».
Vous le voyez, frères et sœurs, cette parabole est quand même assez difficile à lire si nous la lisons uniquement comme un système de revanche, comme un système d’égalisation compensatoire. « Tu en as bavé ici-bas mais de l'autre côté tu seras heureux ; tu n'en as pas bavé ici-bas et de l'autre côté tu seras malheureux comme un caillou ». Non, cela n'est pas vrai. Si Dieu est cela, c'est un dieu horrible. Si Dieu est simplement celui qui fait le rétablissement des profits et pertes, c'est une caricature de dieu. Le pire de tout lorsque nous lisons cette parabole aussi naïvement, c'est que nous faisons de Dieu finalement une sorte de justicier compensatoire : « Tu ne l'emporteras pas au paradis » ! C’est cela la sagesse prétendument populaire. Mais cela n'est pas de la sagesse populaire, c’est simplement de la caricature de Dieu.
Frères et sœurs, cette parabole nous montre que Lazare d'un côté, le riche de l’autre, ont vécu avec un regard sur Dieu qui était différent. Lazare a tout compris, c’est pour cela qu'il s'appelle Lazare, "Dieu me viendra en aide", c'est quand même assez beau comme nom. Le pauvre, ses parents ne se rendaient pas compte quand ils lui avaient donné ce nom-là qu’Il l’éprouverait à ce point-là ! Mais c’est quand même la vérité, il s’appelle Lazare, "Que Dieu me vienne en aide", c’est tout un programme n’est-ce-pas ? C'est pour cela qu'aujourd'hui, on ne donne pas beaucoup le nom de Lazare. Je crois qu’inconsciemment on doit se dire que c'est un prénom dangereux ! Ou bien on vit sa condition dans une véritable fragilité sans nécessairement se faire lécher les ulcères par les chiens qui sont dans la rue mais avec la conscience de sa fragilité profonde. Ou bien on vit sa vie avec cette espèce d'autosuffisance qui fait qu'au moment même où on passe de l'autre côté – l'arme à gauche, comme on dit – on découvre qu'en réalité toutes les sécurités ne servaient à rien.
Frères et sœurs, ce n'est pas l’apologie de l’insouciance. C'est l'apologie de la fragilité de la condition humaine. Et c'est peut-être cela qui nous est si difficile de mettre en œuvre aujourd'hui. Comment essayer de comprendre ce qu'est la fragilité humaine quand tout notre monde tend à un système économique absolument bétonné pour que chacun assure par ses moyens financiers ce qu'il veut être ou ce qu'il peut être ? C'est le fond du problème de la parabole de Lazare. Il y a effectivement une manière d'être dans ce monde qui est d'utiliser ce monde comme une sorte d'assurance personnelle afin qu'on ne doive rien à personne. Sauf que le jour où on n’existe plus, à qui se vouer ? À qui se fier ?
Frères et sœurs, c'est pour cela que cette parabole de Jésus est un peu difficile à lire, j'en conviens. Mais si nous la lisons uniquement au premier degré, nous nous enferrons dans un système de religion purement compensatoire. Ce sont uniquement des comptes d'apothicaire entre Dieu et nous et Dieu sait que l'on a encouragé cela à un certain moment, hélas. Ou bien, c'est vraiment le fait de reconnaître fondamentalement la pauvreté, la dépendance et la fragilité de notre existence. Et au lieu de construire sur tout ce qui, d’une façon ou d'une autre, va nous donner une assurance qui ne durera pas plus longtemps que notre vie, nous essayions de trouver une assurance qui ne vient pas de nous mais qui vient de Dieu.