FACE À NOTRE LIBERTÉ : DIEU ET CÉSAR

Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (16 octobre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Deux domaines différents et étanches ?
"Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu".

Chers frères et sœurs, Jésus est-il vraiment l'inventeur de la laïcité à la française ? En effet, cette formule, à première lecture et digne du petit Père Combe et Jésus serait une sorte de précurseur, de Jean-Baptiste. Il faut séparer radicalement l'Église et l'État. Il y a l'Église, la prière, les dévotions, la vie privée, et l'État, la vie publique, les actes politiques, les élections, l'appartenance aux partis. Mais les deux choses seraient totalement étanches, mais vous comprenez bien que la formule y aide énormément : "Rendez à César, rendez à Dieu".

Je pense que c'est un peu de là que tout est parti. Il faut bien comprendre que quand Jésus dit cela, il va carrément à l'encontre de toutes les manières de faire et de penser qui étaient courantes dans l'Antiquité aussi bien chez les juifs que chez les païens. Chez les juifs, on était à la fois membre du peuple juif, donc religieux, mais cela faisait problème d'être lié et occupé par les Romains, car normalement, il aurait dû y avoir un descendant de David qui dirigeait les affaires. Donc, pour les juifs, pouvoir politique et pouvoir religieux et spirituel ne pouvaient pas être séparés, et pour les Romains, même s'ils étaient assez cools sur les exigences religieuses, en fait, ils entendaient bien que les membres de l'empire romain, quand il le fallait fassent non seulement allégeance politique à l'empereur romain, mais aussi le considèrent dans une certaine sacralité.

Par conséquent, le monde ancien s'accommode assez bien d'un mélange des deux registres. Le monde ancien aimait bien que religion et politique aillent au moins de concert, que cela converge, qu'il n'y ait pas de tensions ni de difficultés. Or, là, précisément, Jésus prend exactement le contre-pied. Mais, est-ce que Jésus prend le contre-pied en disant que maintenant, il faut séparer les deux choses, parce que les deux choses n'ont plus de rapport entre elles ? On pourrait le penser, on sait quand le citoyen agit comme citoyen et on sait quand l'homme religieux agit comme homme religieux et on fait l'étanchéité absolue entre les deux choses. Pas de politique à l'église, pas de religion à la mairie ! Apparemment, d'ailleurs, c'est à peu près comme ça qu'on vit ! Seulement, il faut bien reconnaître que cela pose un petit problème. Est-ce que cette conception-là de la séparation ces deux registres n'aboutirait pas à une espèce de schizophrénie ? Il faut vivre sur deux registres, totalement étanches l'un par rapport à l'autre, d'un côté de temps en temps, je mets mes habits blancs, et éventuellement mes habits rouges. D'un côté je pose des actes religieux, cela ne regarde personne, de l'autre côté, ma religion ne rentre pas du tout dans le cadre de la vie politique, cela n'a rien à voir.

On comprend que les anciens n'acceptaient pas cette façon de voir. Ils ne voulaient pas être coupés en deux, ils ne voulaient pas être schizophrènes. Ils ne voulaient pas avoir deux morceaux étanches en eux. C'est pour cela qu'ils essayaient par tous les moyens de faire que les dieux confortent les hommes politiques de la cité ou de l'empire et que l'empire fasse respecter le culte qui lui était dû et qui était dû aux dieux. On l'a critiqué au dix-neuvième, mais elle était quand même bien présente dans toute la civilisation antique, ce n'était pas encore le sabre et le goupillon, mais ce n'en était pas tellement éloigné. Il fallait que les deux choses marchent ensemble.

