PLEINEMENT HOMMES ET PLEINEMENT ENFANTS DE DIEU

Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (20 octobre 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, l'épisode que nous venons d'en­tendre fait partie de ces nombreux moments qui s'accumulent surtout quand s'approche la Passion, où les ennemis de Jésus, pharisiens, hérodiens, sadducéens, viennent pour lui tendre des pièges. Comme ils ont amené une femme en flagrant délit d'adultère (Jean 8, 3-11), et lui ont dit :"Faut-il ou non la lapider ?" de la même manière, ils viennent lui demander : "Faut-il ou non payer l'impôt à César?" C'est un piège. Si Jésus répond : "lapidez-la !", on lui dira : "c'est bien la peine de te présenter comme le prophète de la miséricorde" ; s'il dit : "ne la lapidez pas", Il se met en contradiction avec la Loi de Moïse. S'Il dit : "Payez l'impôt à César", c'est un collaborateur avec non seulement le pouvoir, mais avec le pouvoir occupant. S'Il dit :"Ne payez pas l'impôt à César", on le dénoncera comme un révolutionnaire qui prêche la révolte contre l'autorité.

Dans un cas comme dans l'autre, Jésus, avec beaucoup de finesse se tire du piège : "Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui lance la pre­mière pierre", ils sont bien obligés de partir tous la tête basse ; ou ici : "Montrez-moi donc la pièce avec laquelle on paie l'impôt. Manifestez donc que vous avez dans votre poche une pièce avec la tête de César et la devise de César. Alors, pourquoi me poser des questions ? Rendez donc à César ce qui est à César". Cela pourrait être simplement une habileté supérieure, une intelligence extrême de la part du Christ, mais l'évangile n'est pas fait pour nous raconter de belles anecdotes et pour nous manifester que Jésus est plus doué que les autres, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Si Jésus a dit cela et si les évangélistes ont pris le soin de nous le rapporter, c'est que cela va au-delà de l'anec­dote, au-delà du bon mot. En réalité, quand il s'agit de la femme adultère, ce que Jésus dit va bien plus loin que la situation concrète, il s'agit de la miséricorde, du pardon, et de ses rapports avec le péché.

Ici, de même, il s'agit bien davantage que de se tirer d'un mauvais pas ; Jésus aborde de front la question du rapport entre Dieu et César, c'est-à-dire la question du rapport entre l'ordre de la nature, de la création, l'ordre des choses que l'on dit profanes, natu­relles, et puis le domaine spirituel, le domaine reli­gieux. Problème difficile que tous les hommes, et tous les chrétiens en particulier ont eu bien des difficultés à résoudre. Quel est le rapport entre la politique et l'Église ? entre la culture et la foi ? entre les réalités quotidiennes de ce monde et notre vocation surnaturelle ?

Il y a des solutions simples ou simplistes. L'une d'entre elles consisterait à dire : puisque mani­festement Dieu est bien au-dessus de César, il faut subordonner entièrement César à Dieu, il faut absor­ber en quelque sorte tout ce qui est de l'ordre de la nature dans le domaine spirituel. C'est la tentation de la "chrétienté" où les lois de Dieu deviennent les lois du monde et où tous les problèmes, qu'ils soient d'or­dre culturels, politiques ou autres, sont résolus à partir des principes théologiques, des principes de la foi. Manifestement, Jésus n'est pas de cet avis. Il ne dit pas : "rendez à Dieu ce qui est à César", mais Il dit: "rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu". Jésus n'est donc pas pour l'absorption du naturel dans le surnaturel, Il n'est pas pour l'élimina­tion de toutes les réalités profanes, créées, de ce monde, au profit de la seule domination des réalités spirituelles. Saint Thomas, d'ailleurs, sera un des meilleurs commentateurs dans le concret de cette page d'évangile, il affirmera toujours que la surnature ne remplace pas la nature, et qu'au contraire, la grâce (entendons la relation spirituelle avec Dieu par la­quelle nous sommes sauvés), présuppose la nature. Nous ne pouvons pas éliminer l'ordre des choses de ce monde au profit exclusif d'une théocratie.

