LA GRATUITÉ DU ROYAUME DE DIEU
Sg 7, 7-11 ; He 4, 12-13 ; Mc 10, 17-30
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – année B (13 octobre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Si tu veux être parfait, va, vends tous tes biens, donne-les aux pauvres puis viens, et suis-Moi. »
Je sais ce que vous pensez frères et sœurs, maintenant ce n’est plus Jésus qui nous demande cela, c’est le gouvernement face à la crise. D’une certaine façon, vous pouvez avoir la conscience tranquille en disant que comme nous allons être déplumés de toute façon, nous sommes sûrs d’avoir le Royaume de Dieu.
Ne nous réjouissons pas trop vite, c’est plus compliqué qu’on ne pense. En tous les cas, quand on revient à Jésus, à la situation de l’Empire romain qui n’avait pas trois mille milliards de sesterces de dette, Jésus parlait à un peuple très simple et très soucieux de savoir comment orienter se vie, peut-être davantage que nous qui vivons à court et moyen termes. Et tout à coup se lève un jeune homme qui Lui pose la question : « Maître, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? » On est d’abord surpris par le côté classique de la réponse de Jésus. On dirait un sermon de curé : « Tu connais les commandements, honore ton père et ta mère, ne tue pas, ne vole pas etc. » Cependant, Jésus devine que dans la tête et sur le visage de ce jeune homme, ça ne va pas de soi. Il répond en effet : « J’ai déjà fait tout cela jusqu’à maintenant ! Je suis un bon juif pratiquant, j’ai obéi à toutes les injonctions, j’attendais autre chose. » Et surtout, lorsque le jeune homme entend la réponse de Jésus, il se dit en lui-même : « Ayant pratiqué tout cela, comment se fait-il que je pose la question ? Je me la pose à moi-même et je la pose à Jésus. »
Autrement dit, c’est ce qu’on appelle un bon chrétien, mais tout en étant très respectueux des convenances sociales et religieuses, quand Jésus lui répond, le jeune homme lui dit que ça ne suffit pas pour combler son interrogation. Voilà pourquoi il faut faire très attention à ce texte. Il ne s’agit pas seulement de Jésus qui lui réciterait le catéchisme, lui-même le jeune homme, à partir de la vie qu’il a menée jusqu’aujourd’hui, sait qu’il a respecté les commandements. Il insiste en demandant comment avoir la vie éternelle.
Deuxième rebondissement du dialogue alors, Jésus lui fait la proposition de tout vendre et de Le suivre. Là, tout bascule. En effet, le jeune d’abord n’y avait pas pensé. Pourtant c’est un jeune, il a de grandes idées, de l’idéal même, il veut réaliser de grandes choses, avoir la vie éternelle. Il n’y avait cependant pas pensé ; il était venu voir Jésus simplement en raison de sa notoriété. Et il entend une chose que Jésus n’avait jamais dite auparavant. Même lorsqu’Il appelait ses disciples au début de sa vie publique, Il ne donnait pas autant de détails. Non seulement lui, mais nous aussi, nous sommes démontés et ne savons pas quoi répondre. L’Église a un peu simplifié les choses en disant qu’il y aurait deux catégories de gens dans la religion catholique : ceux qui font des vœux pour être exclusivement au service du Christ, qui ont "renoncé au monde" (on se demande bien comment !), qui mènent "la vie parfaite", et les gens à qui on dit de venir à la messe et de donner à la quête, qui ne sont a priori pas concernés par la proposition du Christ de tout vendre et de Le suivre.
Là, les affaires se corsent. Qu’est-ce que Jésus demande ? Il faut remarquer deux choses. La première est que Jésus ne démonte pas la manière de chercher Dieu. Il reconnaît dans ce jeune homme qui a vécu une vie conforme aux dix commandements, un homme assez extraordinaire qui n’a pas à être rabroué. Jésus ne le rabroue pas mais comprend l’angoisse de ce jeune homme, qui a mené la vie telle qu’on l’enseigne dans les synagogues et qui pourtant est inquiet. On ne le remarque pas très souvent mais on ferait bien de s’en souvenir pour nous-mêmes. Est-ce que lorsque nous menons une vie de "bons chrétiens", bien réglée, bien gérée, il n’y aurait pas un petit fond d’angoisse, de question sur ce que nous allons devenir après ? C’est à ce sujet que le jeune homme pose la question. Alors, deuxième chose, Jésus donne une réponse très déconcertante. Il lui dit de tout abandonner, sa richesse, ses liens familiaux, tout ce qui le constitue avec assurance pour avancer dans la vie, et de Le suivre.
Il faut reconnaître qu’heureusement que dans l’Église tout le monde n’est pas curé, moine ou bonne sœur ! Jésus reconnaît que le jeune homme veut ouvrir son cœur à la vie éternelle. Mais que va-t-Il lui demander ? C’est alors un peu subtil, mais c’est vraiment dans le texte. Jésus constate qu’il vit bien, qu’il est riche, qu’il y a de nombreux moyens dans le monde sur lesquels il prend assurance pour son avenir, la notoriété, la richesse, l’insertion familiale, une certaine maturité intellectuelle et spirituelle, mais est-ce cela qui peut lui faire découvrir le Royaume de Dieu ? Tout cela lui donne respectabilité, il est un bon juif, aimé de tout le monde, est-ce ainsi qu’il rentrera dans le Royaume de Dieu ?
