PRIÈRE OU COMBAT ?
Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (18 octobre 1998)
Homélie du Frère Frère Bernard MAITTE
Nous connaissons tous ce genre de femmes auxquelles vous finissez par céder tellement elles finissent par vous ennuyer, même si vous ne voulez pas leur accorder ce qu'elles vous demandent, cela peut aussi arriver pour des hommes, mais les exemples sont moins nombreux, quant à moi, disons que c'est mon expérience.
C'est une femme qui importune un juge parce qu'elle veut justice et finalement elle n'a de cesse de se battre tant que justice ne lui est pas rendue. Et Jésus nous dit : c'est ainsi qu'il faut toujours prier. C'est donc une parabole sur la prière. Seulement quand on parle de prière et que l'on est chrétien, je crois que l'on a vite des idées, entre ceux qui pensent que ça ne sert à rien parce que si Jésus finissait par exaucer nos prières, ça se saurait, j'ai moi-même tendance à dire sous forme de plaisanterie que c'est quand j'ai cessé de prier pour telle ou telle personne que j'ai été exaucé. Alors certains me répondent : oui, mais c'est parce que tu as prié longtemps. On peut toujours espérer, il n'y a que la foi qui sauve.
Toujours est-il qu'il y en a d'autres qui vont avoir une autre attitude et qui se réfugient, eux, toujours dans la prière, en pensant que la prière est le lieu même où, c'est vrai, nous sommes tellement en présence de Dieu que rien d'autre n'est nécessaire et ne compte. Et l'on voit de ces gens qui semblent être à quelques mètres au-dessus de la terre, déjà dans les Alléluias et les louanges eschatologiques, ayant échappé aux impedimenta de ce monde pour entrer tout de suite dans la Gloire de Dieu telle que la prière véritable de louange devrait ainsi nous conduire. Mais il me semble que la vraie notion de la prière, telle qu'on la trouve dans la parabole pourrait au premier abord, et, je dis bien au premier abord, nous égarer en disant : de toute façon le prédicateur peut dire ce qu'il veut, moi quand je prie, je suis exaucé, moi je ne prie pas car, je ne suis jamais exaucé. Bon ! Alors il me semble qu'il faut voir les choses autrement. Il faut peut-être les voir la manière dont la Bible elle-même a toujours vu la prière. Et je prendrai simplement comme exemple la première lecture que nous avons entendue.
En somme elle est assez étonnante, il vient d'y avoir les plaies d'Égypte, puis la Pâque du Peuple d'Israël qui est sorti d'Égypte et qui va un jour entrer en Terre Promise, le Peuple a commencé à râler parce qu'on ne mangeait pas bien, c'est vrai c'est un peu toujours comme les colonies de vacances quand on part d'un endroit à un autre c'est toujours pareil. On se plaint de la nourriture. Donc on ne mange pas bien même si on a les cailles rôties et la manne. Mais c'est par la prière, qu'ils ont été exaucé. C'est une première expérience.
Et puis d'un seul coup il va aussi y avoir une source d'eau qui va jaillir du désert mais c'est alors que tout semble apaisé, d'un seul coup que surgit un combat : Amalec vient et se met à attaquer le ramassis de tribus qu'est Israël, puisque ce n'est pas encore un Peuple, c'est vraiment un ramassis de quelques tribus. Donc, alors que tout semblait s'apaiser, pour finalement une vie assez calme et tranquille, même si on est au désert, car ce n'est pas un désert comme on se l'imagine parfois, vide, mais c'est un désert où il y a quelques réalités : de l'eau, de la manne, des cailles, un lieu où l'on finit par s'installer. Et là un combat. Et il faut voir comment se passe le combat.
Je pense qu'Israël est assez surpris, ne s'attendait pas à être attaqué. Il pensait avoir laissé les Égyptiens derrière lui. Et cette tribu des Amalécites est en fait une tribu de nomades qui peuplent la région où Moïse et son Peuple se sont installés. Moïse, donc, envoie Josué combattre. Moïse monte alors sur la montagne, et là il tient les mains levées pour prier. Et lorsqu'il tient les mains levées le combat est en défaveur d'Israël, ce sont les Amalécites qui gagnent, tant et si bien qu'on est obligé, un certain Hur que l'on ne connaît pas par ailleurs et Aaron, celui qui sera choisi comme prêtre, sont obligés de mettre une pierre, d'asseoir Moïse et de lui tenir les bras pour qu'Israël soit vainqueur. Et là en effet jusqu'au coucher du soleil, ce qui veut dire que le combat a été très long, toute la journée, jusqu'au coucher du soleil, Israël va finir par vaincre, par combattre, par obtenir la victoire. Il nous est signifié que, même si ce n'est pas marqué tel quel, par la prière on a obtenu le combat, la victoire.
