ÊTRE RESPONSABLE DE MOI OU DE LUI ?
Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (22 octobre 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
J'avais voulu avant de lire ce texte, parler de notre paroisse et surtout en ce qu'elle s'approche de plus près des plus pauvres et défavorisés de notre ville, de notre quartier, vous avez trouvé une page à la fin du bulletin, une page qui résume vingt ans d'activité du Comité Aide et Soutien, qu'on appelle le CAS. Nous avons essayé, avec l'équipe actuelle, de faire une sorte de bilan de ce que nous essayons de faire ensemble en votre nom, puisque nous sommes envoyés en votre nom, en tant que service paroissial, nous le faisons avec vous, pas simplement avec votre argent, il en faut c'est vrai, mais le plus important c'est que nous sommes là en votre nom pour accueillir, écouter, recevoir les défavorisés.
En lisant ces textes, et en lisant aussi les témoignages des membres du Comité, que vous trouverez sur la feuille accompagnant le bulletin de cette semaine, je me suis aperçu que la demande est toujours très ambiguë. La misère quelle qu'elle soit n'est jamais très agréable à regarder, à écouter, à recevoir, c'est pour cela qu'elle est misérable d'ailleurs. Il n'y a pas de belle misère, il n'y a pas d'esthétique de la misère qui ferait que nous nous engageons dans un combat héroïque. Recevoir des pauvres, des défavorisés, que ce soit matériellement ou psychologiquement, c'est toujours s'engager à être en contact avec ce qui est moins bien, inachevé, moins le beau, et qui nous renvoie peut-être à ce que nous avons en nous-mêmes et que nous masquons. Le renvoi est immédiat et souvent culpabilisant, il nous renvoie à quelque chose qui nous fragilise peut-être, quelqu'un que nous voyons dériver lentement dans l'alcool, ou ayant perdu tous ses repères sociaux ou affectifs, ne peut pas ne pas engendrer en nous une sorte de déstabilisation, pourquoi vous, moi, tenons-nous ? Chacun de nous a dans sa famille, dans son histoire, ou dans ses proches quelqu'un qu'il a vu "descendre", chuter, on sent bien qu'il y a une précarité qui nous touche tous, on sent bien que nous ne sommes pas invincibles, et justement, c'est cette illusion de la toute puissance, de l'invincibilité que nous ne voulons pas interroger et peut même nous faire reculer lorsque nous rencontrons quelqu'un de blessé. Cette personne qui est là dans sa misère, demande cinquante francs pour aller à Manosque, trente pour un sandwich, mais en fait demande autre chose que sa vraie misère serait en droit de réclamer. Il y a toujours un décalage entre ce qui est formulé dans un premier abord et ce dont la personne a vraiment besoin. En écoutant récemment des médecins qui revenaient d'un congrès sur "l'humanitaire", après un travail actif et efficace en vue de monter une unité hospitalière qui devait combattre un virus particulier en Afrique noire, j'entendais ce propos, on arrivait à guérir les jeunes femmes et les jeunes hommes touchés par cette maladie, mais cela avait engendré dans la tribu et la population de cette ville un mal-être social : cette guérison médicale avait déplacé le mal sur un autre plan. Ils disaient : "Nous sommes envoyés comme humanitaires pour guérir, nourrir, assurer une survie à ceux qui n'ont pas à manger, n'ont pas de quoi se nourrir et se guérir, mais souvent nous constatons que nous ne faisons que déplacer, nous guérissons, mais finalement les conséquences de ce mieux être médical dans la tribu en question avait provoqué des heurts importants, au point même de fragiliser la cohésion sociale qui les abritait et les maintenait ensemble". En entendant tous ces gens qui arrivent de l'humanitaire, on peut être découragé. Une réflexion plus intense et approfondie se fait maintenant dans ce monde-là et vous l'entendez comme moi, on ne peut pas simplement guérir, sauver, nourrir, vacciner. Je crois qu'il y a une misère, et si je dis cela ce n'est pas pour démissionner, mais il y a une misère irréductible. Le Christ Lui-même le dit : "Les pauvres vous les aurez toujours !" Et c'est cette irréductibilité de la misère qui en fait nous irrite profondément, engendre progressivement en nous une sorte de résignation : ce sera toujours comme ça pour eux et pour moi, il n'y a rien à faire.