Quand Jésus prend cette position, il faut bien reconnaître que c'est assez nouveau. On a eu du mal à essayer de le réaliser et de comprendre le sens de ses paroles. La solution dans la vie politique française, on s'en accommode, ce n'est pas si mal que cela, et finalement, cela nous évite de nous étriper pour des questions religieuses, on voit très bien ce que ça donne ailleurs. Du point de vue du comportement pratique, les choses sont claires. Mais faut-il accepter la coupure ? Mais faut-il accepter la coupure à l'intérieur de nous ? C'est là que j'aimerais vous suggérer une petite réflexion qui n'est pas sans conséquences. Jésus aurait pu répondre simplement : "Ce qui est à César est à César, et ce qui est à Dieu est à Dieu". Il y a deux domaines étanches, tantôt vous êtes dans l'un et tantôt vous êtes dans l'autre. Il aurait très bien pu dire : "Il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et rendre à César ce qui est à César". Répondre en termes d'obligation, il faut faire ceci, et il faut faire cela ! Donner des consignes d'un côté pour la vie politique étanche, et de l'autre pour la vie religieuse étance. Or, Jésus n'a pas formulé les choses de cette manière : "Rendez à César, rendez à Dieu". C'est ce qu'on appelle une injonction, ou un impératif. C'est-à-dire de votre propre initiative, rendez à César ce qui est à César, de votre propre initiative, rendez à Dieu ce qui est à Dieu.

Jésus dit que les deux registres ne sont pas équivalents, mais où est le nœud pour répondre ? C'est vous, votre liberté. C'est assez extraordinaire. Au lieu de dire : vous êtes coupés en deux, au lieu de dire l'homme est schizé à l'intérieur de lui-même Jésus dit : non, l'homme est une liberté et parce qu'il est libre, il doit répondre librement à sa vocation et à sa place de citoyen, quel que soit l'état dans lequel il se trouve, et il doit répondre librement à sa vocation vis-à-vis de Dieu. Au lieu de voir les deux choses comme séparées, ce qui tient ensemble les deux niveaux, c'est la liberté de l'homme. Autrement dit, la séparation de l'Église et de l'État n'est pas à comprendre comme une institution, elle est comme une tâche que nous devons assumer chacun personnellement. Nous n'avons pas à mettre notre liberté faussement au service de l'état en le considérant comme un dieu, et nous n'avons pas à mettre notre liberté faussement au service de Dieu et de la religion en les considérant comme des moyens instrumentaux de prendre le pouvoir sur les autres. Donc Jésus, au lieu de couper les deux domaines à l'intérieur de l'homme dit : désormais, la forme de la vie politique et la forme de la vie religieuse seront à gérer par chacun dans leur liberté dans la réponse aux exigences que la cité lui pose et lui propose et aux exigences que Dieu lui pose et lui propose.

C'est donc une vision extrêmement belle, c'est la première grande promotion de la liberté humaine comme clé pour vivre comme citoyen et comme clé pour vivre comme membre de l'Église. Si nous tombons, si nous ne respectons pas les engagements de notre liberté, que ce soit d'un côté ou que ce soit de l'autre, alors nous faisons déchoir notre liberté. Il dit : "Rendez à César ce qui est à César et rendez à Dieu ce qui est à Dieu", il nous le donne comme un défi. Ne dites pas : je suis de l'Église donc je ne m'occupe plus de la cité, et ne dites pas : je suis de la cité, donc je ne suis plus religieux. Dites : j'ai une liberté, et cette liberté doit répondre sur plusieurs registres, notamment celui de la vie politique, celui de la vie religieuse, mais il aurait pu ajouter, celui de la vie professionnelle, celui de la vie sociale et familiale, et dans chacun des cas ce qui fait non pas la rupture mais l'unité et la convergence, c'est la liberté de l'homme face à la réponse à sa vocation à la fois humaine et religieuse.

Frères et sœurs, c'est quand même un très beau programme que Jésus nous propose, un programme de liberté, c'est-à-dire que c'est chacun qui, dans sa conscience, dans sa liberté, est responsable de la manière dont il vit sa vie de citoyen face à César, puisqu'il s'agissait de César à l'époque, et dans sa vie face à Dieu puisqu'il s'agissait de l'annonce du salut, de l'évangile.

 

AMEN