DIEU ET CÉSAR : LE MÊME PROJET !
Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (16 octobre 2005)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Est-ce que cette phrase ne vaut que pour une réflexion politique ? Est-ce que cette phrase d'ailleurs ne vaut que pour expliquer que chacun a son domaine, que chacun doit garder son troupeau, pour que tout se passe bien ? Est-ce que cette phrase nous demande de couper notre vie en deux sphères : la sphère du temporel et la sphère divine ? Est-ce que cette phrase nous incite à vivre nous-mêmes notre vie chrétienne comme coupée en deux : notre vie de chrétien dans notre vie de prière, notre vie de prière à la messe du dimanche, et puis le lundi dans notre vie professionnelle, se rendre compte qu'il n'est pas possible de vivre une vie de chrétien dans le monde de César ?
Évidemment, l'état des lieux est plutôt pessimiste, car on frôle la schizophrénie, et nous aurions tendance à avoir une vie en parralèle : la vie du monde de César, la vie du monde temporel duquel il n'y a pas grand-chose à sortir de bon, et puis cette vie avec Dieu après laquelle nous soupirons tant de fois sans pouvoir jamais l'atteindre.
Je vous invite à travers trois indices, de reprendre cette phrase pour essayer de la comprendre différemment. Le premier indice que je propose est dans la formule même : "Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et rendez à César ce qui est à César". On oublie le verbe utilisé : rendre. Qu'est-ce que rendre quelque chose ? Cela suppose que j'ai reçu un objet, un héritage, un matériau, que sais-je, des dons, et ensuite, je le transforme, et je suis appelé à rendre ce que j'avais reçu et que j'ai transformé. C'est le premier indice que l'on oublie très souvent dans cette phrase : l'action qui nous est demandée, c'est de rendre quelque chose à Dieu, et de rendre quelque chose à César.
Le deuxième indice nous est donné aujourd'hui par la liturgie, c'est dans le premier texte que nous avons entendu, tiré du livre d'Isaïe, et qui nous parle de Cyrus. Je crois qu'on n'imagine pas l'importance de Cyrus dans la théologie juive. On ne sait pas comment finit l'Ancien Testament chez les juifs. Nous, cela finit par le livre de Malachie, on tourne la page et l'on commence la lecture de l'évangile de saint Matthieu. Mais si vous prenez une Bible juive, on commence comme chez les catholiques, par le premier livre de la Genèse, mais on finit par le dernier chapitre du deuxième livre des Chroniques, qui nous dit quelque chose de très important. La fin de la Bible juive rend grâces à un homme, Cyrus, qui n'est pas juif, et qui a permis au peuple juif de repartir en Terre Sainte pour reconstruire le Temple, permettant ainsi au peuple juif d'être ainsi à nouveau en communion avec Dieu. Rebâtir le Temple. Je trouve assez intéressant que ce matin, comme en miroir à cette phrase de Jésus, la première lecture nous fait réfléchir sur quelque chose d'assez important. Dieu est passé par un homme, par un païen, et cela veut donc dire que tous les Césars ne sont pas des grands méchants devant Dieu. Je dirais même que Dieu utilise, instrumentalise un César païen pour son projet, pour son dessein, pour son peuple. Cela nous dit aussi que le salut peut passer par quelqu'un qui est païen, par quelqu'un qui ne croit pas en Dieu. C'était le deuxième indice, une sorte de définition de ce que devrait être un vrai roi, c'est-à-dire quelqu'un qui est capable de libérer.
