QU'EST-CE QUE L'AUTORITÉ ?
Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (21 octobre 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Une certaine autorité !
Frères et sœurs, l'évangile d'aujourd'hui est très intéressant car c'est une théorie du pouvoir. Et Dieu sait qu'actuellement, cette théorie et les fondements du pouvoir, sont une question cruciale surtout dans les semaines qui vont venir. Arrêtons-nous sur l'évangile, c'est très important.
Le contexte : un petit incident dans un groupe autour d'un rabbi galiléen, ils sont là désignés, les douze, Jésus leur donne des enseignements particuliers, les traite avec une certaine faveur, ils ont un rôle bien particulier. Jésus sans doute leur a déjà parlé de la manière dont il conçoit ce rôle : "Vous siègerez sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël". C'est donc un rôle de rassembleurs et de gens qui font l'unité. Comme toujours dans les groupes censés faire l'unité, il y a des tensions, des rivalités, tout le monde veut être premier ministre ou ministre d'état. C'est cequi arrive avec Jacques et Jean. Dans le cas de la version de Marc que nous avons, c'est atténué, car dans les autres versions, c'est maman qui vient demander la faveur. Je vous laisse imaginer la scène : "Ordonne que mes fils siègent à ta droite et à ta gauche". De quoi se mêle-t-elle ? Ici au moins, Marc nous a ramené au problème central les deux, Jacques et Jean, Jean qui s'appelle "fils du tonnerre", veulent absolument se placer. Jésus leur dit dans un premier temps : il y a un test très simple, pour pouvoir être tout près de moi, il faut pouvoir partager pas seulement mes idées ou mes propos, mais il faut partager ce que je vais vivre. Dans un langage à peine voilé : "Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? " c'est-à-dire pouvez-vous vraiment partager ma destinée jusqu'au bout ?
Dans le contexte de l'époque, cela correspond à ceci : êtes-vous capables de donner votre vie pour ce pourquoi je livre la mienne ? Comme ils ne doutent de rien et qu'ils sont dévorés par l'ambition, ils répondent avec beaucoup de fermeté et d'assurance : nous le pouvons ! Première habileté de la part de Jésus : il ne leur dit pas oui vous le pourrez, ce qui aurait eu l'air de dire : vous êtes capables de le faire, mais il leur dit : "vous boirez à la coupe". Cela laisse dans l'ambiguïté, toujours comprendre à leur manière qu'ils sont capables de la boire, et plus probablement : vous la boirez, c'est-à-dire vous y passerez, ce qui est la prophétie même du martyre de Jacques et de Jean. Jusque-là, il ne leur fait pas de cadeau. C'est une invitation claire non seulement aux deux disciples qui sont là, mais également aux autres et également à nous, pour partager le royaume, on sera obligé de passer par là. Il n'y a pas d'autre chemin d'accès au royaume de Dieu que la Pâque, mort dans le Christ, et résurrection dans le Christ. Ils mettront un petit moment à le comprendre, puisque même après la résurrection, ils ne le comprennent pas tout à fait. Jésus sur ce point-là, les modalités d'existence des chrétiens dans la vie courante, dit clairement : si vous voulez entrer dans le royaume, si vous voulez que votre vocation soit accomplie, c'est une vocation baptismale, c'est-à-dire, plongée dans ma mort et dans ma résurrection. Vous n'y échapperez pas, qu'on se le dise !
La deuxième réflexion de Jésus dans cet épisode est encore plus intéressante. En réalité, Jésus se défile. On connaît cela chez tous les gouvernants, le fait de se défiler quand il y a une question délicate, pour ne pas déplaire à telle aile du parti. On pourrait dire que Jésus pratique ce genre de politique, mais ce n'est pas digne de lui. Il leur dit : "Il ne m'appartient pas de vous attribuer les sièges". Jésus lui-même qui vient instaurer le royaume sur la terre, qui est le messager du Père, qui dit par ailleurs : "Tout pouvoir m'a été donné au ciel et sur la terre", il dit ici clairement : cela ne m'appartient pas. C'est assez étonnant que celui qui se présente en messager, et plus, en instaurateur du royaume dès ici-bas, maintenant, par anticipation sur la terre, dit : "l'organisation de l'autre côté, cela ne m'appartient pas". C'est une réflexion de Jésus sur le problème de l'autorité. Les disciples ont spontanément construit avec Jésus, une relation de disciple à maître. Par conséquent, ils considèrent que Jésus détient par lui-même l'autorité de tout faire, de tout organiser dès maintenant. Mais c'est faux, parce que Jésus insiste et dit : cela ne m'appartient pas, ce qui veut dire que c'est son Père qui détient l'autorité.