Frères et sœurs, ce texte-là a fait réfléchir beaucoup de gens et de fait de nombreux fondateurs, de saints, de saint Antoine du Désert à saint François d’Assise, ont entendu cette question de cette façon. Ils avaient tout ce qu’il fallait pour être assurés dans leur vie. D’ailleurs le mot "richesse" utilisé dans le texte signifie la richesse en tant qu’elle est "utile". Jésus lui fait remarquer qu’il a conçu toute sa vie jusqu’à maintenant comme ce qui peut être utile, qui peut servir.
Réfléchissons un instant, frères et sœurs : comment voyons-nous les choses ? Comment voyons-nous le monde actuellement ? Ne sommes-nous pas devenus, même du point de vue religieux, une énorme entreprise utilitariste ? Tel est d’une certaine manière le sens de la question du jeune homme. Il le sent bien mais se demande comment tout ce qu’il vit maintenant peut être utile au Royaume de Dieu. Cette question n’est donc pas réservée aux grandes figures de religieux et de religieuses. C’est la question que nous nous posons nous-mêmes. Comment pouvons-nous vivre dans ce monde, non pas de manière utilitariste, mais gratuite ? Je rêve sans doute, et invite à rêver ! C’est vrai, mais la question n’en demeure pas moins réelle. Quand je suis en face de ce monde, comment poser mon regard sur lui ? Est-ce que je me demande seulement comment trouver une assurance dans ma vie ? Est-ce que je regarde le monde en me demandant s’il est utile ? Mais utile à quoi ?
C’est là que Jésus pose la question de la gratuité. Pour entrer dans le Royaume de Dieu, il faut avoir le sens de la gratuité. La gratuité consiste à vivre à plein dans ce monde, mais comme l’a dit saint Paul, « posséder comme ne possédant pas ». C’est vraiment là que le christianisme a mis le doigt sur le problème. Sommes-nous capables de vivre cette vie non pas comme notre propriété qui serait gérée du mieux possible, en pensant au grain qui va germer pour que nous soyons en parfaite harmonie avec Dieu, mais en voyant que cette façon purement utilitariste de vivre constitue une certaine fermeture sur l’horizon de la vie éternelle ?
Permettez-moi aujourd’hui d’en donner un commentaire inattendu. C’est pour les tambourinaïres. Qu’est-ce que la musique ? Qu’est-ce qui fait le prix et la beauté de certains moments de la vie ? Ce sont ces activités gratuites qui "ne servent à rien" et qui sont pourtant indispensables. Le monde vit toujours dans le souci de l’utilité mais oublie que la fine pointe de notre existence, c’est la gratuité. C’est ce que Jésus signifie lorsqu’Il dit au jeune homme qu’il quitte tous les moyens qu’il a pour croire qu’il peut gagner le ciel, mais sans avoir le sens de la gratuité. En effet, c’est Dieu qui lui donne ce qui va lui être donné après. Pour le comprendre, il faut avoir soi-même le sens de la gratuité. C’est pour cela que Jésus formule dans ces sortes de paradoxes la chose suivante : « Apparemment tu crois tout avoir, tu le pratiques depuis ta jeunesse, mais en réalité tu ne l’as pas vraiment car ce que tu cherches, ce n’est pas par des moyens utilitaires que ça fonctionne, que ça apporte, mais il faut le vivre sur le mode de la gratuité. »
Cet évangile s’adresse vraiment à nous tous. Que si nous ne sommes pas musiciens, nous sachions trouver dans le moindre moment de notre vie cette dimension de gratuité qui fait que ce que nous vivons, nous le vivons comme un cadeau. D’une certaine façon, ce que le Christ voulait dire ce jour-là à ce jeune homme riche, c’est : « Tu n’avais pas réfléchi à quel point la vie et les moments que tu vis sont un don. Tu les avais toujours considérés comme des devoirs, des choses à faire, des tâches à accomplir, des exigences bureaucratiques à satisfaire, alors qu’en réalité le fond même de ce qui fait ta vie, ce sont ces moments si précieux et si merveilleux, dans une sorte de gratuité absolue où tu es là pour ton prochain, tu as visité un frère qui a besoin de ton affection et de ton amour, tu vas rencontrer des gens qui sont dans la pauvreté. Dans tout cela, une gratuité s’enracine dans ton cœur, qui te donnera vraiment et pleinement le goût de la vie et de l’amour de Dieu, tels que tu les recevras un jour, car pour l’homme il est impossible de se sauver, mais à Dieu, tout est possible ».
Nous vivons sur le principe qu’à cause de la gratuité de l’amour de Dieu, tout est possible pour chacun d’entre nous. C’est la musique fondamentale de notre existence chrétienne qui est en jeu.