OSER TOUT DEMANDER

Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (17 octobre 2004)
Homélie du Frère Frère Yves HABERT

 

Je vais m'arrêter avec vous sur cette parabole du juge inique et de la veuve. L'histoire est facile : un juge qui ne craint ni Dieu ni l'opinion des hommes, finit par répondre à la demande de cette veuve, et lui rend justice, c'est-à-dire, lui rend ce qui lui est dû. Il pourrait y avoir une pointe dans cette parabole sur la miséricorde, en se disant, c'est fameux combien plus Dieu nous écoute, puisque ce juge qui ne craint ni Dieu ni les hommes a répondu à cette veuve.

Mais la pointe, c'est surtout la prière, la prière comme demande, comme une demande qui jamais ne se lasse, une demande incessante. On pourrait se dire, c'est étrange, cette parabole, elle nous demande de demander, elle demande que Dieu se mêle de nos petites affaires. Je croyais que la prière c'était de nous élever à Dieu et voilà que nous sommes dans une relation "donnant-donnant", "rends-moi justice contre mon adversaire". C'est étrange cette parabole, puisque ailleurs dans l'évangile Jésus dit : "Qui m'a établi pour être votre juge, j'ai réglé vos partages". Pour un peu, on soupçonnerait cette parabole de ne pas être très évangélique, puisque la prière c'est vraiment nous adresser à Dieu dans cet élan libre et désintéressé. Mais non, cette prière insiste sur la demande, une prière de demande. Une demande qui est mise à mal aujourd'hui et je voudrais soulever deux écueils qui nous empêchent de demander.

Le premier écueil c'est ce courant qui sait et soulève toute notre société, toute la recherche religieuse aussi bien en Occident qu'en Orient, mais ce courant qui saisit beaucoup de chercheurs de Dieu et qui dit, en revisitant les traditions de l'Orient : la prière, c'est le détachement. Se détacher de ses passions, se détacher du monde exténuer, se détacher du désir, parvenir à une vie sans stress, s'appuyer sur la méditation, ne rien demander de particulier, mais nous établir dans cette attitude de repli pour parvenir à oublier un peu ce moi qui m'envahit, ce "je" qui prend tout la place pour pouvoir se fondre dans le grand tout, pour pouvoir une fois débarrassé de tous ces désirs, toutes ces passions qui m'empêchent d'être heureux, de parvenir à cette sorte de non-désir. Mais je trouve cette manière de revisiter ces traditions de l'Orient qui ne disent peut-être pas tout à fait la même chose, je trouve cette manière extrêmement dangereuse parce qu'en fin de compte, on n'a besoin de personne, on n'a personne à qui demander. La prière est cette méditation qui nous détache de nous-même, et l'on n'a personne à qui le dire, et si cette tradition, ce mouvement, ce courant qui soulève un peu la recherche de nombreuses personnes aujourd'hui, si ce courant l'emporte, "le Fils de l'Homme quand Il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?" Parce que la prière chrétienne, c'est demander, la prière chrétienne, c'est demander beaucoup. Dans la prière chrétienne, il y a beaucoup à demander, il y a Quelqu'un à demander. La prière, au lieu d'être une fuite, au lieu d'être une évasion, au lieu d'être une manière de me détacher, est au contraire une manière de demander. C'est le premier écueil que je vois.

Le deuxième écueil c'est la prière, mais comme une demande très utilitaire, la prière comme jouer au marchand et à la marchande. C'est traiter avec Dieu comme avec son banquier. C'est lui dire : je te donne cela, et toi tu me donnes cela. Je te demande cela, tu m'offres cela. C'est dangereux parce que quelquefois, cela ne marche pas. Quelquefois la demande que je fais n'a pas son correspondant dans l'offre que Dieu serait sensé de me faire. Alors, puisqu'il n'y a pas correspondance entre l'offre et la demande, à ce moment-là, on risque de se lasser, on risque de traiter Dieu de sourd, puisque je crie vers Lui, d'impuissant, puisque j'aimerais qu'Il réponde à cette prière. Même une fois, j'ai entendu chez une personne, elle traitait Dieu de sadique, puisqu'Il avait exactement fait le contraire de ce qu'elle avait demandé.

Face à cette situation, on se dit : non, Dieu ne répond pas à la demande, alors je vais le garder parce qu'on ne peut pas vivre sans lui, je vais le garder parce que cela met un peu de sentiment, un peu d'émotion dans ma vie, mais il faut arrêter de croire que Dieu va répondre à notre demande. Donc, on se dit : moi, j'ai à faire par moi-même, au moins je connais mes forces, je vais le faire puisque Dieu n'est pas capable de le réaliser, je rencontre Dieu dans mes frères, basta !

Mais la prière, c'est justement pouvoir, en recevant cette force de Dieu, profondément reconnaître le frère, pouvoir remplir ce rôle et être acteur de cette mission que nous avons à remplir. Si cette manière de voir qui commence par l'utilitarisme et qui finit en fait par l'indifférence, ou simplement le registre de l'émotionnel, si cette manière de voir triomphe, à ce moment-là, c'est pareil, "le Fils de Dieu quand Il viendra, trouvera-t-Il la foi sur la terre ?"