En écoutant les témoignages de ceux qui depuis très longtemps accueillent dans cette paroisse, j'ai été étonné de constater et vous le découvrirez vous-mêmes en les lisant, qu'il s'agit avant tout d'une relation inattendue, imprévue, de quelques mots qui parfois sur plusieurs années établissent une relation. Et je pense avec eux, ne pas avoir toujours réussi à sauver ou à remettre dans une vie sociale des personnes dont on aimerait qu'ils puissent vivre un peu "comme nous", mais je ne suis pas certain qu'ils le veuillent vraiment. Par contre, ce dont ils ont besoin, et qui est très coûteux, c'est de mon humanité : pour que je sois une sorte de répondant à ce qui manque à leur humanité au moment où je les reçois, et ça, c'est très coûteux. Il y a aussi le service social matériel, et nous l'assurons autant que nous pouvons, et dans le questionnaire que nous vous proposons, nous vous demandons de nous aider à mieux répondre aux demandes, mais il y a une chose qui est moins évidente, c'est que cette personne qui est déficitaire dur la plan humanitaire, et donc en conséquence est déficitaire sur le plan des relations qu'elle peut établir, a besoin à un certain moment, d'un répondant, de quelqu'un qui répond en face de lui, qui répond non pas à sa place, lui disant, il faut que tu fasses ceci et cela, mais il ne le peut pas, il n'en a pas envie, je ne sais pas si Gérard est au fond de l'église, mais Gérard est Gérard, et vous le connaissez assez, on a essayé avant moi de le réinsérer pour qu'il soit là assis au milieu de nous, c'est raté, il n'est pas parmi nous, il est différent, il est au parvis et il n'a pas l'air de s'en plaindre. Gérard est un exemple parmi d'autres. Il y a une demande cachée derrière une demande d'argent, de nourriture, qui est une autre demande : être homme avec quelqu'un qui m'écoute comme homme. J'entends la demande, et j'entends surtout ce qu'elle cachait : reçois-moi comme tel, pour que je puisse me re-hisser à une relation humaine dans laquelle je me sentirais capable de te répondre. Je crois que le CAS justement fait l'expérience de tout ce qu'on peut recevoir, ce qui est donc une sorte d'inversion des rapports, parce qu'il n'était pas prévu de rencontrer dans ma vie telle personne, telle dégradation humaine. Or vous étiez là pour écouter, vous ne comptiez pas votre peine en humanité dans cet accueil, quelqu'un qui pouvait un court moment, rétablir un lien qui lui garantisse d'être toujours un homme. C'est valable aussi pour les gens qui sont malades. Au moment où la maladie qu'elle soit physique ou psychique, au moment où les gens sont atteints ils n'ont pas besoin nécessairement qu'on leur explique tout le processus médical, ils ont besoin qu'on maintienne avec eux au pied du lit, un lien humain qui les fasse exister en personnes humaines.
Quand Jésus répond aux apôtres, bizarrement, Il leur dit : "Je ne vais pas vous donner ce que vous voulez, par contre, je vais me dévoiler en ce que Je Suis, la coupe que je vais boire, le baptême que je vais recevoir pour vous, je vais dire bien davantage de Moi, pour être davantage dans la relation avec vous, pour que vous puissiez ou non accepter de partager ce que je vous ai dit de Moi." La question a été très présomptueuse : partager la gloire en siégeant à sa droite et à sa gauche. Plutôt que de prendre la question en disant qu'ils visent trop haut et qu'ils sont au-delà de leur désir, Jésus dévoile quelque chose de sa destinée, de sa force, de sa fragilité, non pas pour égaliser une relation qui ne sera jamais égale, mais pour leur permettre de rentrer dans cette relation, pour leur permettre de partager quelque chose que Lui-même nous donne de Lui. Cela, c'est une relation authentique, en ce sens qu'il nous est plus facile quand on reçoit quelqu'un de misérable de chercher une manière de le sortir de sa misère, et malheureusement, nous avons fait l'expérience très souvent que ces "plans" que nous échafaudons ne fonctionnent pas bien. Je peux raconter l'histoire d'un éthéromane qu'un des frères avec beaucoup de patience recevait au petit déjeuner juste avant la messe du dimanche, pour le consoler et l'aider. Or on le retrouvait systématiquement après la messe à la pharmacie locale en train d'acheter sa bouteille d'éther. Le frère avait bien raison d'avoir cette patience, il a gagné son paradis, mais la consolation qu'il apportait à cet homme le faisait encore plus chuter dans cette dépendance dont il n'est pas sorti.
