DONNER SA VIE AVEC LE CHRIST

Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (19 octobre 2003)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 
Frères et sœurs, depuis longtemps les commentateurs de l'évangile ont remarqué que la prédication de Jésus pendant sa vie publique se divise assez précisément en deux périodes successives de tonalité assez différente.

Pendant un premier temps, Jésus parcourt presque uniquement la Galilée, du moins dans les synoptiques, annonçant la venue du Royaume de Dieu (Mt 4, 17 ; 10, 7), proclamant les béatitudes (Mt 5, 1-12), le salut et le pardon des péchés, guérissant les malades et chassant les démons (Mt 4, 23-25 ; 8, 14-17). Devant tant de miracles et de merveilles, le peuple est dans l'admiration et l'enthousiasme (Mc 1, 27-28 ; 2, 2 ; 3, 7-10 ; 6, 53-56 etc …) et bien près de l'acclamer comme Messie. On pourrait dire qu'entre Jésus et les foules c'est un peu comme une "lune de miel", une période de grâce.

Certes, il y a bien quelques ombres au tableau: Jésus n'est pas accepté dans sa ville de Nazareth (Lc 4, 22-30 ; Mc 6, 1-6); il y a déjà quelques notes discordantes de la part des chefs du peuple (Mc 2, 24 ; 3, 2-6. Et Jean développera cette sourde opposition tout au long des chapitres 5 à 10 de son évangile). Surtout, il y a déjà derrière l'enthousiasme populaire, le pressentiment d'un malentendu : Jésus est venu apporter un salut pour le cœur, un salut spirituel (même s'il s'étend également au corps), tandis que les foules sont saisies par le merveilleux et voient en lui un thaumaturge, un faiseur de miracles et même un messie politique, venu délivrer Israël de ses ennemis et de l'occupant romain. Ceci explique certains traits, au premier abord surprenants, de la prédication de Jésus. Peut-être avez-vous remarqué que lorsque Jésus chasse les démons, ceux-ci proclament : "Tu es le Fils de Dieu" (Mc 1, 34 ; 3, 11). Il est curieux que ce soient les démons qui reconnaissent en Jésus le Messie. Mais ceci s'explique si on comprend que les démons savent que cela va déchaîner la colère des scribes et des pharisiens et faire éclater le conflit entre eux et Jésus qui le conduira à la mort. De même, quand Jésus guérit les malades, il leur enjoint de ne pas proclamer ce qu'il a fait pour eux (Mc 1, 43-44; 3, 12; 5, 43; 7, 36 etc…). C'est ce qu'on a appelé le "secret messianique". Jésus en effet craint que cette publicité n'accroisse le malentendu sur sa mission. L'évangéliste Jean a bien marqué ce danger quand il nous montre, après la multiplication des pains, les foules qui, dans leur émerveillement, veulent se saisir de Jésus pour le faire roi et il doit s'enfuir dans la montagne tout seul (Jean 6, 15).

Alors, commence une deuxième période dans la vie publique de Jésus. Il va quitter la Galilée pour les régions limitrophes, voire étrangères : on va le retrouver à Tyr (Mc 7, 24) et Sidon (7, 31), donc, en Phénicie, puis à Césarée de Philippe, presqu'à la frontière du Liban (Mc 8, 27). En même temps, Jésus s'éloigne des foules et se consacre de plus en plus à la formation particulière de ses disciples plus proches (Mc 4, 34; 6, 30-31; 7, 17; 8, 27-30 etc …). Bientôt, Jésus va "prendre résolument de chemin de Jérusalem", le chemin de la Croix (Lc 9, 51; Mc 10, 32). Et il va se mettre à annoncer de plus en plus clairement à ses disciples la Pâque de sa mort et de sa Résurrection. L'évangile de Marc que nous lisons cette année, marque très clairement ce tournant. Par trois fois, Jésus annonce sa Passion : "Le Fils de l'Homme va être livré aux mains des hommes : ils le bafoueront, le flagelleront et le mettront à mort" (Mc 8, 31-32; 9, 30-32; 10, 32-34). Rien ne manifeste mieux ce retournement de situation que la double attitude de Pierre telle qu'elle nous est rapportée, presque coup sur coup, par l'évangile. A la question de Jésus à ses disciples : "Pour vous, qui suis-je ?", Pierre répond : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant" (Mt 16, 16). Et Jésus de lui déclarer : "Tu es heureux, Pierre, car cette révélation ne t'est pas venue de la chair, mais de mon Père qui est dans les cieux" (Mt 16, 17). Or, tout de suite après, devant l'annonce de la Passion (Mt 16, 21), Pierre s'insurge : "Non ! Cela ne t'arrivera pas !" (Mt 16, 22) et Jésus doit le rabrouer : "Tu es pour moi un Satan, un tentateur, un obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes" (Mt 16, 23).