Deux tentations. Une première qui serait une mystique de l'évasion, la deuxième une sorte de mystique de l'utilitaire, de l'activiste. Je crois qu'il faut dépasser ces deux écueils. Avancer sur la voie que le Seigneur nous trace dans cette parabole, la voie qu'Il a d'ailleurs tracée à Moïse dans le désert. Cette voie, c'est celle de la demande, parce que nous, chrétiens, nous savons quoi demander, nous savons à qui demander, nous savons comment demander. Nous le savons, quand nous saisissons quand la prière est la prière de demande, ce n'est pas ajuster Dieu à notre vie, mais l'inverse, nous ajuster à Dieu. C'est une sorte de renversement de perspective. Il ne s'agit pas de contraindre Dieu, de retenir son bras comme à La Salette, de le forcer, plier sa volonté, le contraindre, mais il s'agit de recevoir Dieu en nous pour qu'Il nous élève à Lui. La prière, ce n'est pas nous élever nous, par nos propres forces, mais c'est Dieu qui se met dans notre vie pour nous élever à Lui. En fait, il s'agit de demander à Dieu d'exercer son ministère divin en nous. Il s'agit que Dieu soit vivant en nous, qu'Il mange en nous, qu'Il respire en nous, qu'Il vive en nous, qu'Il établisse sa demeure en nous. Et quand je dis qu'il respire en nous, je pense à la prière de sainte Elisabeth de la Trinité qui disait : "Esprit Saint, survenez en moi, afin qu'il se fasse en mon âme comme une incarnation du Verbe, que je lui sois une humanité de surcroît, en laquelle Il renouvelle tout son mystère". Il s'agit dans la prière chrétienne que Dieu vienne renouveler son mystère en nous. Que nous soyons pour Dieu une humanité de surcroît, qu'Il vienne renouveler son mystère pascal, qu'Il vienne en fécondant la grâce du baptême que nous avons reçu, qu'il vienne nous faire passer dans toutes les petites morts, les demandes de notre vie, qu'à travers ces petites morts de notre vie, Il puisse faire surgir sa Résurrection. La prière chrétienne est essentiellement une prière de demande. C'est peut-être choquant de dire cela, mais je le crois profondément. On va m'objecter : qu'en est-il de ces prières plus désintéressées ? Qu'en est-il de ces prières de louange et d'adoration ? Si la prière est une prière de demande, qu'en est-il de la prière des grands contemplatifs ? Justement, je crois que les grands contemplatifs, et nous avons fêté sainte Thérèse d'Avila cette semaine, ce sont des hommes et des femmes qui ont une prière de demande, eux plus que les autres. Pourquoi ? Parce qu'un contemplatif a entièrement abandonné sa vie, il a abandonné le projet qu'il avait sur sa vie. Le contemplatif, il a décidé de se placer résolument dans les mains de Dieu. Le contemplatif il a les mains vides. Et l'on comprend qu'un cœur, qu'une personne qui est ainsi abandonné à Dieu, on comprend que sa prière n'est plus qu'une prière de demande. On comprend que le fait de cet abandon a creusé en lui un désir, a décanté les mots de sa prière, a creusé dans son cœur l'espace d'une attente, on comprend que sa prière, sa demande, sont purifiées, cela devient quelque chose qui ne laisse plus trace d'utilitarisme, qui est profondément non pas une mystique de l'évasion, mais une mystique de l'union. Nous, nous avons à devenir des contemplatifs. Nous avons dans notre prière de demande, à vivre, à prier comme des contemplatifs. Alors, Dieu trouvera la foi sur la terre, c'est l'enjeu. Comment est-ce que je peux devenir un contemplatif avec la vie que je mène ? Je crois que si nous péchons dans ce domaine-là, nous péchons surtout par modestie. Nous savons quoi demander, le Christ, nous savons comment le demander, grâce à Lui, nous savons pourquoi le demander, pour qu'il nous fasse parvenir à sa vie éternelle, mais nous péchons par modestie. Nous n'osons pas tout demander, et nous avons une demande qui est "esquichée", nous avons une demande étroite. Élargissons notre demande, alors nous rentrerons dans la prière que Dieu veut pour ses enfants et nous prierons sans nous lasser.

L'autre jour, pour vous dire comment c'est possible, et comment l'Esprit en fait suggère dans le cœur des baptisés exactement cette attitude dont je viens de vous parler, l'autre jour, une personne était confrontée à une très grande difficulté par rapport à un de ses proches, une difficulté un peu majeure, et je l'écoutais pendant un quart d'heure, vingt minutes, je sentais un immense mouvement d'impuissance dans mon cœur face à cette situation extrêmement compliquée, difficile, et ne sachant pas quoi dire, je lui ai dit : mais qu'est-ce que vous demandez ? Quelle est votre demande à Dieu ? Et elle m'a dit : que le Christ vienne en Lui. Je crois quelle avait compris que la solution de sa prière, la formulation de sa prière, c'était que le Christ vienne en lui. Et j'ai rajouté : Que le Christ vienne en vous.

 

AMEN