MÉDITATION SUR MA CARTE BLEUE

Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (19 octobre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, mon sermon pourrait s'intituler : "Médiation sur ma carte bleue". En effet, aujourd'hui, nous utilisons cette carte bancaire de façon régulière, c'est machinal. On a parfois quelques ennuis parce qu'on se fait voler la carte et le code, mais on ne prend jamais le temps de faire une méditation sur sa carte bleue. C'est un peu futile me direz-vous, cela n'a pas grand intérêt. Et pourtant …

La carte bleue est un objet de contemplation, mais quand même ! Arriver à produire une chose comme la carte bleue, qui, avec une simple puce informatique, me met en relation avec ma banque et avec toutes les éventuelles personnes à qui je vais devoir quelque chose pour mes achats, c'est extraordinaire. Je transporte avec moi une sorte de pouvoir qui, du point de vue strictement économique, j'en conviens, me permet de faire des tractations avec la plupart des gens avec lesquels je vais me trouver dans une situation de manque, de besoin ou de nécessité d'échange. Je vais au restaurant, je sors ma carte bleue. Je vais à la librairie, je sors ma carte bleue. Je vais à la boulangerie, là je paie ma baguette avec de la monnaie sonnante et trébuchante, c'est traditionnel. Mais ce petit morceau de plastique m'entretient dans un lien pratiquement avec toute la société à ce niveau très simple et très ordinaire, qui est le besoin des échanges économiques. C'est mieux que la monnaie or, c'est mieux que les billets qu'on peut facilement se faire voler, c'est même mieux que les chèques, parce qu'on a l'impression que c'est la carte qui fait l'opération toute seule, on n'a même plus à mettre une signature, il n'y a que le code à taper sur le clavier. Bref, c'est une chose assez étonnante qu'on ait inventé cela.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que par les moyens les plus sophistiqués de la société actuelle, l'informatique, on a réussi à faciliter au maximum, tous les échanges dont on a besoin pour vivre dans la société actuelle. Je pense que c'est un peu ce que représente la manière dont Jésus va résoudre la question piège qu'on lui tend. En effet, dans le pays dans lequel il vivait à l'époque, l'occupant romain régissait la vie et par conséquent, la technique et de l'occupant romain et de la dynastie du roi Hérode et de tous ses successeurs qui ont duré pendant trois ou quatre générations, c'était d'intégrer au maximum la société jusque-là très fermée et isolée du monde juif de Judée, de Galilée et de Samarie, dans le grand système et le grand circuit économique mondial de l'époque. Non seulement les romains le voulaient, parce que c'était une question de prestige pur eux, mais également, mais également les autorités politiques représentées en général par Hérode ou quelque procurateur romain quand on jugeait que la famille d'Hérode n'était pas tout à fait à la hauteur. Tout ce personnel, toute cette administration veillait à ce que le peuple juif soit intégré. Ce n'est pas arrivé, comme vous le savez, cela s'est soldé par la révolte juive où les juifs n'ont pas voulu accepter d'être intégrés sans problèmes dans l'empire romain, et cela s'est terminé par une chose atroce, une répression de la part des romains absolument sans pitié.

Ce processus qui était déjà en route depuis une trentaine d'années et qui allait durer encore une quarantaine d'années, ce processus était jugé très différemment par les milieux juifs de l'époque. Il y avait des milieux juifs qui disaient : on n'y peut rien, il faut faire avec ! En général, c'étaient les élites politico-religieuses, le procédé était classique, ces élites étaient prises en étau entre les romains qui faisaient pression sur eux et le milieu populaire qu'ils devaient contrôler, méthode classique d'occupation, et ces Hérodiens dont on parle étaient les représentants typiques de cette tendance. Les romains sont là, il faut s'en accommoder ! Par conséquent, il s'agit de se plier à toutes les normes, surtout économiques parce que c'est généralement celles auxquelles on est les plus sensibles, et l'impôt dû à César était le prototype de cette pression du monde romain sur cette petite société juive qui étaient un peu les gaulois de Petitbonum dans Astérix. C'est la première tendance.

La deuxième tendance, à l'opposé complet, c'était ceux qui disaient : il n'est pas possible qu'Israël perde son autonomie à la fois religieuse, politique et économique. Plus exactement, si l'on perd l'autonomie politique et économique, à ce moment-là, on perd aussi l'autonomie religieuse. Ce n'était pas tout à fait vrai puisque les romains avaient accordé un statut religieux spécial aux juifs, leur religion était autorisée, mais elle n'était pas considérée à l'égal des religion traditionnelles de l'empire romain. Toujours est-il que ces gens-là qu'on a appelé les zélotes à cause de leur zèle politique à éliminer les romains, prêchaient la révolte et d'une certaine manière, ils la pratiquaient. Il y avait des petits attentats dans Jérusalem, on visait deux ou trois personnalités ensuite il y avait des répressions qui ne tombaient pas sur les zélotes mais sur les innocents qui étaient autour, c'était une situation politique très embrouillée. Les zélotes évidemment auraient voulu qu'on ne paie pas du tout l'impôt à César. Leur credo c'est d'abord vider l'occupant, ensuite restaurer l'idéal de purisme religieux qui doit être la clé de voûte d'un système dans lequel Israël a retrouvé ou reconquis toute son autonomie.