C'est dans ce contexte que se situe le passage de l'évangile que nous venons de lire. Les disciples Jacques et Jean demandent à Jésus de siéger de part et d'autre de Lui dans la gloire. Ils sont toujours dans une perspective triomphaliste, ils recherchent honneur et gloire, comme un privilège, qui soulèvera d'ailleurs la jalousie des dix autres. Mais Jésus n'entre pas dans cette perspective : "Vous ne savez pas ce que vous demandez". Et il renverse complètement les données du problème : "Pouvez-vous boire la coupe que je dois boire ? Pouvez-vous être baptisés du baptême dans lequel je vais être plongé ?" C'est le même retournement que nous avons reconnu dans la prédication de Jésus et la présentation de sa mission, mais cette fois exprimé en termes sacramentels, c'est-à-dire appliqués à nous-mêmes. Car Jésus emploie volontairement les images du baptême et de la coupe eucharistique pour les appliquer à sa Passion et à la nôtre : "La coupe vous la boirez et le baptême dont je vais être baptisé, vous y serez plongés".

Jusqu'ici, quand Jésus parlait des sacrements, de l'eucharistie et du baptême, c'était dans leur dimension positive de grâce et de salut. Jésus annonçait le "Pain de vie" (Jn 6, 33-35) qu'Il est lui-même et "celui qui mange ce pain et boit à cette coupe, aura la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour"(6, 54). Voilà une eucharistie qui se situe comme le chemin de la gloire, comme le chemin du Royaume, comme la pré-libation de ce repas messianique que Jésus prendra éternellement avec tous les sauvés. De même pour le baptême. Ce baptême d'eau qu'avait inventé Jean-Baptiste et qui était symbole de purification - plongés dans l'eau pour y être lavés - voici que Jean-Baptiste lui-même l'avait annoncé et Jésus avait repris cette annonce : ce baptême d'eau allait devenir un baptême dans l'Esprit, on ne serait pas seulement plongé dans l'eau matériellement, mais plongé dans l'Esprit Saint, dans la présence de Dieu, dans la vie divine. C'est tout le mystère positif de ce commencement de la vie éternelle en nous. Jésus Lui-même disait à Nicodème que c'était une naissance nouvelle, une naissance d'En-Haut : "Il faut naître à nouveau de l'eau et de l'Esprit". Et voici que tout d'un coup, tout bascule : eucharistie et baptême deviennent des mystères de Passion et de mort.

Dans le texte que nous lisons, l'eucharistie devient la coupe que Jésus doit boire. Coupe mystérieuse mais dont il est clair qu'il s'agit de sa Passion qu'il vient d'annoncer. On discute pour savoir quelle est l'origine de ce symbole de la coupe : s'agit-il de la coupe des devins qui s'en servaient pour prédire l'avenir ? S'agit-il de la coupe de la colère de Dieu dont parlent les psaumes (Ps 74, 9) et l'Apocalypse (Apoc. 15, 7) ? S'agit-il des coupes de libations qui servent à verser le sang sur le sacrifice ? De toute façon, il s'agit ici de la coupe de l'eucharistie mais présentée comme la coupe de la Passion, de la souffrance, de la destinée tragique de Jésus.

Il en va de même du baptême. Après avoir parlé du baptême d'eau de Jean-Baptiste, puis du baptême d'Esprit que Jésus est venu apporter comme Messie, voici qu'un troisième baptême, plus exactement une troisième signification du baptême, se découvre à nous et qui est le baptême de la mort : "Pouvez-vous être baptisés du baptême dont je dois être baptisé" ? N'oublions pas que "baptiser" veut dire "plonger". Plongés dans l'eau, geste visible, sensible qu'avait inventé Jean-Baptiste, plongés dans l'Esprit, c'est-à-dire dans l'immensité de l'amour de Dieu, mais plongés aussi dans la mort, ensevelis dans la mort. saint Paul nous le dira : "Vous tous qui avez baptisés dans le Christ, c'est dans sa mort que vous avez été baptisés, que vous avez été plongés" (Rom. 6, 3).