Frères et sœurs, cela me semble une notion très importante dans notre vie par rapport à la prière. Pourquoi ? parce que nous imaginons la prière comme un temps à part de ce qui sort de nos activités quotidiennes. Il nous semble parfois que la prière est un temps qui nous est donné pour échapper aux réalités de ce monde. Il y a parfois des gens qui pensent que la prière, ce n'est plus penser à rien, comme s'évader pour n'être plus qu'en présence de la vie divine et dans un murmure intérieur avec Dieu. La pure contemplation et la pure oraison qui, de fait dans ces cas-là, s'opposant de manière presque radicale à ce que l'on appellera l'action. Et du coup nous retombons dans un vieux combat : est-ce qu'il vaut mieux prier ou agir, ou est-ce qu'il vaut mieux agir et prier ? Et tout de suite en tête, nous avons l'un des passages les plus célèbres de l'évangile : Marthe et Marie.
Frères et sœurs, j'ose le dire, cette dialectique est fausse. Il n'y a pas bien sûr de prière qui ne soit action et d'action qui ne soit prière. Mais même si je dis cela, on retrouvera son compte en se disant : mais bien sûr les moines qui prient silencieusement dans leur monastère, ils agissent en priant, et d'ailleurs c'est les vrais moines parce que les autres qui sont en ville sont des mi-moines. Par contre les autres qui sont dans l'action, dans le quotidien, alors eux bien sûr sont nécessaires parce qu'il faut bien faire un petit peu de choses pour les autres, ils manifestent la charité. Ainsi, depuis quasiment l'origine du christianisme, nous sommes dans une dialectique qui oppose quasiment, fondamentalement la prière et l'action, et donc qui oppose deux types de chrétiens, comme d'ailleurs deux vocations et deux Églises.
Frères et sœurs, Jésus n'a jamais voulu cela. La vraie prière est un combat, et le combat, la bataille, c'est une prière. Et c'est ce que nous enseigne, depuis l'origine, le Seigneur qui combat pour son Peuple. Il me semble que nous avons là une des notions les plus importantes du christianisme. Alors faisons attention bien sûr aux pièges qui pourraient nous être tendus. C'est vrai que l'Église elle-même a béni des canons, je ne dis pas que la prière consiste à bénir des canons pour obtenir la victoire, sinon il n'y aurait jamais eu de guerre plus injuste que nos guerres dites saintes. Or ce qui nous est montré, ce n'est pas que Dieu, par l'intermédiaire de Moïse propose une guerre sainte et qu'Il donne la victoire à des guerriers pour qu'en définitive, il faut bien le dire, un peuple en chasse un autre, quel que soit ce peuple d'ailleurs, il n'y en a pas un au-dessus de l'autre à ce niveau-là, eh bien ce n'est pas cela que Dieu fait.
Qu'est-ce qu'Il nous montre ? Il montre Moïse qui vient de combattre, et réellement de combattre, il a fallu échapper à la mort, il a fallu sortir d'Égypte, il a fallu se sortir d'un pays quasiment totalitaire, il a fallu aller à l'aventure sans savoir où l'on allait. Et c'est quand on pense avoir un peu de repos qu'à nouveau sans qu'on s'y attende, se présente un combat.
Frères et sœurs, le combat que Moïse doit soutenir n'est pas le combat d'une guerre parmi les autres, ce n'est pas un peuple qui affronte un autre peuple, c'est chaque homme, c'est-à-dire c'est chacun d'entre nous qui affrontons notre vie, le combat de notre vie, ce qui fait que la prière n'est pas autre chose que notre vie, et notre vie lorsqu'on y combat, lorsqu'on est comme un guerrier, eh bien n'est pas autre chose qu'un acte de prière, parce qu'un acte de confiance. Qu'est-ce que la confiance si ce n'est la fidélité, la fidélité si ce n'est la foi, puisque l'origine de ces termes est la même, et que c'est ainsi que Jésus conclut à propos de la prière : est-ce que, quand Je reviendrai sur terre, Je trouverai la foi ? est-ce que Je trouverai, comme le redira saint Paul, des gens qui, à temps et à contretemps, annoncent la Parole, déracinent le péché, s'appuient sur le Seigneur et avancent dans un monde pour le rendre libre, à temps et à contretemps ? Et j'aime à dire que dans contretemps, il y a temps, parce que dans contretemps c'est bien le combat, c'est bien la force, c'est bien comme ensuite l'affirme saint Paul lui-même : il faut que vous soyez armés.