Le troisième indice est comme un schéma parabolique. Très souvent, vous l'aurez sans doute remarqué, dans les paraboles de Jésus, il est question d'un propriétaire, de vignerons (il y a quelques dimanches, on parlait des vignerons homicides), ou même plus exactement d'intendants. L'histoire est bâtie de cette manière : un propriétaire possède un bien, cela peut être soit des talents, ou une vigne, et il confie son héritage, sa vigne, ses talents, à des intendants. Qu'est-ce qu'un intendant ? C'est quelqu'un qui reçoit quelque chose qui ne lui appartient pas, à qui il est demandé de faire fructifier ce qui ne lui appartient pas, et de le rendre ensuite au propriétaire. L'intendant n'est jamais propriétaire. C'est assez admirable, parce qu'enfin, si on divise d'un côté le monde de César et de l'autre, le monde de Dieu, on a l'impression de se trouver devant deux projets distincts : le projet selon le monde qui est reconnu comme étant très méchant, on le vit tous les jours, et de l'autre côté, le projet de Dieu qui est un projet magnifique. Or, la structure de la parabole, en mettant en scène un propriétaire et un intendant, nous rappelle qu'il s'agit bien d'un projet unique : un propriétaire donne un matériau à une personne, et ils travaillent tous les deux au même projet. Le propriétaire donne la matière première, et l'intendant est celui qui transforme cette matière. Il n'est donc pas question de deux projets qui seraient comme en concurrence, mais il est question d'un même projet qui passe par deux systèmes : le propriétaire qui donne et l'intendant qui est l'instrument de ce propriétaire.
Frères et sœurs, je crois que lorsque nous lisons cette fameuse phrase : "Rendre à Dieu ce qui est à Dieu et rendre à César ce qui est à César", il n'est pas question de dichotomie, il n'est pas question de couper le monde, il est plutôt question de réfléchir sur ce point particulier, c'est-à-dire que rendre au propriétaire ce qui lui appartient, en quoi cela consiste-t-il ? C'est tout simplement lui rendre ce qu'il nous a donné et que nous avons transformé. Ce sont les vignerons qui, ayant travaillé la vigne, auraient dû rendre le fruit de cette vigne au maître de la vigne. A l'inverse, ce sont les intendants qui récupèrent ces fameux talents qu'ils transforment justement comme il convient et les rendent au propriétaire, ce que ne fait pas le dernier qui ne transforme rien du tout par peur. Rendre au propriétaire ce qui lui appartient c'est reconnaître que rien ne vient de nous, c'est reconnaître la primauté totale de Dieu, c'est reconnaître que si nous nous tenons debout, c'est grâce à Dieu. C'est cela la première reconnaissance. Et quand nous rendons à Dieu, nous reconnaissons ainsi la primauté de Dieu. Quant à rendre à César ce qui est à César, qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que cette primauté de Dieu n'est pas là pour nous écraser. Dieu veut que nous soyons participants à son projet, c'est cela le rôle de l'intendant. La vigne n'appartient pas à l'intendant, comme le monde ne nous appartient pas, mais Il nous a donné la possibilité d'être intendants, participants à la construction de son monde. C'est cela rendre à César ce qui est à César, c'est découvrir que Dieu ne change pas le monde sans nous, mais encore faut-il ne pas nous prendre pour Dieu.
En terminant, j'aurais voulu rapprocher cette réflexion sur la phrase de Jésus, d'une expérience que nous vivons quasi quotidiennement et c'est la délégation de pouvoirs. Quand nous avons un projet, un travail, il arrive que nous le déléguions à quelqu'un. Parfois, on sait très bien qu'il vaut mieux faire le travail soi-même plutôt que de le faire faire par quelqu'un d'autre, parce que cela prend, trop de temps, parce que la personne n'a pas compris, parce que cela sera mal fait, parce que, parce que, et son sait très bien qu'il vaut mieux faire les choses par soi-même, c'est plus rapide et c'est plus efficace ! Or, justement, Dieu se refuse de fonctionner de cette manière. Dieu est celui qui, librement, associe l'homme à son projet, même si cela met du temps, même s'il y a des ratés, même si on est maladroit, et même si bien souvent, à la fin, nous nous approprions le projet et les fruits.
Frères et sœurs, que cette célébration eucharistique soit véritablement pour nous une action de grâces, c'est-à-dire de découvrir à la fois ce que Dieu nous a donné, et la manière dont nous pouvons lui rendre tout, Lui qui nous rendra les fruits, en nous associant à chaque instant à la construction de son Royaume.
AMEN