Il y a une autre solution que l'on pourrait croire induite par les paroles de Jésus, c'est la sépara­tion des pouvoirs, la séparation de l'Église et de l'État. D'un côté, César, la nature, les événements de ce monde qui se débrouillent dans leur domaine, et puis d'un autre côté, le spirituel, les réalités de Dieu, ce qui compte vraiment. Nous serions quelquefois tentés d'accepter cette séparation, et beaucoup de chrétiens, en concluraient que la politique, les choses de ce monde, c'est secondaire, c'est à la limite pas très pro­pre, un peu méprisable, marqué par le péché. Laissons cela de côté, que ceux qui veulent s'en occuper s'en occupent, et nous, nous allons nous occuper du spiri­tuel, de ce qui compte vraiment. Séparation des pou­voirs !

Est-ce cela que Jésus veut dire ? Ce n'est pas le commentaire que l'Église nous propose aujourd'hui à travers la première lecture, celle que nous avons entendue tout à l'heure tirée de l'Ancien Testament et qui est choisie exprès pour éclairer la page d'évangile. Dans cette lecture, nous voyons un homme d'état, un empereur, Cyrus, à qui Dieu s'adresse : "Tu ne me connais pas. Tu ne fais pas partie du peuple élu. Tu n'es pas juif. Tu ne connais pas la Loi. Tu ne sais même pas qui je suis. Et pourtant, c'est moi qui t'ai choisi, c'est moi qui t'ai donné le pouvoir pour que tu l'exerces avec toute ton intelligence, avec toute ta finesse, avec tout ton sens politique, mais je t'ai donné ce pouvoir pour que l'on sache qu'il n'y a que moi qui suis Dieu sur la terre". Autrement dit, quand Cyrus (César), exerce son pouvoir politique, quand la nature se déploie selon les lois qui lui sont propres, cela nous conduit à Dieu, cela manifeste que Dieu est seul dans le monde. Car n'oublions pas que toutes les réalités dites "profanes", toutes les réalités dites "mondaines", toutes les réalités dites "naturelles", sont le résultat de la création de Dieu. C'est Dieu qui a créé le monde, c'est Dieu qui a créé l'homme, c'est Dieu qui a créé notre intelligence, c'est Dieu qui a donné à ce monde dans ce geste créateur, la possibilité de vivre selon un certain nombre de lois, de structures qui sont façon­nées par l'intelligence de l'homme, par la liberté de l'homme, par la volonté de l'homme. Tout cela est de Dieu et ne peut donc que conduire à Dieu. La relation à Dieu ne commence pas au moment de la foi, au moment de l'appel surnaturel, au moment où Dieu offre à l'homme de participer à sa propre vie trinitaire, mais la relation à Dieu commence dès le début. Tout l'ordre dit "profane", tout l'ordre dit "de la création", s'origine lui aussi à Dieu et conduit lui aussi à Dieu.

Ce qui est capital, c'est que cet ordre de la nature, cet ordre des réalités concrètes de tous les jours que nous vivons au niveau professionnel, fami­lial, culturel, dans toutes ces activités de notre intelli­gence humaine, tout cet ordre, s'il vient de Dieu et conduit à Dieu, n'est pas pour autant "anschlussé" si je peux dire, par les principes surnaturels de la grâce, il a ses lois propres. Dieu en créant le monde lui a donné les capacités de se gérer comme monde. Dieu a donné à l'homme une intelligence pour qu'il s'en serve, non pas seulement pour qu'il la subordonne à la révélation et à la foi, mais pour qu'il s'en serve dans son ordre propre, pour qu'il ait des capacités artistiques, littérai­res, humaines, politiques, économiques, etc …C'est en gérant ce que Dieu lui a donné par sa nature, que l'homme doit accomplir toutes ses œuvres de ce monde. Et il doit les accomplir parce qu'elles viennent de Dieu et conduisent à Dieu, et parce que construire un monde plus humain, plus juste politiquement, mieux équilibré, c'est aussi préparer le Royaume. Ce n'est pas se mettre dans une voie sans issue qui ne conduirait qu'au péché, au mal, à la corruption, à tou­tes sortes de défauts dont il faudrait s'écarter, se tenir à l'abri pour s'occuper enfin du spirituel. Le spirituel se lie à l'humain, au naturel, il ne l'écarte pas, il ne l'écrase pas, il ne le domine pas, il ne le détruit pas, il l'accomplit.