Voilà donc que le baptême est un baptême dans la mort du Christ. L'eucharistie est une participation à la coupe de la Passion du Christ. C'est un aspect des sacrements qui est peut-être plus difficile à percevoir. Que veut dire "être baptisé dans la mort du Christ ?" Avez-vous conscience, vous chrétiens, d'avoir été baptisés non seulement dans l'eau et dans l'Esprit Saint, mais dans la mort du Christ ? Comprenez-vous ce que cela veut dire pour notre vie chrétienne que d'être plongés dans la mort, dans la Passion, dans le tombeau du Christ ? Car saint Paul le dit aussi : "Vous avez été ensevelis avec le Christ dans son tombeau" (Col.2, 12; Rom. 6, 4). L'eucharistie, certes, c'est un repas fraternel, c'est un repas de communion avec Dieu et de communion entre nous. L'eucharistie, c'est l'Église qui se construit, le Royaume qui commence, mais c'est aussi la participation à la souffrance, à la Passion, à la mort, au sacrifice du Christ. Nous ne pouvons pas séparer ces deux aspects : baptisés dans l'Esprit, baptisés dans la mort, participants au repas messianique, participants au repas sacrificiel du Christ immolé et offert comme une victime. Cela ne veut pas dire que notre foi chrétienne est une foi qui s'achèverait dans cette vision pessimiste de la mort du Christ, comme si le dernier mot de toute chose était un holocauste, un échec, une déréliction, une mort. Et pourtant, cette mort est le passage obligé, il n'y en a pas d'autre, pour parvenir à la vie éternelle, au Royaume, à la résurrection, au repas messianique, au don de l'Esprit. Il n'y a pas d'autre chemin pour aller à Pâques que de passer par la Passion. Cela veut dire fondamentalement que par le baptême nous sommes plongés dans le mystère du Christ qui est un mystère de triomphe, mais de triomphe par le don de soi. Qu'est-ce que la mort du Christ sinon le don ultime, le don de sa vie. Jésus l'a dit Lui-même : "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie" (Jn 15, 13). Donner sa vie, c'est cela mourir. Ne prenons pas mourir simplement comme la fin de la vie, comme la fin de toute chose, comme si c'était l'ultime butoir sur lequel notre existence venait s'écraser. La mort c'est un don. Mourir, et mourir dès maintenant, mourir chaque jour, et mourir avec le Christ, et mourir jusqu'au moment ultime de notre mort, c'est donner sa vie. Notre vie n'est pas faite pour que nous l'enrichissions jalousement, elle n'est pas faite pour que nous la gardions égoïstement. Notre vie n'est pas faite pour être le lieu des délices que nous organisons de richesse en plaisir et de plaisir en savoir. Notre vie elle est faite pour être donnée, donnée chaque jour, donnée à chacun de nos frères, aux plus proches et aux moins proches. Donnée d'innombrables manières, en donnant son affection, en donnant son temps, en donnant son savoir, en donnant son argent, en donnant tout ce que nous sommes. Se donner, c'est cela seulement qui donne sens à notre vie. Notre vie ne peut pas trouver son sens en se repliant sur elle-même dans une simple auto-satisfaction renouvelée. Notre vie ne trouve son sens que dans l'écho qu'elle trouve en celui à qui nous la donnons. Et cet écho est réciproque : nous devenons nous-même en devenant l'écho du don que les autres nous font de leur propre vie. Nous nous construisons les uns les autres par ce don mutuel. Etre chrétien, c'est devenir un être de relation, un être de donation et de réception, un être d'échange, un être de partage comme le Père, le Fils et l'Esprit éternellement vivent dans cette circulation infinie d'amour qu'il y a entre eux. Ils ne sont eux-mêmes que l'un par l'autre. Le Père n'est Père que par le Fils, le Fils que par le Père, et l'Esprit que par le Père et le Fils, et nous sommes invités nous aussi à être nous-mêmes en nous donnant et en nous recevant des mains de Dieu et des mains de tous nos frères qui sont les ministres de Dieu.

Donner sa vie, c'est jour après jour en faire l'offrande, le sacrifice, et c'est dans ce sens que nous devons mourir à nous-même, c'est-à-dire mourir à cet instinct pervers qu'il y a en nous du repliement sur soi et de l'auto satisfaction égoïste. Nous devons entrer dans une logique nouvelle qui est celle d'un dépouillement, car donner sa vie pour l'autre ne va pas sans risque. Si nous donnons notre vie aux autres, nous n'en sortirons pas indemnes. Nous y laisserons des plumes, comme on dit, parce qu'on ne peut pas se donner et en même temps se retrouver de plus en plus soi-même, riche de toutes nos qualités. Se donner, c'est partager, donc offrir, donc sortir de soi-même. Et le grand mystère, c'est que c'est en se dépouillant, c'est en sortant de soi-même, c'est en acceptant d'être des hommes et des femmes de l'ailleurs, c'est en cela que nous devenons pleinement nous-même et que nous pourrons parvenir à la béatitude.

Que notre baptême, que notre vie baptismale que notre eucharistie, que ce repas auquel nous allons participer maintenant, soit pour nous l'acceptation de ce don qui n'est pas simplement un mot, qui doit être une vérité quotidienne, et sans cesse renouvelée, et qui va nous coûter, nous déchirer, mais nous conduire à la splendeur du Royaume.

 

 

AMEN