FILS DE CÉSAR OU FILS DE DIEU ?
Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (17 octobre 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Mais qui dit frères, dit fils d’un même père et nous renvoie soit à l’origine, soit à la fin. Il faut qu’on trouve quelque chose, sinon il faut qu’on trouve en nous-mêmes la raison d’être frères les uns pour les autres. Comme vous le constatez, on ne trouve pas tellement en soi, le dimanche matin, avant de se lever pour la messe, ou même lundi matin, encore pire, des raisons d’être frères les uns des autres, il y a même beaucoup de raisons pour ne plus l’être. Donc, ça ne marche pas, ou alors il faut trouver une sorte d’inconscient collectif plus fort que nous et qui nous inciterait tous les matins à relire la Déclaration des Droits de l’Homme avant les Laudes, pour être sûrs qu’on est frères les uns des autres. Moi, je le reçois apparemment d’un père, en étant fils pour être frère, là ça me paraît un peu plus logique. Il y a donc une sorte de trou, de place non désignée, quelqu’un qui n’est plus dit, quelqu’un qui n’est plus nommé, ou quelque chose qui n’est plus désigné : le ciel.
Mon idée est la suivante, et je me réfère à un livre que je vous recommande et que je lis avec passion, de Marie Balmarie qui est psychanalyste, qui est chrétienne, et qui vient d’écrire un livre : "Abel ou la traversée de l’Eden" et qui pose des questions, comme ça, comme les psychanalystes aiment les poser, qui vont un peu dans les coins obscurs pour dénoncer là où la vérité s’est transformée sans qu’on l’ait vu, en mensonge ou en imposture. C’est un beau rôle et elle le fait bien. Dans son premier chapitre, elle reprend un peu les textes fondateurs de la Déclaration des Droits de l’Homme, et après, elle lit Tocqueville que je n’avais jamais lu parce que ce n’est pas mon domaine, que j’ai trouvé absolument passionnant, et ce comte de Tocqueville, dont nous avons déjà parlé ici, il a déjà été cité ici dans cette enceinte, donc aristocrate, qui va se rallier aux idées révolutionnaires de 1830, va faire un voyage aux Etats-Unis et va écrire un livre qui s’appelle : "La démocratie en Amérique". Il y a un chapitre dans ce livre qui s’appelle : "Du despotisme possible dans la démocratie", quelques mots assez intéressants sur nous pour découvrir comment les Césars nous ont eu.
Alors, évidemment, nous sommes encore impressionnés par les Césars idéologiques qui ont dominé le vingtième siècle. Tant que nous avions l’esprit et l’énergie occupés à lutter contre les Césars des idéologies qui sont tombées, les bustes sont par terre (il y a aux Champs Elysées à Paris une très belle sculpture qui représente dans un pseudo-temple de Bouddha, une chemise de Mao vide, c’est explicite, c’est clair, il n’y a rien à dire de plus, le col est parfait, les boutons sont bien fermés, mais il n’y a rien dedans, tout est dit), ces idéologies-là sont mortes, c’est vrai. Mais entre-temps se sont sournoisement glissés d’autres Césars pas tout à fait bienveillants à notre égard.
"Il me semble, écrit de Tocqueville, que si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères, il serait plus étendu et plus doux et il dégraderait les hommes sans les tourmenter. Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde. Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux,( ce que nous sommes), qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils s’emplissent l’âme. Chacun d’eux retiré à l’écart est comme étranger à la destinée de tous les autres, ses enfants et ses amis forment pour lui toute l’espèce humaine".
Début du dix-neuvième siècle, c’est ce qu’on appelle la notion de tribu qui a articulé de nombreuses "pubs", c’est tout à fait ça ! Les gens vous disent : "Ah, les amis, c’est très important, la famille elle est fragilisée, il faut la tenir". Destinée commune de l’humanité : qui s’en soucie ? Cela a rapport au ciel peut-être ? Je continue la lecture : "Quand au demeurant de ses concitoyens il est à côté d’eux mais il ne les voit pas, il les touche, mais il ne les sent point. Il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie".