Entre les deux, il y avait les pharisiens. Qui étaient-ils ? Des gens un tout petit peu déçus de la politique et qui se rendaient compte que le sacerdoce de Jérusalem était relativement pourri. Ils s'étaient repliés sur une observance assez stricte de la Loi. Le culte, on en faisait encore dans la mesure où c'était encore absolument indispensable, et l'axe même de leur recherche, était de dire qu'il n'y a que la Loi et l'interprétation de la Loi qui compte, et donc, il fallait essayer de promouvoir une sorte de religion plus intériorisée, plus personnelle, et l'appliquer. Evidemment, les pharisiens n'étaient ni chèvre ni chou ! Du point de vue politique, leur cœur penchait plutôt pour ne pas payer l'impôt, on le comprend. Mais le seul impôt qu'on devait était celui prescrit par la Loi, l'impôt pour le temple, mais les impôts à l'envahisseur, à l'occupant, etc … il n'en était pas question. Ce n'était pas nécessairement prescrit, ce n'était pas obligatoire. Pour eux, la question qu'ils posent à Jésus est une question piège, mais aussi une question qu'ils se posent à eux-mêmes. Est-ce que oui ou non, comme fidèles observateurs de la Loi, et-ce que je ne suis pas en train de poser un acte contraire à ma personnalité religieuse, en versant de l'argent au pouvoir romain ?

Cette petite question et la réponse de Jésus est tellement extraordinaire qu'elle a marqué les esprits non seulement à la génération biblique, mais ensuite, c'est devenu une sorte de point de repère pour situer religion et politique, en tout cas dans les milieux chrétiens. Ce petit épisode est beaucoup plus représentatif qu'on ne le croit. Toutes les nuances de la situation entre politique et religion, sont décrites à travers les différents interlocuteurs. Evidemment, et je pense que c'est comme cela qu'il faut comprendre la réponse de Jésus, c'est que Jésus ne veut absolument pas se laisser prendre par le côté "ou bien" – "ou bien". C'est comme cela qu'est posée la question : est-ce qu'il faut oui ou non payer l'impôt à César ? Car si l'on dit "oui" inconditionnellement, il est sûr qu'à ce moment-là, on retombe dans l'idée que finalement ce qui compte ce sont les valeurs politiques, c'est la réussite sociale, c'est la réussite économique, on se plie au courant dominant, et c'est fini, on paie l'impôt. Si de l'autre côté on répond : non, il ne faut pas payer l'impôt, c'est là que je rejoins ma méditation sur la carte bleue, il faut dire au peuple juif : coupez-vous de tout lien avec tous les autres peuples qui ne sont pas juifs. Renoncez à la solidarité économique de fait dans laquelle vous êtes inscrits. Vivez comme des moines en chartreuse, n'ayez plus rien à voir avec ce monde mauvais et qui finalement ne peut que vous corrompre.

Ou bien on se désolidarise de la religion et de tout ce qui se passe dans la société, bon ou mauvais, nous ne sommes pas les juges de la société, ou bien on se désolidarise et on se coupe de tout, ou bien on flanche et on perd notre identité. C'est le problème pour les gens de cette époque, c'est comme cela qu'ils le vivent, ils sont vraiment frappés par le fait que ce n'est même plus une possibilité de gestion. La situation de la société juive est tellement éclatée qu'on a l'impression que c'est ou bien : ne rendez que l'impôt à César, et tant pis, advienne que pourra de la religion, ou bien ne rendez votre impôt qu'à Dieu et alors vous serez de purs et de vrais religieux.

