FRAGILITÉ DU BONHEUR

Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (22 octobre 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Quel curieux évangile que celui-là ! Quelle curieuse manière Jésus peut-il avoir de répondre à ses disciples.

De quoi s'agit-il ? D'abord de l'ambition. C'est l'ambition de Jacques et de Jean. Il ne faut pas imaginer le groupe des disciples comme un petit troupeau de moutons gentils dociles et obéissants? Ce petit troupeau des disciples pouvait à certains moments être un panier à crabes. C'est bien ce qui s'est passé ce jour-là, dès qu'ils ont prononcé leur demande, immédiatement, les autres ont réagi en disant que c'était insupportable cette demande de privilèges.

Or, c'est très intéressant, car la réponse de Jésus est une réponse apparemment à côté du sujet. En effet, quand on demande : je veux une place, normalement, on dit : est-ce que vous êtes capable ? On fait le test, on essaie de savoir si la capacité correspond à la hauteur de la demande. Et là, Jésus leur pose un test surprenant, et que nous comprenons la plupart du temps de façon erronée : "Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ?" Aussitôt, on fait la relation avec la coupe amère, le vinaigre que Jésus est obligé de boire sur la croix, c'est la suite des épreuves, la coupe qui est pleine, etc … tout le vocabulaire que nous avons développé dans le langage courant. Or, il faut savoir que ce n'est pas vrai. Il n'y a pas dans l'Ancien Testament, dans la tradition juive (sauf dans le cas de malédictions, mais ce n'est pas le cas ici), il ne s'agit pas de coupe qui soit une coupe de malheur. La coupe de malheur elle est réservée pour ceux qui sont effectivement damnés, mais Jésus ne pense pas à ce moment-là que ses disciples soient damnés. Donc, quand il dit : "pouvez-vous boire la coupe ?" il faut le prendre dans un sens positif. D'ailleurs la phase suivante a la même signification : "Etre baptisé du baptême dont je vais être baptisé", là aussi, si les parents de Maxime le présentent aujourd'hui pour son malheur, ils seraient masochistes. Quand on présent un enfant au baptême c'est pour son bonheur, il n'y a pas d'autre raison, et je pense que c'est la vraie raison. Donc, c'est bien de bonheur dont Jésus parle. Il a affaire à deux petits ambitieux qui veulent se placer et il leur répond par la question du bonheur. C'est complètement fou, cela n'a rien à voir, c'est un dialogue de sourds. Pas tant que cela, et je voudrais essayer de vous l'expliquer.

Une des choses à laquelle je tiens le plus profondément dans ma vie, et qui me paraît être au moins un indice pour expliquer ce que Jésus a voulu dire, c'est ceci : il s'agit de la fragilité du bonheur. Je crois qu'aujourd'hui nous sommes placés mieux que quiconque dans le monde moderne, pour savoir, et être payés pour savoir à quel point le bonheur est une chose fragile. Un vieux dicton populaire de la Sagesse Lyonnaise dit : "le bonheur ne se mange pas à la cuiller!" Il y a beaucoup de gens qui croient que le bon heur est objet de consommation. Et dans notre société, il y a des milliers de gens qui vous vendent le bonheur. C'est le pire mensonge qui existe. En général, dans les sociétés anciennes, ce mensonge de vendre du bonheur s'appelait "prostitution". Effectivement, quand le bonheur est vendu ou qu'il est acheté, c'est d'une manière ou d'une autre, de la prostitution. Le bonheur ne se vend pas, le bonheur ne s'achète pas, le bonheur s'accueille dans la fragilité de ce que nous sommes. Il n'y a pas de moment de bonheur qui ne soit traversé d'une manière ou d'une autre par une sorte de pressentiment que ce bonheur est immérité, qu'il est indécent, qu'il est presque outrageant, et que lorsqu'on le reçoit, on ne peut pas mettre la main dessus. Pour vous qui êtes hommes et femmes mariés, vous savez qu'au cœur même d'une étreinte, ce n'est pas simplement qu'on possède l'autre, ce serait une caricature, mais on l'accueille, et dans le geste de l'étreinte, c'est le sentiment commun que ce bonheur est traversé comme par une sorte de fragilité, comme si ce bonheur n'allait pas de soi et qu'il pourrait à un moment ou l'autre, éclater. Quand une mère tient son enfant dans ses bras, c'est la même chose. C'est le destin et la fragilité de l'enfant qu'elle tient dans ses bras, et le bonheur qu'elle éprouve, est menacé parce qu'il est si petit, si fragile, il y a quelque chose d'indicible, d'extraordinaire, de donné et qui remplit le cœur. Il n'y a pas de bonheur, il faut oser le dire, qui ne soit d'une certaine manière traversé par une sorte de sanglot, si léger soit-il, simplement pour se dire : et si tout cela, en un instant venait à disparaître. Il n'y a pas de bonheur à l'état pur, parce que cela fait partie de la pureté du bonheur d'être aussi fragile, mais il n'y a pas de bonheur sûr. Chez les humains, le bonheur n'est jamais sûr. Il n'y a pas d'assurance bonheur. Si quelqu'un avait trouvé "l'assurance bonheur", je vous assure qu'il serait le plus riche et le plus fortuné des hommes. Il n'y a pas d'assurance bonheur, ce n'est pas vrai. Chaque moment de bonheur nous le vivons comme quelque chose d'arraché et d'immérité à une masse de malheurs qui à tout moment nous entoure.