Jésus donne ici un aperçu tout à fait extraordinaire sur son entreprise : il est PDG mais pas propriétaire de l'affaire. Il est PDG au sens où il a à gérer l'entreprise, mais il n'en est pas propriétaire, c'est le Père. Il pose ici une sorte de définition ou de cadre dans lequel va se placer tout problème d'autorité. Jésus n'a pas vraiment autorité, il n'y a d'autorité que reçue. Cela peut paraître étrange. Il n'y a dans l'Église d'autorité que reçue. C'est vrai encore aujourd'hui. L'autorité du pape ne vient pas de lui-même. L'autorité des évêques ne vient pas d'eux-mêmes. Et cela ne leur fait pas toujours plaisir quand on le leur rappelle. Je me souviens d'un vieux chanoine marseillais qui était en discussion dans le conseil épiscopal de Marseille avec Monseigneur Panafieu, il n'était pas d'accord avec son conseil, et Monseigneur Panafieu a dit : mais moi aussi j'ai l'Esprit Saint ! Et le vieux chanoine qui a aujourd'hui cent et deux ans a répondu en plein conseil : Monseigneur vous avez l'Esprit Saint, mais vous ne l'êtes pas !!!! C'est une vérité étonnante. Autrement dit, l'exercice de l'autorité dans l'Église ce n'est pas possible autrement. On n'est pas Dieu, on n'est pas le Saint Esprit, on n'est pas Jésus-Christ. C'est pour cela que dans l'Église, quand on dit qu'Innocent III se définit comme vicaire du Christ (terminologie discutable puisqu'elle n'apparaît qu'au douzième siècle), c'est sûr que vis-à-vis d'un certain nombre de pouvoirs politiques il essaie de faire gonfler les plumes, et de dire qu'il a de l'autorité plus que les rois et les princes, mais en disant "vicaire", cela veut dire précisément, qu'il ne l'a pas, qu'il la tient d'ailleurs. C'est donc un problème fondamental : l'autorité dans l'Église n'est pas une autorité auto fondée. La manière même dont le Christ lui-même dans sa chair nous présente la gestion et l'avenir du royaume de Dieu est absolument claire. Lui-même qui va pourtant initier le royaume, n'a pas l'autorité sur le royaume.
Déjà pour l'Église cela fait réfléchir. Comment vivons-nous la relation d'autorité dans l'Église ? Si on vit ou si l'on reconnaît cette autorité comme une sorte de pouvoir délégué de Dieu qui fait que l'exercice de l'autorité dans l'Église c'est Dieu qui parle chaque fois qu'un évêque ouvre la bouche, c'est trop simple, mais cela ne rend pas compte de ce que Jésus a dit ce jour-là en ce qui concerne la gestion des places dans le royaume.
C'est aussi intéressant par exemple dans la vie familiale. D'où vient l'autorité dans la famille ? Est-ce ce que l'autorité parentale est auto fondée ? Comment les parents doivent-ils vivre leur autorité vis-à-vis des enfants? Qu'ils aient une autorité, c'est certain et fondamentalement même si cela pèse à certains parents, c'est un exercice d'autorité. Il est extrêmement important, car si un enfant n'est pas confronté aussi bien vis-à-vis de sa mère que vis-à-vis de son père à une réalité d'autorité, cela se passera mal. Cela ne veut pas dire qu'on est obligé de retomber dans les schémas du dix-neuvième siècle où l'autorité du chef de famille soit le sommet de l'autorité qui se fonde par elle-même, c'est une erreur, mais cela veut dire qu'un enfant qui ne vit pas dans un vrai rapport d'autorité avec ses parents est un enfant qui risque à un moment ou l'autre, d'être perdu. C'est parce que l'enfant sait qu'il peut s'appuyer sur l'autorité de ses parents qu'il peut grandir, réfléchir, prendre de la distance, et qu'il peut découvrir sa véritable personnalité. S'il n'est pas passé par là, il reste dans une relation ou bien fusionnelle, ou écrasée devant ses parents, et c'est mauvais dans les deux cas. Ici, nous voyons que les parents ont à exercer une certaine autorité, mais que ce soit pour la vie sociale naturelle des familles, ou que ce soit pour la vie chrétienne, c'est le même problème. Les parents n'ont pas à exercer une autorité comme s'ils étaient eux-mêmes une autorité auto fondée indiscutable. Je sais que dans certains moments de conflit, lorsque un enfant veut absolument quelque chose tout de suite et qu'il crie et pleure pendant deux heures, à ce moment-là on est obligé d'afficher une autorité dure et irrésistible. Fondamentalement, on ne doit pas s'afficher comme autorité parce que c'est moi qui le veut. C'est une autorité là encore, déléguée. On ne la tient pas absolument de soi-même, mais on en a été chargé, soit par Dieu, la société, l'humanité, pour faire accéder l'enfant à sa plénitude humaine. Le véritable procédé pour faire accéder un enfant à la vie adulte c'est de lui montrer et de lui faire pressentir que l'autorité qu'on exerce sur lui c'est une autorité qui conduit l'enfant comme nous-même vers quelque chose qui nous dépasse : le bien commun de la cité, de la famille, ou le bien commun du royaume de Dieu.
C'est quelque chose de très important, et c'est la même chose en politique. C'est un problème si grave que le problème de l'autorité en politique. Quand Jésus, enchaînant sur le problème de l'autorité n'a pas voulu résoudre la question sur le problème des disciples : "Les rois de la terre exercent leur pouvoir et le font sentir", que critique-t-il ? Ce n'est pas un avis de conversation du café du commerce, ce ne serait pas digne du Chrsit. Mais c'est une réflexion de Jésus sur le pouvoir politique. Il dit que les pouvoirs politiques essaient de se donner un pouvoir auto fondé. Un pouvoir politique est lui-même normé par une autorité qui et plus grande que lui, c'est-à-dire le bien commun. Cela veut dire en clair que lorsqu'on doit légiférer, on ne le fait pas simplement au nom de l'autorité qu'on possède, mais on légifère au nom du service du bien commun qu'on doit rendre à toute la société et donc à toute l'humanité. C'est évidemment un grave enjeu, on s'étonne qu'il y ait tellement de gens avide de le faire, mais quand on a à exercer l'autorité même politique, on n'a pas le droit de l'exercer sans tenir compte du bien commun d'une autorité et d'une société. Je n'en dis pas plus.
AMEN