On a un peu plus de chance que les autres, frères et sœurs, nos misères sont assez cachées, nous les maquillons en mettant plein de choses dessus pour que cela se voie moins. Nos proches, nos frères et nos sœurs sont plus au courant, mais cela fait partie de l'intimité. Il y en a pour qui la misère est très visible, quasi publique. Ce que je dis là n'est pas pour démissionner, mais il y a un visage de chrétien qui est avant tout un visage de répondant, non pas "être responsable au nom de", ça c'est mon idée pour vous sortir de votre misère, mais être responsable de moi pour que l'autre soit responsable de lui, je crois que c'est cela la vraie relation. Souvent, à cause de la misère, nous avons envie d'être responsables "en son nom". Dans un autre groupe de réflexion que le service social, quelqu'un disait qu'il avait aidé un groupe de maghrébins au niveau de l'alphabétisation et il s'est aperçu qu'il avait un désir très fort de les aider pour qu'ils apprennent le français et qu'ils s'intègrent, et il s'est rendu compte qu'il était tout seul à porter ce désir, ils avaient démissionné, ils l'avaient laissé au milieu d'eux portant tout seul le beau désir de les voir intégrés, parlant français, sachant compter, il était leur chef et les autres n'avançaient plus parce qu'ils avaient démissionné d'eux-mêmes. Le rapport avec le pauvre qui à chaque fois nous oblige à être un peu moins pauvre que lui nous incite à penser qu'il nous faut un projet pensé à sa place, et en agissant de la sorte, je l'empêche d'imaginer le chemin qu'il pourrait prendre lui-même tout en restant apparemment dans sa misère dans laquelle il retrouverait un peu d'humanité.
Frères et sœurs, toutes ces réflexions et celles que vous pouvez vous faire, parce que nous ne sommes pas les seuls à nous confronter à la misère, mais nous sommes envoyés comme paroisse auprès de ceux qui par hasard ou non rentrent dans cette église, frappent à la porte du presbytère pour demander quelque chose de plus qu'ils n'osent exprimer. Nous avons besoin de vous, nous vous engageons, nous avons besoin de personnel, d'idées. Les choses sont très complexes à Aix-en-Provence, nous avons comme paroisse, comme visage de chrétiens, à répondre davantage mais de façon plus subtile à cette demande-là, ce n'est pas seulement de donner des sandwichs, de distribuer des colis, de donner un peu d'argent à ceux qui ont besoin, cela nous pouvons le faire, mais il y a quelque chose d'autre à quoi nous devons réfléchir, et c'est la manière dont nous pourrions accepter de payer en humanité la rencontre qui nous est demandée, en des gens qui finalement souffrent de quoi, sinon de ne pas avoir de répondant dans leur vie. C'est comme un cercle sans fin, puisque, moins il y a de répondant, plus ils seront seuls, et moins il y aura de personnes à qui partager l'être qu'ils sont, la personne humaine qu'ils veulent devenir malgré tout, au-delà de la déchéance apparente qui peut être visible en eux.
Frères et sœurs que cette réflexion à travers le dialogue de Jésus et des apôtres qui nous propose d'aller plus loin et de partager sa gloire, mais qui nous propose aussi de passer par cette coupe et cette souffrance, peut-être pour nous proposer d'accepter que l'autre souffre différemment, d'une souffrance qui ébranle un peu la mienne, et que son vrai besoin est d'être avec moi comme frère, pour qu'avec lui, nous allions ensemble vers Dieu qui nous appelle tous deux à être ensemble devant Lui.
AMEN