Pour Dieu, c'est la même chose et pour moi, il ne peut en être autrement. Dieu ne peut pas connaître le bonheur de l'étreinte avec l'humanité qu'il a créée sans éprouver au plus profond de lui-même, au moment où Il boit la coupe du bonheur d'être avec l'humanité, ce que nous appelons l'Incarnation, Dieu parmi les hommes, l'Emmanuel Dieu avec nous, Il ne peut pas ne pas goûter quelque chose de cette fragilité, et c'est sa mort. Au moment où Il dit aux disciples : vous êtes ambitieux, vous voulez vous acheter du bonheur, vous voulez faire de ma religion le Club Med ! Je ne suis pas un gentil organisateur du Club Med. Je vous aime avec cette fragilité, avec cette vulnérabilité par laquelle tous les gens savent aimer, c'est-à-dire que je vous aimerai jusqu'à ce moment de mon extrême fragilité qui sera ma mort. Et ce n'est pas un hasard si au moment où le Christ meurt sur la croix, commence sa résurrection : c'est le bonheur qui éclate à travers la mort, à travers la chair méprisée, crucifiée du Fils de Dieu.

Dieu nous demande vraiment de boire à une coupe de bonheur, Il ne veut pas nous la donner au rabais, Il ne la vend pas sur Internet ! Il la donne dans notre chair. Cela ne s'achète pas avec la carte bleue, cela ne se paie pas, cela se reçoit dans la vulnérabilité de chaque instant, et c'est pour chacun d'entre nous la même chose.

Laissez-moi terminer par une chose que je trouve bouleversante. Ce soir, il y aura cent ans exactement, mourait, 23, rue Boulégon, à huit cents mètres d'ici, Paul Cézanne. Si on s'est donné tant de mal ici pour nous introduire à ce centenaire de la mort de Paul Cézanne, si la ville d'Aix a organisé une exposition, si on a fait des conférences, si demain soir encore précisément pour fêter ce centenaire, on va faire un concert avec Michel Chapuis, je voudrais vous dire que ce n'est vraiment pas du luxe, mais c'est du bonheur. Pourquoi ? parce que à mon avis, que ce soit Cézanne, que ce soient tous les artistes qui sont venus ici, que ce soient tous les organisateurs qui ont fait cette exposition, tous ceux qui ont travaillé, je vous assure qu'à un certain moment, ils ont perçu ce qu'avait vécu Cézanne. Qu'a-t-il vécu Cézanne ? Il a vécu un échec permanent. Il nous a livré un bonheur incroyable, celui de voir le monde autrement, celui de voir ses couleurs. Mais lui, comment l'a-t-il vécu ? comme une sorte d'échec de façon permanente. Il a bu à la coupe du bonheur de la beauté du monde, et en même temps, il voyait que rien ne marchait. Son bonheur était traversé par une sorte de sens de la fragilité de sa vie, de ses engagements, de sa vocation, et de cette fragilité radicale de la beauté du monde. Quand on regarde les portraits qu'a peints Cézanne, ce ne sont jamais des gens sûrs d'eux, ce ne sont jamais des gens bien assis, ce ne sont jamais des gens riches, suffisants, même si ce sont des intellectuels parisiens, cela arrivait très rarement, ce sont toujours des gens qui sont dans une espèce de position penchée, de fragilité. Or, c'est cela le bonheur, à la fois ils sont vraiment eux-mêmes, ils ont un visage presque indéfinissable, mais en même temps, ils rayonnent quelque chose de la beauté du monde et de la création. Cézanne est mort de cela, Il est mort de ce bonheur-là. C'est pour cela qu'il disait : "Je veux mourir en peignant, je ne veux pas sombrer dans le gâtisme, je veux mourir en peignant". Ce n'était pas simplement qu'il voulait mourir à la tâche, c'est très noble, c'est un idéal du Nord de la France, pas du Sud. Cézanne était du Sud, c'est clair, mais s'il voulait mourir en peignant, c'était parce que c'était le seul geste dans lequel, en même temps il y avait la beauté du monde, et en même temps, la fragilité, le bonheur de sentir que ce monde qu'il traversait vous déchirait le cœur.

Frères et sœurs, je pense aussi à Michel Chapuis qu'on entendra demain soir. Ce vieux bonhomme de soixante-seize ans, d'une vitalité incroyable, quand il touche un clavier dit tout le bonheur du monde et l'on a envie de pleurer. Vous savez, nous les chrétiens, c'est cela dont nous sommes les témoins. Nous ne sommes pas des artistes, nous ne sommes pas Cézanne ni Michel Chapuis, mais dans notre vie, dans les gestes les plus simples, comme celui d'accueillir l'amour de son conjoint, ou d'accueillir la vie et la joie d'un enfant, nous disons en même temps la beauté indescriptible du bonheur et la fragilité de l'amour. Nous disons finalement, que Dieu en passant par le chemin du bonheur ne pouvait pas trouver autre chose que ce chemin de peine et de souffrance dans lequel Il nous ouvrait le bonheur éternel.

 

AMEN