UNE INVITATION, CA NE SE REFUSE PAS!

Is 25, 6-10a ; Ph 4, 12-14 + 19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – année A (15 octobre 2023)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, comment comprendre cette parabole ? Il faut bien le dire, trop souvent, on l’a transformée en moyen de faire peur aux chrétiens, aux fidèles. Non seulement il y en a beaucoup qui sont rejetés parce qu'ils n’y ont pas pensé, mais en plus, même ceux qui sont invités et qui vont être accueillis dans la salle des noces, si un par malheur a oublié son carton d'invitation ou a oublié de mettre la tenue qui convient – évidemment la grande tenue, le grand habit et pour les dames, une robe longue – à ce moment-là le roi leur signifie qu’ils auraient dû se préparer, alors qu’en réalité, ces gens-là sont arrivés comme ça, un petit peu de façon impromptue. On dit donc que cette parabole est terrifiante, elle fait peur.

Il faut quand même garder présent à l'esprit que cette parabole est un avertissement. Sur quoi porte-t-il ? Si on lit le texte de façon assez rigoureuse, il porte sur une chose toute simple. Le grand banquet, c'est le fait que Dieu prépare un moment dans l'histoire du monde et dans l'histoire des hommes où Il veut rassembler toute l'humanité. Comment se fera cette manifestation, comment fera-t-on entrer toute l'humanité dans le Royaume de Dieu ? Mieux vaut ne pas essayer de l'imaginer, nous n'en savons rien, et il faut bien dire que Jésus n'a pas donné beaucoup de détails sur la question. Mais ce que Jésus prêchait, quand Il était parmi nous sur la terre, c’était qu’Il était venu nous dire que Dieu avait préparé pour toute l'humanité un point de rencontre, pas simplement parce que l'humanité se rassemblait, mais parce que c'était Lui le Christ qui la rassemblait. Et donc Il est vraiment le roi qui invite.

Donc pour Dieu, ce qui compte le plus, c'est de pouvoir accueillir toute l'humanité. Jésus s’en est fait le prophète. Alors que Jean-Baptiste disait : « Le ciel va vous tomber sur la tête, cela va être terrible, vous allez voir ce que vous allez voir etc. », Jésus a prêché l'inverse en disant : « Je viens vous dire que mon Père a préparé pour vous un grand festin – ce qui à l'époque et encore un peu aujourd'hui est la suprême manifestation du bonheur de vivre ensemble, surtout en France – donc on devrait comprendre mieux que tout le monde ce texte ! C'est véritablement Dieu qui se dit : « Je veux faire un festin pour rassembler l'humanité ».

C'est évidemment une image, mais une image importante, car ce n'est pas d'abord l'idée de restriction qui est dans cette parabole, c'est l'idée que tous sont, d'une façon ou d'une autre, invités. Quelle est la condition ? Il fallait bien essayer de montrer ce qui était en jeu dans cette affaire. Quelle est la condition pour participer à ce banquet ? Il n'y en a qu'une. C'est d'être prêt quoi qu'il arrive pour répondre à l'invitation. Jésus dit : « Vous ne vous rendez pas compte, à tout moment, l'humanité est invitée à entrer dans le Royaume de mon père ».

Voilà pourquoi il y a deux appels, mais il pourrait y en avoir davantage. Chacun d'entre nous est appelé de multiples fois à entrer dans le Royaume de Dieu, dans le cœur de Dieu. Mais il y a deux catégories de personnes. Il y a celles qui, lorsqu'on leur dit : « Tu es invité », répondent : « Oh chic, alors j'y vais tout de suite » – quels que soient d'ailleurs les motifs. C'est normalement le réflexe qu'on attendrait, surtout si le roi a envoyé des cartons, prévu des invités etc. Ceux qui sont prévenus, au lieu de dire : « Allez hop, on y va ! », disent : « Non, il faut que je m'occupe de mon commerce, de mes affaires, de mon champ, de mes propriétés etc. ». À ce moment-là, ils font prévaloir leurs préoccupations immédiates sur l'invitation à l'appel de Dieu. 

