REPONDRE A L'INVITATION GRATUITE

Is 25, 6-10a ; Ph 4, 12-14 + 19-20 ; Mt 22, 1-14
Vingt-huitième dimanche du temps ordinaire – année A (11 octobre 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

C’est quand même un paradoxe que la liturgie de ce jour nous présente une scène d’invitation forcée au repas, précisément dans ce moment où tout le monde hésite à aller au restaurant. Il y a ceci de beau dans la parabole, c’est qu’défaut de porter une robe nuptiale, il faut au moins porter un masque, comme quoi l’Evangile s’adapte à toutes les situations.

Mais je voudrais vous proposer une lecture plus sérieuse et moins circonstanciée de cette parabole que l’on croit connaître mais que l’on lit toujours un petit peu de façon déviante. En effet, que se passe-t-il ? La base de la parabole, c’est que tout le monde est invité. On a du mal à se le mettre dans la tête surtout quand on fait partie du sérail. Effectivement, l’évidence est que nous sommes invités et que normalement, Il devrait nous ouvrir les portes "là-haut" et nous accueillir à bras ouverts. Mais le vrai problème, c’est que tout le monde est invité. Dieu invite à la cantonade et d’une certaine façon, Il a ses invités qu’Il a voulus de toute éternité. On est créé pour être invités au Royaume de Dieu. C’est déjà un premier point qui exige que nous fassions des correctifs dans notre propre existence, notre manière d’être et de vivre au milieu de cette société.

Le fait de faire partie de l’Eglise nous oblige-t-il à faire la distinction entre nous qui serions invités et les autres ? Non, tout le monde est invité, c’est la première chose. Là-dessus, nous devrions parfois être plus rigoureux. Cela ne veut pas dire que les invités vont bien se comporter et que pour être invité, il faut être dans les clous. Non, cela veut dire simplement que la création a été voulue par Dieu pour que tous les membres de cette création soient invités au repas de noces. La conséquence est que les appels à entrer dans le Royaume se font par étapes.

Il y en a qui sont invités avant : dans la bouche et dans la tête de Jésus, il s’agit de montrer qu’Israël a été invité plus particulièrement. Quand Jésus vient pour annoncer les noces de Dieu et de l’humanité, les premiers invités doivent être les membres du peuple Juif. Là encore dans cette histoire, Jésus ne triche pas avec la réalité. Il dit à ceux qui L’écoutent que cette invitation qu’Il apporte les concerne au premier degré. Le fait d’être créé, d’être déjà orienté vers un appel et ensuite de l’entendre, crée davantage de responsabilités et de sens du "oui" de la liberté à Dieu.

Jésus demande à ceux qui sont là de comprendre que non seulement ils sont invités comme tout le monde, mais encore qu’eux-mêmes ont reçu l’invitation tout spécialement, c’est ce que l’on appelle "l’élection". Vous pouvez transposer cela pour chacun d’entre nous : nous sommes invités comme tout le monde mais nous avons reçu un appel. A partir du moment où il y a eu cet appel, il faudrait que l’on réalise que cet appel nous concerne plus particulièrement, et que ce n’est pas un carton honorifique nous permettant de répondre n’importe comment. Si j’ai reçu l’invitation, il faut que je comprenne qui m’invite et comment je vais répondre à cette invitation. En cela, la responsabilité des chrétiens dans le monde est plus grande et plus exigeante, d’abord parce que cela nous dit la destinée que Dieu a voulue pour sa création. Un rôle nous incombe, je ne dirai pas un modèle, mais une prise de conscience de ce que l’appel de Dieu exige de nous. On ne peut pas manipuler cette invitation n’importe comment en disant, tantôt j’y réponds, tantôt je n’y réponds pas. Et partir du moment où Dieu nous invite, ce n’est pas uniquement pour le cocktail (à cette époque-là, une invitation correspondait à une semaine), c’est une invitation radicale. Nous chrétiens, sommes en quelque sorte des porteurs de cartons d’invitation. C’est notre spécificité de vie chrétienne qu’il faut vivre sans en tirer orgueil ni supériorité. On a reçu une invitation, on la prend au sérieux.

Puis, il y a ceux qui ne la prennent pas au sérieux. Quand on ne veut pas répondre à l’invitation parce que l’on est en situation de ne pas être conscient d’être invité, la miséricorde de Dieu est alors sans doute très grande. Mais dans la situation où l’on a autre chose à faire bien qu’étant conscient de l’enjeu de l’invitation, il n’y a pas de plus grande injure que de refuser l’invitation. Et si l’invitation est donnée par Dieu, elle a un caractère absolu. C’est ce que le maître, le roi dans la parabole semble vouloir dire : « Si vous ne comprenez pas ce qu’est ma manière de vous honorer, de vous faire participer les premiers au banquet de mon Fils, vous ne comprenez pas l’importance que cela revêt ». Dès lors, on comprend que le roi ne veuille plus les voir. Ne traduisons surtout pas cela comme une vengeance antisémite. Ce n’est pas l’interprétation qui en a été donnée.

