UN TOURNANT DANS L'HISTOIRE DE L'ÉGLISE?

Vingt-huitième dimanche du Temps Ordinaire - (10 Octobre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

La publication du rapport de la Commission indépendante concernant les abus sexuels dans l’Église (CIASE) a été présentée aux catholiques et à tous les citoyens français ce mardi 5 octobre de façon objective et rigoureuse par son Président, monsieur Jean-Marc Sauvé, laquelle publication était précédéed’une intervention d’un quart d’heure du fondateur de l’association La parole libérée, monsieur François Devaux, victime lorsqu’il était enfant avec de nombreux amis de son âge des actes pédocriminelsà répétition du tristement célèbre Bernard Preynat.

Cette « révélation » constitue un événement absolument unique dans l’histoire de l’Église, vingt siècles après que Jésus de Nazareth ait proclamé :

« Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer. Malheureux le monde à cause des scandales ! Il est inévitable qu’arrivent les scandales ; cependant, malheur à celui par qui le scandale arrive ». (Matthieu 18, 6-7)

On dirait que Jésus dans sa vision prophétique de l’avenir de l’humanité parlait du caractère inévitable des scandales comme s’il s’agissait de cas isolés ; mais en lisant cette prophétie nous-mêmes ne pouvions imaginer qu’immédia­tement après les dizaines de millions de victimes de la Seconde Guerre mondiale, on découvrirait sur une durée de 70 ans cet “Enfer humain etspirituel” pour reprendre un terme spécifiquement évangélique, de 300 000 victimes de la pédocriminalité dans la seule Église catholique de France ? On n’ose à peine donner une estimation pour l’Église universelle … Peut-être que la Curie pontificale pourrait donner davantage de renseignements, mais nous n’avons pas de statistiques concernant l’Église universelle : cela viendra sûrement un jour !...

Nous voici donc plongés dans une inimaginable descente aux Enfers : c’est un voyage au bout de cette horreur que nous décrit la mise au grand jourde la transcription des témoignages et des analyses au cas par cas.Cela pose la redoutable question : comment,dans le cadre de notre vie quotidienne en ce qu’elle a de plus intime, ce monde de l’enfancequi est notre avenir indispensable et débordant d’espérance, peut-il être massacré à cette échelle ?Comment l’enfant qui est le ressort suprême de notre histoire profane et religieuse est-il devenu et risque aujourd’hui encore de devenir progressivement la victime d’une telle dévastation ?Comment ce crime s’est-il inséré dans la vie familiale et quotidienne de nos sociétés depuis des décennies sans que nous ayons eu la lucidité de nous en rendre compte ?La pédocriminalité n’est pas un petit domaine de thérapeutique psychologique. C’est un crime monstrueux quitouche la question métaphysique essentielle qui ne devrait jamais nous quitter, « qu’est-ce que l’homme pour qu’il puisse se comporter ainsi ? ». En occultantcette questionqui seule peut donner accès à la vérité de notre être d’homme, nous nous rendons incapables de faire face à cette perversité tapie au fond du cœur humain.Commentun être humain parvenu à l’âge d’une sexualité adulte peut-il, face à un enfant ou un adolescent, se laisser aller à cette folie meurtrière qui consiste à le détruire au fil de toute sa vie ? Reconnaissons-le : déjà, dans la vie ordinaire, le mal ne peut être ni justifié, ni expliqué ; mais dans ce cas précis de pédocriminalité, ce mal et l’horreur qu’il génèrenous paralysenttotalement et détruisent tout, jusqu’au courage qu’il faut pour leregarder en face. C’est probablement ce qui s’est passé depuis 70 ans … et vraisemblablement depuis des siècles.

*  *  *

Il fallait situer le travail de la Commission dirigée par Jean-Marc Sauvé dans ce contexte global d’une crise de sociétéà grande échelle (pas simplement au niveau de l’Occident, mais au niveau mondial) : cela permet de mesurerla force de volonté et la profondeur intellectuelle de tous ceux qui y ont collaboré (et symétriquement la lâcheté et l’insondable bassesse de tous ceux qui ont cherché à s’y dérober ou à en diminuer les conséquences, quelles que soient leurs motivations).