Comprenons bien que la grâce, c'est-à-dire cet envahissement de nous-mêmes par une force supé­rieure qui vient de Dieu, la grâce n'existerait pas si elle n'était pas donnée à quelqu'un qui a déjà sa structure et qui se tient debout. Avant d'être chrétien, avant d'être croyant, il faut d'abord être un homme, car si nous n'étions pas des êtres humains et le plus pleinement humains possible, qui donc serait chrétien ? Ce ne serait rien du tout, si nous n'étions que des larves ou des zombies ! Il faut que nous soyons d'abord aussi pleinement que possible correspondant à ce don de Dieu dans la nature, pour que puisse nous être donnée la grâce, et la grâce vient, non pas sup­planter la nature, non pas anéantir les réalités concrè­tes, mais elle vient les purifier, les guérir, puisque péché il y a, et les accomplir, leur donner une pléni­tude, transfigurer ces réalités naturelles, et transfigu­rer ne veut pas dire détruire. Cela veut dire donner une dimension supplémentaire à quelque chose qui se tient déjà par lui-même.

Cela est extrêmement important parce que beaucoup de chrétiens ont tendance à tomber dans une erreur ou dans une autre à ce sujet, et finalement, cela risque fort d'aboutir à une absence des chrétiens, d'un certain nombre d'instances où il serait nécessaire, indispensable qu'ils se trouvent, et qu'ils se trouvent selon leur qualité de chrétiens, c'est-à-dire non pas de moins hommes, ou de plus hommes, ou d'autres que les hommes, mais simplement d'hommes le plus par­faitement réalisés possible. Mépriser la politique sous prétexte que c'est une réalité compliquée à gérer, et qu'il y a bien des défauts dans la vie politique, mépri­ser la culture sous prétexte que la seule chose qui compte, c'est d'aller au paradis. Je pense toujours à ce père dominicain que j'ai connu, qui, à saint Maximin, pas loin d'ici, nous vantait les vertus d'une abominable statue de la Sainte Vierge qui était raide comme la justice et qui nous disait : c'est un chef-d'œuvre, parce que ce sculpteur est un grand chrétien, pensez, il a six enfants ! Il est évident que cette statue n'en était pas plus belle à cause des six enfants, cela n'avait rien à voir. Il eût fallu d'abord que ce soit un vrai artiste, capable de faire une belle statue pour qu'elle puisse si possible, par surcroît, nous conduire au paradis.

Frères et sœurs, n'escamotons pas les réalités de ce monde au profit de celles du ciel. Ne subordon­nons pas non plus les réalités de ce monde à celles du ciel. N'ayons pas une double vie, une pour ce monde et une pour le ciel, mais laissons la grâce de Dieu telle qu'elle est vraiment, non pas nous écraser, car Dieu n'a jamais voulu écraser quoi que ce soit, mais au contraire nous prendre au plus profond de nous-mê­mes, au plus profond de ce que nous sommes comme êtres humains, et ceci par la volonté créatrice de Dieu, laissons sa grâce nous prendre au plus profond de nous-mêmes pour nous épanouir comme hommes, et donc aussi, puisque c'est la grâce de Dieu, comme enfants de Dieu, comme frères du Christ et comme promis à l'éternité bienheureuse dans laquelle nous serons pleinement hommes et pleinement fils de Dieu.

 

 

AMEN