Or, Jésus utilise une formule que tout le monde connaît : "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu". Que veut-il dire exactement ? Je crois qu'il veut dire quelque chose qui a encore beaucoup d'importance pour nous. Il veut dire ceci : on ne peut renoncer à aucun des deux. L'originalité du statut que préconise Jésus déjà à ses compatriotes juifs, et ensuite à nous aujourd'hui, c'est une sorte de défi. La plupart du temps, on le comprend comme un partage. Quand vous utilisez votre carte bleue, vous pouvez payer le denier du culte d'abord, et ensuite l'impôt à l'état français, en arrangeant les choses le moins mal possible. En réalité, Jésus ne veut pas dire dans sa réponse que tout va bien se passer. Quand on est enfant de Dieu, on est inscrit dans deux ordres de réalités de vie qui sont différentes, mais on ne peut pas éliminer l'un au profit de l'autre. "Rendez à César ce qui est à César". Qu'est-ce que cela veut dire ? Prenez en compte la situation dans laquelle vous êtes. Juifs au premier siècle, sous l'occupation romaine, avec une administration plus ou moins vendue, avec des grands-prêtres qui fricotent et qui font n'importe quoi avec le pouvoir romain, cela n'empêche que de fait, nous utilisons la monnaie qui est frappée à l'effigie de César. C'est cela qui permet à la société dans laquelle nous vivons, de vivre. Donc, il n'y a pas de raison, nous ne pouvons pas nous attribuer en aucune façon une sorte de pouvoir de nier l'existence de l'argent. Traduisez : nous vivons dans une société où nous ne sommes pas absolument d'accord avec toutes les options éthiques, sociales, économiques qui sont sous-jacentes à la manière dont nous vivons. On peut ne pas être d'accord, c'est tout à fait possible, mais on vit là-dedans. Donc, quand je mets ma carte bleue dans la fente du distributeur ou dans le petit appareil électronique qui enregistre ma dette, je bénéficie de tout le réseau économique et social dans lequel je suis pris, et à moins de repartir comme un homme sauvage dans les forêts et de remplacer la carte bleue par des coquillages que j'échange avec mes voisins et des fruits sauvages que j'ai cueilli et des animaux que j'ai tiré à l'arc, ce qui est absolument impensable aujourd'hui, je vis dans cette société. On pourra me reprocher d'être complice, on pourra me reprocher de vouloir tirer parti de cela, mais je ne peux pas faire autrement. C'est la manière dont les sociétés humaines mettent en œuvre leur intelligence, parfois un peu leur malice, on est payé pour le constater ces derniers temps, pour essayer de faire que la société soit un lieu d'échanges, de biens, etc … Mais qu'y pouvons-nous ? On est lié à cela. Nous sommes liés fondamentalement à l'ordre de la création et il n'y a pas pire illusion pour un disciple de Jésus que de se croire délié de l'ordre de la création parce qu'il croit au salut et à la résurrection du Christ. Jésus dit : l'ordre créé se traduit aussi par le fait qu'il y a l'impôt de César, les romains, etc … On peut le déplorer, mais de toute façon, ce n'est pas contre cela qu'on va user nos forces.

En revanche : "Rendez à Dieu ce qui est à Dieu". C'est peut-être ce qui a été interprété de la manière la plus minimaliste dans la tradition de l'Église. Qu'est-ce que jésus veut dire exactement ? Dans toute sa prédication, Jésus a annoncé la venue du Royaume de Dieu. Il a dit que ses disciples devaient avoir comme préoccupation majeure la venue du Royaume. Par conséquent, quand il dit : "Rendez à Dieu ce qui est à Dieu", cela veut dire : tournez-vous vers la venue du Royaume que je vous annonce. Vous ne pouvez pas en aucune manière, conditionner la venue du Royaume à des situations économiques ou politiques que vous voudriez détruire ou qui ne vous plaisent pas. Que les romains soient là ou pas, le Royaume viendra. Dieu viendra et il y aura à rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Cette réponse de Jésus, ce n'est pas un calcul savant de partage de mes richesses entre le pape et le président de la république. La réponse de Jésus est de dire : faites comme vous pouvez avec le mode présent, mais surtout, n'oubliez pas que vous êtes les témoins de ce Royaume qui vient. Vous êtes les témoins de ce que quelle que soit la situation, Dieu vient pour apporter son salut. C'était l'élément central et fondamental de la mission et de la prédication de Jésus : il était le Royaume qui vient.

On pourrait terminer cette médiation sur une double image. Effectivement, Jésus demande de qui est l'effigie de la pièce. On lui dit : de César. Il dit : par l'effigie de César, vous faites partie de la société qui est régie par César et nous n'y pouvons rien. On ne peut pas rendre sa carte d'identité française sous prétexte de je ne sais quelle décision politique de l'Assemblée nationale. D'autre part, comment êtes-vous vous-mêmes ? Vous êtes l'image de Dieu, vous êtes à l'effigie de Dieu. Sachez mesurer l'importance des deux images. La première image c'est simplement l'image que la société se donne d'elle-même, une image que l'on peut certes critique, tenir pour relative, mais on est dedans, c'est l'ordre de la création et on ne peut pas le nier. Mais deuxièmement, considérez surtout la deuxième image, c'est celle qui renvoie à la présence de Dieu : vous êtes l'image de Dieu. Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, c'est-à-dire, rendez vous vous-mêmes dans la totalité de votre être, de votre liberté et de votre aspiration religieuse au mystère de la venue de Dieu.

Frères et sœurs, cela ne résout rien. La méditation sur la carte bleue m'incite simplement à considérer que quand je suis dans ce monde je ne peux pas nier l'ordre créé au profit de la conviction religieuse, et je ne peux pas nier la conviction religieuse qui est la plus radicale et la plus fondamentale en faisant de l'ordre créé quelque chose qui devrait être comme ci ou comme ça pour que le Royaume de Dieu vienne. Non, le Royaume de Dieu viendra de toute façon. Il vient et ce que Jésus demande à travers cette parole, c'est simplement ceci : soyez à la fois des membres de la création, jugez-en avec sagesse, intelligence, essayez d'en tirer le meilleur parti, mais en même temps, sachez que votre véritable dignité c'est d'être les enfants de Dieu, c'est d'être à l'image de Dieu. Rendez cette image à Dieu parce que c'est cela le véritable témoignage que vous pourrez donner de la venue du Royaume.

 

 

AMEN