Lorsque Jésus s’adresse à ses contemporains, il veut leur faire réaliser l’élection dont ils sont l’objet, cet appel de Dieu adressé par les prophètes. Et comment, nous-mêmes, considérons-nous l’invitation de Dieu ? Est-ce une simple invitation à laquelle on répond quand on a le temps ou bien est-ce une invitation qui sert à réorienter de façon consciente et libre tous les éléments de notre vie ? L’appel de Dieu n’est pas un appel totalitaire mais c’est un appel total ce qui veut dire : « Si tu comprends ce qu’est une élection, ce qu’est être aimé par Moi, alors réponds ! »

A ceux qui ne répondent pas, Jésus adopte la manière de raconter de l’époque, avec une parabole qui force le trait en disant que le roi se lasse et dit qu’il veut les faire périr. Mais c’est une métaphore.  A partir du moment où l’on n’a pas compris l’appel ou que l’on n’a pas voulu le comprendre ni le prendre au sérieux, que voulez-vous que Jésus fasse avec vous ? C’est une première règle de vie sociale : « On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif ». Même Dieu ne peut le faire.

Quand on arrive à ce stade, que fait Dieu ? Ceux qu’Il a appelés en premier ne veulent pas venir. Dans la parabole, le roi ne veut pas laisser perdre le repas qu’il a préparé. Et comme fondamentalement l’invitation est pour tout le monde, le maître renvoie les serviteurs et ils vont ramasser tous ceux qu’ils trouvent sur les places. Ceux qui sont visés sont les païens. Apparemment, ils ne connaissent pas l’invitation, peut-être parce qu’ils ont faim, peut-être qu’ils ont plus de temps, peut-être qu’ils sont plus curieux… La motivation des païens de répondre à cette invitation, alors qu’ils ne s’y attendaient pas, importe peu. C’est la surprise. Il y a sûrement un bon dîner et on y va. Ils sont sur les places, sur les carrefours : ce sont des gens désœuvrés, pas mûrs, ni responsables de l’invitation qui leur est adressée. Ils y vont et le roi n’est pas mécontent car sa générosité royale est sans limites.

Mais à la fin de cette histoire, il y a un problème : la robe nuptiale. Pour entrer si on est païen, et mêmes si nos motivations ne sont pas très bonnes, il n’y a qu’une seule chose qui compte, c’est le sens de la gratuité de l’invitation. La robe nuptiale, c’est cela. La gratuité de l’invitation, c’est le fait que non seulement on est invité mais aussi que l’on est transformé par celui auquel on répond. Cet homme qui n’a pas la robe nuptiale ne comprend pas ; il croit que l’on peut être un resquilleur ou un pique-assiette. D’une certaine façon, c’est vrai : nous sommes tous des resquilleurs du Royaume de Dieu. Mais il y a un moment où il faut reconnaître au plus intime de nous-mêmes que ce qui nous est donné à ce moment-là, c’est gratuit. On ne peut se dédommager comme si c’était simplement nous, qui par notre propre décision, étions capables de nous emparer du Royaume de Dieu. On est là dans une gratuité totale et c’est peut-être cela qui pourrait être transposé dans l’Eglise actuelle.

Il y a des moments où l’on a l’impression que beaucoup de gens voudraient répondre mais on leur dit de ne pas venir. C’est bien dommage. Nous croyons bénéficier d’une sorte de supériorité morale pour dire : « De toute façon, ce n’est pas pour vous ». Cela, Jésus ne l’a pas inventé dans la parabole mais il faudrait y penser de temps en temps dans la manière que nous avons parfois de se voir comme des gens du sérail et poser des conditions pour que les gens soient autres, car considérés comme n’étant pas à la hauteur. C’est le roi qui dit que la robe nuptiale manque et non les autres invités. Nous avons à être des invités mais nous pensons peut-être qu’il y a des gens parmi nous qui ne devraient pas y aller, qu’ils ne sont pas dignes. Mais à partir du moment où le roi regarde, laissons-le faire ce qu’il veut car lui, il sait.

Frères et sœurs, cette parabole est assez pointue et touche vraiment à tous les statuts des humains dans leur variété face au problème de l’invitation dans le Royaume de Dieu. Cela ne veut pas dire que le Royaume de Dieu est la cour des miracles, c’est la cour de la miséricorde et ce n’est pas tout à fait la même chose.