 Ça paraît tout bête, mais pour Jésus, c'est fondamental. Si, comme croyant, comme disciple du Christ, comme auditeur de la parole, nous traitons l'annonce, l'invitation comme une chose secondaire, qui n'a pas d'importance vraiment immédiate, pour laquelle on n'est pas capable de répondre véritablement de tout notre cœur, alors on loupe le coche. Et pour Dieu, c'est le critère : « Si tu réponds immédiatement, alors oui, Je t'accueille, parce que quand tu réponds immédiatement, tu fais passer avant tous tes soucis, avant tout ce qui préoccupe ta vie – de façon d'ailleurs légitime, on ne dit pas que ceux qui s'occupent de leur commerce, de leurs troupeaux et de leur train de culture sont mis sur la touche – quelque chose qui est urgent, à savoir la présence, l'accueil de cette parole de Dieu et de cette invitation.

Autrement dit, le cœur de la parabole est d'être toujours prêt, quoi qu'il arrive, à être invité. D'abord à reconnaître l'invitation. Puis à reconnaître qu'on ne la mérite pas, et c'est tellement important que si elle arrive, on ne fait pas de distinction, on ne trouve pas des prétextes pour y échapper. Une des grandes vertus chrétiennes, cela peut paraître bizarre, c'est la disponibilité du cœur vis-à-vis de ce que Dieu nous invite à vivre avec Lui.

Frères et sœurs, c'est quand même un élément fondamental de notre foi chrétienne. Notre foi chrétienne ne consiste pas à améliorer nos performances personnelles, mais à accueillir la plénitude du bonheur de la rencontre avec Dieu et avec tous les frères. C'est pour ça que d'une certaine façon l'Église, depuis vingt siècles, a toujours gardé ce geste de l'eucharistie dans laquelle nous croyons, ce n'est pas démontrable, que c'est vraiment le Christ qui nous propose de participer à son banquet, le banquet du Royaume. La seule chose qu'Il attend de nous, c'est la disponibilité pour dire : « Oui, c'est vrai, c'est ce que je crois et je le mets au-dessus de tout dans ma vie ».

Frères et sœurs, si on regarde actuellement l'Église, on ne peut pas dire qu'elle soit très préoccupée par l'urgence de répondre à l'appel du Christ. Nous-mêmes regardons comment nous menons notre vie, comment nous faisons trop souvent passer des choses certes très valables, très justifiées, tout à fait tout à fait importantes, mais nous les faisons passer avant ce qui est la seule urgence, c'est Dieu qui attend notre réponse.

Frères et sœurs, c'est un très beau texte, un texte très exigeant, mais c'est un texte vrai. Au fond, un des mots clés de la manière dont Jésus parlait aux foules, c’était d'être des veilleurs. Le veilleur, c'est celui qui n'est pas noyé dans l'activité ou dans l'actualité immédiate ni dans les soucis qu'il porte. Être veilleur, c'est voir plus loin, c'est voir quand il y a l'invitation ou quand il n’y en a pas.

Eh bien, frères et sœurs, aujourd'hui où nous vivons peut-être un peu dans un monde où nous considérons que le seul intérêt de l'avenir, c'est de voir comment on subsistera demain, en réalité, cette parabole est une des clés de l'enseignement de Jésus. Elle nous dit simplement que notre regard, quand il se porte sur l'avenir, porte sur l'avenir tel que nous le concevons, et d'une certaine façon, nous ne supportons pas l'imprévu. Le seul imprévu que nous supportons actuellement, c'est les assurances – c'est une autre manière de voir les choses. Mais précisément, le Seigneur nous dit : « Le cœur même de votre existence de veilleur, c'est de voir plus loin ». Qui appelle ? Pourquoi appelle-Il ? Qu'attend-Il de nous ? Il attend simplement qu'on ouvre les oreilles et qu'on ouvre les yeux. On peut dire qu'aujourd'hui la situation telle qu'on la vit dans la société moderne, c'est bien cela le problème : si on ne voit que l'immédiat, il y a de quoi perdre toute espérance et toute attente. Si on le voit autrement, comme ce lieu-même où malgré tout ce qui se passe, Dieu ne cesse d'inviter les hommes à répondre à sa parole, à son invitation et à son amour, peut-être qu'à ce moment-là l'Église et le monde changeront.