Sur ce point, j’attire votre attention, frères et sœurs, sur un aspect qui me paraît essentiel, dans la mise en oeuvre de cette terrible enquête. Cetaspect, le voici : le rapport de la CIASE est le fruit d’une initiative de l’Église catholique de France. Devant l’étendue du scandale (affairePreynat et procès Barbarin), l’Église de France par la voix de la Conférence épiscopale a confié cette enquête à une commission indépendante.. À ma connaissance, de toutes les institutions ayant une dimension spirituelle universelle, l’Église de France est l’une des premières à avoir décidé de prendre la mesure de ce qui s’est passé dansces 70 dernières années.Soucieuse d’assurer l’indépendance de l’enquête, la conférence des évêques a confié à Jean-Marc Sauvé le soin d’assurer la direction de la commission et desélectionner ses membres au nombre de 21 : on constatera que Jean-Marc Sauvé n’a fait appel ni à des membres du clergé, ni à des religieux/religieuses, ni même à des experts des Instituts catholiques, ni à des personnalités marquantes du catholicisme ni à des ténors de la presse catholique. Grand merci, Monsieur Sauvé !

En parlant d’initiative dans la mise en évidence de cette réalité criminelle, il faut aussi souligner le rôle joué par l’association La parole libérée à qui la CIASE a voulu manifester une dette de reconnaissance en donnant à son fondateur, François Devaux, le douloureux honneur d’inaugurer la séance de publication du rapport. C’était justice, oui, c’était justice, car sans les initiatives audacieuses et tenaces de cette association, on aurait dû probablement attendre quelques années de plus pour que ce rapportvoiele jour … Cette association au sujet de laquelle certains évêques ne cachaient pas leur dépit de voir son histoire racontée dans le film de François Ozon, a eu tout de même un rôle décisif. L’interpellation de François Devaux à l’adresse des évêques présents lors de la présentation du rapport est un cri de souffrance d’une vérité immédiatement saisissable :« Ce qu’il vous faut comprendre messieurs, c’est que vous êtes une honte pour notre humanité ».

Et pourtant, ce sont les évêques qui ont initié le processus : on doit donc leur reconnaître un certain désir de la vérité, l’orientation vers la reconnaissance des faits. Mais pour une fois, ce n’est pas une “parole épiscopale” qui s’est imposée aux catholiques de France, mais exclusi­vement celle des laïcs mentionnés précédemment.On se trouve donc devant une situation tout à fait nouvelle : un corps épiscopalqui ne peut en aucun cas se dérober à la parole des membres de cette commission qui se sont faits l’écho des victimes des prêtres pédocriminels.

Frères et sœurs, cette situation nouvelle nous interpelle tous : l’omerta que l’on a si souvent dénoncée ces derniers temps, n’est pas imputable uniquement aux évêques. Comment se fait-il que les consignes de silence si scrupuleusement respectées quand il s’agit de protéger l’institution ecclésiale, aient été si facilement acceptées comme une évidence par une majorité de laïcs bien dociles et bien-pensants ? Après tout, il est possible que cette douloureuse et tragique affaire marque un tournant dans la relation qui doit exister entre les membres d’un peuple et ses pasteurs : les réformes proposées par la CIASE vont à plusieurs reprises faire état de la nécessité de modifications profondes dans la structure juridique du gouvernement de l’Église. Puisqu’ils ont demandé à la commission de donner son avis, les évêques seront tenus de répondre en communion avec Rome aux suggestions qui leur ont été faites dans les 45 recommandations qui sont énoncées par le rapport aux pages 52 à 65. Et les fidèles baptisés auront le devoir de leur manifester en toute libertéleurs propres réactions inspirées par ce rapport de la CIASE.

La vérité de l’Église comme sacrement et messagère du salut est à ce prix.

Frères et sœurs, inutile d’ajouter AMEN ! Il me semble que ça va de soi …