Patrie ... Père ; fils ... frère ! Patrie ... Je continue : "Au-dessus de ceux-là, ces hommes semblables et égaux, s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort".
On est passé de l’individualisme qui est désigné dans ce que je viens de lire dans l’état assurance, l’état protection, l’état mère. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Je ne vais pas rentrer dans le débat des trente-cinq heures ... mais voyez comme tout s’articule.
"Il ressemblerait à la puissance paternelle ou maternelle, si comme elle il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril, mais il ne cherche au contraire qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance. Il aime que les citoyens se réjouissent pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre. Il pourvoit à leur sécurité, il prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leur succession donc divise leur héritage, et c... Que ne peut-il leur ôter le trouble de penser et la peine de vivre ? C’est ainsi qu’il rend tous les jours moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses, elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait. Après avoir ainsi pris tour à tour dans ses puissantes mains, l’avoir pétri à sa guise, le souverain (le César) l’état providence étend ses bras sur la société tout entière, il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses, uniformes à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus rigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule, il ne brise pas les volontés, il les amollit, il les plie, il les dirige. Il force rarement à agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse, il ne détruit point, il empêche de naître !"
Je n’ai guère envie de compléter. "Il ne détruit point il empêche de naître". Là pour le coup, et le prêtre et le psychanalyste ne peuvent que signer de tout leur inconscient possible ce texte-là. Le problème est la naissance, notre naissance à l’usage que nous avons de nous-mêmes. Et nous sommes sournoisement invités, insidieusement invités de nous défaire de ce devoir à l’égard de nous et donc des frères qui sont à côté. Nous sommes sur une ligne de crête, en fait tout cela signale, ouvre la place à un ciel que nous avons éloigné et que nous avons déserté. Mais on ne doit donc plus rêver dans l’autre sens d’une sorte de démocratie hyper-chrétienne qui forcerait la place du ciel, il y a une séparation que nous devons maintenir ; il y a une ligne de crête entre le rêve, l’illusion d’un royaume ou d’une démocratie absolument chrétienne, et puis la situation dans laquelle nous pensons autrement, c’est-à-dire, il faut que le monde dans lequel nous vivons qui n’en a pas envie personnellement maintienne en lui la possibilité de toutes les potentialités, dont le ciel, mais ne nous laissons pas avoir par ce monde, quand le monde l’air de rien obscurcit d’un nuage ce ciel trop lointain, fait taire cette voix mystérieuse de Dieu, ramasse l’homme sur lui-même lui fait oublier qu’il est mortel et qu’il a à traverser la vie pour aller plus loin. C’est une sorte " d’oubli "... En désertant progressivement, curieusement, nous avons recommencé la scène du péché originel, ce n’est pas que nous ayons été chassés, c’est que nous nous sommes éloignés, nous sommes partis. Nous avons rêvé un peu que le monde dans lequel nous vivions, tant bien que mal, mais mieux que mal, suffirait peut-être à notre désir d’immortalité, notre désir, de ciel, notre désir de Dieu. Mais en tuant en nous progressivement par un étouffement presque silencieux, ce désir qui à mon avis est le cœur, car c’est là que nous retrouverons trace en nous de ce que nous pouvons trouver dans cette terre et dans ce monde et que nous ne pouvons trouver qu’au-delà sans pour autant déserter le monde, parce que les deux tentations sont présentes, le désir intact, plus fort que nous mais qui est aussi orchestré sur le plan collectif, communautaire, que nous devons susciter les uns dans les autres pour que se maintienne en nous l’horizon suffisamment dégagé que nous ne sommes pas uniquement de ce monde, mais que nous avons dans ce monde et par ce monde à aller plus loin vers le ciel, pour rester des frères et des fils. Non pas des fils de César, mais des fils de Dieu. Il faut que nous nous battions là où nous sommes. Peut-être que le mouvement collectif de notre société dite désenchantée voire décadente, je n’en sais rien est plus fort que notre volonté et que notre foi, mais là où nous sommes placés, dans l’histoire où nous sommes, nous avons à résister en protestant que nous ne sommes pas d’accord sur la fermeture du ciel, sur la fermeture des besoins spirituels de l’homme, que nous avons à la signifier, peut-être que nous ne renverserons pas la vapeur pour le vingtième siècle ni le vingt et unième, et que l’Europe se dégrade, se corrode sous cet effet-là, mais en tout cas, nous n’avons pas à désespérer, nous avons à nous situer dans la lutte que nous avons à mener contre nous-mêmes, contre le monde qui effectivement, l’air de rien, dans son inertie propre nous invite à oublier progressivement le ciel.