Et nous sommes dans ce temps, et il me semble que là nous avons du coup le sens même de la vie parce que la vie n'est pas faite d'une espèce de dichotomie, c'est-à-dire de séparation entre ce qui serait d'ordre spirituel et d'ordre matériel, mais que la vie qui est la nôtre est le lieu même, si nous acceptons d'y vivre et donc de combattre, de la présence de Dieu à nos côtés. J'aimerais que les professeurs d'exégèse ou d'Écriture Sainte me pardonnent d'interpréter ce passage de l'Exode d'une manière maintenant non plus seulement religieuse, mais christologique. En effet Moïse fatigue, et c'est normal, nous sommes parfois fatigués, et c'est vrai, non seulement la prière peut nous user, elle peut nous ennuyer, mais nous sommes aussi des gens fatigués par notre vie, le combat est dur, et Moïse a besoin de s'asseoir et surtout il a besoin d'aide, mais avant Moïse prie, il accepte de se replonger au cœur même de ce qu'est Dieu et de sa Présence, de la volonté et du désir même de Dieu, mais il a envoyé Josué combattre, et puis il laisse ses mains portées par Aaron, le prêtre, et par Hur, un inconnu, ce qui signifie : d'abord, première interprétation plutôt de type écclésial, c'est que quand nous prions, nous pouvons être usés et abîmés, fatigués et lessivés, mais nous avons l'aide : le prêtre, je dirais la prière de l'Église qui ne cesse d'être là, et puis un témoin silencieux, peu importe qui est ce témoin silencieux, celui dont on n'imaginerait jamais qu'il est là à vos côtés, et qui, pourtant est présent et prie.
Mais il y en a encore une interprétation christologique, c'est que Josué est le visage même du Christ, puisque Josué c'est la même chose que Jésus c'est-à-dire "Dieu sauve". Et Josué va combattre parce qu'il sait qu'il a derrière lui Moïse comme un père qui se tient en prière. Maintenant, rappelons-nous lorsque Jésus Lui-même voudra prier, l'évangile nous dit comment Il prie : Il se retire sur une montagne, seul et solitaire, mais ce n'est que le moyen de la prière, Jésus va nous dire ce que c'est que prier : notre Père qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié, et nous-même aimons à redire cette prière. Mais parfois les mots semblent se vider de sens. Alors la seule fois où l'on sait comment, où, la manière et ce que dit Jésus quand n prie, c'est quand Il accepte d'être Moïse et Josué, et ce moment est celui de la croix.
Oui Jésus, à ce moment-là comme Moïse ouvre les bras, il les lève, il les tient écartés et il ne doit pas faillir, il doit être soutenu pour que jusqu'au coucher du soleil, que jusqu'aux ténèbres de la mort il puisse mener son Peuple au combat et à la victoire, il est aussi Josué parce qu'Il doit justement vivre un véritable combat, il doit affronter la haine et le péché, il doit affronter un Peuple qui veut sa mort, il doit aller jusqu'au bout du combat. Et même s'Il est fatigué et usé, même si son corps commence à s'affaisser sur la croix, ses mains restent levées pour le Salut du monde, pour la victoire de son Église pour que cette Église soit menée au triomphe. Et voilà, que c'est à ce moment-là qu'on a aussi la prière de Jésus : "Père, pourquoi M'as-Tu abandonné ? Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font". Entre cette prière que souvent nous imaginons tellement belle, rose et légère comme sur un petit nuage, et cette prière que je viens de décrire, qui me semble être celle du Christ Lui-même, quelle différence et quel abîme.
Mais, frères et sœurs, je peux vous promettre que si vous connaissez le premier type de prière, tant mieux pour vous, si vous connaissez le second type de prière, ne perdez pas courage, Dieu est à vos côtés et Il combat pour vous.
AMEN