L’idée qui est là et qui est très intéressante, c’est que notre culture qui est le terreau et nous l’avons souvent dit ici, le terreau de ce qui peut nous mener plus loin est en deuil ignoré d’elle-même, de Dieu, du ciel. C’est pour cela qu’il y a cette sorte de mélancolie latente, dépression, parfois nostalgie, notre culture est, comme le mot l’indique, un bouillonnement d’idées, de pensées, de trouvailles, d’inventions dans lequel se mêlent le bonheur et le malheur, le bon et le mal. Dans ce bouillonnement devraient naître un certain nombre d’ouvertures plus ou moins géniales sur Dieu, sur le ciel, sur l’âme. Et il est possible que dans ce bouillonnement, l’homme se soit un peu refermé sur lui et qu’il ait perdu cette liberté propre à la culture, ce libre-arbitre qui s’exerce dans l’esprit et dans l’imagination des hommes et qui doit sans arrêt à la fois ouvrir au ciel et se révolter contre le ciel, ça en fait partie, parfois peut-être même le nier, puis reprendre ce chemin. Notre culture s’est progressivement désintéressée, elle est comme en deuil de ses dieux, du ciel, qui sont pourtant la préoccupation non seulement de la pensée mais du désir de l’homme.
Alors, les nouveaux Césars qui nous dominent ont réussi à nous défaire de cette envie de Dieu, de ce désir de Dieu. Ils ont réussi à nous paniquer assez pour que dans l’esprit de peur dans lequel nous sommes et qui à mon avis est propre à cette fin de siècle, nous rétrécissions notre conscience sur les immédiats, les proches, proches, proches. On n’a jamais autant célébré l’amitié, ce qui est d’ailleurs une chose absolument universelle et chrétienne, mais j’ai l’impression que parfois c’est dit sans vraiment oser se l’avouer, contre l’autre, le lointain, le prochain mais qui est loin lui, cette destinée commune, ce souci de porter une destinée commune.
Dans deux semaines, Frère Christophe va faire profession en Dieu, dans le ciel. Il va ici même devant notre supérieur l’évêque affirmer la folie de la radicalité de suivre Dieu : chasteté, obéissance, pauvreté. Il aura mille et une raisons de ne pas être à la hauteur de cet engagement, comme nous ne sommes pas à la hauteur de nos engagements, mais il va signifier que cette culture dans laquelle il est né, le monde dans lequel il est ne s’est pas fermé sur le ciel qui l’a appelé.
L’important n’est pas de savoir s’il a raison ou s’il a tort, mais bien de savoir qu’il sera porteur ce soir-là pour chacun d’entre nous de cette réalité de l’engagement qui nous défait d’être des membres amollis du monde pour devenir des voyageurs en route vers le ciel, ça c’est beau ! Donc, tout n’est pas perdu. Là, il a écrasé de ses petits pieds les Césars qui auraient pu l’avoir. Il est devenu, il devient, il affirme dans sa volonté, il donne son corps et son esprit pour devenir non pas fils des Césars, mais fils de Dieu pour qu’il soit notre frère.
AMEN