LANGAGE ET VISAGE

Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (20 octobre 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Non seulement ils sont hypocrites, mais ils sont lâches, car ils n'ont même pas eu le cou­rage de venir eux-mêmes poser leur question à Jésus. Reconnaissons-le, ce sont vraiment des vi­lains, ce sont les grands vilains de l'évangile. On les a enfin en mains, on peut enfin les désigner, ils sont là en face de Jésus, ils complotent, ils veulent le faire tomber dans un piège. Ça y est, on les a, les méchants.

Je suis près à croire que c'est peut-être un peu plus subtil. Mais il y a dans cet évangile l'exemple d'un langage pervers. En effet, l'évangile nous invite à réfléchir sur ce qu'est le langage. Pourquoi parler ? A quoi sert de parler entre nous ? De prêcher ? de pro­noncer tous ces mots ?

Les pharisiens, ceux-ci en tout cas vont mettre en scène comment on peut dévoyer, comment on peut détourner le langage de ce pourquoi il a été créé. Ceux qu'on nomme justement les pervers, sont ceux qui vont s'attacher à chercher, par la parole, en s'abri­tant derrière une logique indestructible, presque par­faite, tout à fait lisse (souvent d'ailleurs ils sont atta­chés à la Loi plus que les autres et en font une forte­resse impénétrable). Ils vont se servir du langage comme d'une arme, comme d'un instrument, pour forcer l'autre là même où l'autre est faible.

Les mots sont utilisés comme des moyens ré­els efficaces, pour attendre l'autre au lieu de sa fai­blesse, là même où il peut trébucher. Ils sont si se­coués de conflits à l'intérieur d'eux-mêmes qu'ils le projettent à l'extérieur. Affamés de conflits, ils sont jaloux, fondamentalement jaloux de la vie humaine, de la vie des autres, de la joie des autres, de l'enthou­siasme des autres, de l'amour des autres. Parler de pervers, je le dis pour que nous puissions non pas les désigner comme les méchants, mais réfléchir sur le langage que nous employons qui parfois dévie, par jalousie intérieure, par défaut intérieur de sa finalité.

Et le langage pervers est celui qui, effective­ment affamé d'une vie qu'il n'arrive pas à réaliser, va préférer la tuer chez l'autre. C'est cela. Et le langage a cette faculté, donne cette faculté à l'homme de pou­voir tuer l'autre. Nous le savons par le fait de la répu­tation, il est très facile de tuer symboliquement quel­qu'un en disant du mal de lui et de préférence quand on le dit dans son dos. Arme blanche et totalement anonyme. Mais nous savons que la parole peut être un moyen, le plus efficace qui soit, pour tuer, pour an­nuler ce qu'est l'autre, ce qu'est l'être, ce qu'est la vie. Et vous savez qu'ils ont un frère aîné dans la Bible, absolument incontournable qui est le serpent, au début de la Genèse, qui de fait dit à cette brave Madame Eve toute fraîche et tout émoulue dans le jardin, peut-être toute nue et qui est toute mignonne et toute belle, pleine de rosée de la création du monde et qui dit : "est-ce que tu te rappelles que Dieu a dit", une phrase qui semble être celle de Dieu, mais qui est juste un petit peu décalée et ce petit décalage va induire un soupçon, un venin qui va couler dans l'oreille d'Eve et qui nous a valu tant de malheurs. Nous continuons à coopérer parfois à ce décalage, à cette façon dont le langage abîme, piège. Seulement les hypocrites et les lâches qui sont désignés dans l'évangile, nous pou­vons les reconnaître, ils parlent quand même et en parlant et en attaquant Jésus, ils disent quelque chose d'eux-mêmes qui est très intéressant.

Et ils disent en fait ce en quoi ils dévoient le langage qu'ils emploient pour piéger Jésus. Ils disent : "Maître, nous savons que Tu es vrai et que Tu ensei­gnes la voie de Dieu. Les pervers, ce sont les plus forts en matière d'apparence de vérité. Vous allez voir que Tu enseignes la voie de Dieu en vérité sans Te préoccuper de qui que ce soit, car Tu ne regardes pas au rang des personnes". C'est leur problème. Ils sont en train de dévoiler, non pas quelque chose que Dieu ne saurait pas, que Jésus en face ne sait pas et qu'Il apprend dans le langage, il n'y a pas quelque chose de nouveau qui est exprimé. Ils sont en train, malgré eux, à leur insu, de dévoiler quelque chose de la vérité de conflit intérieur. Eux regardent au rang, et c'est pour cela qu'ils vont demander à Jésus de parler en Maître ou non. Car ils savent que Jésus ne se veut pas Maître à la manière des hommes. C'est, pourrait-on dire, qu'il y a une ambiguïté, et ils s'engouffrent dans celle-ci. Et de même, ils le désignent, ils Lui disent : "Tu parles en vérité", ce qu'ils ne savent plus faire parce qu'eux parlent non pas en vérité, mais parlent à la surface d'eux-mêmes, prétextant que la Loi dont ils ont fait un vêtement, une cuirasse, sert de vérité pour les autres.

Battons-nous contre le langage pervers, ce langage de pierre, le langage de la mort, et reconnais­sons que le fondement du langage, la finalité du lan­gage, c'est de communiquer la vérité. Et lorsqu'on dévie la finalité du langage, effectivement c'est le mensonge, toutes ses épouvantables consœurs qui sont effectivement la haine, la violence, la jalousie et la mort. Nous avons à dire la vérité, nous avons à exprimer la vérité et nous n'avons pas à asséner la vérité. La voie que le Christ utilise dans l'évangile, c'est celle d'une vérité qui, pour être entendue, a d'abord pris chair dans celui qui parle.

Mais parmi ceux qui m'écoutent, ils n'écou­tent pas simplement mon discours. En fait ils écoutent une partie de mes mots. Certains mots pénètrent en chacun d'eux et font résonance dans chacun diffé­remment, selon ce qu'il est, avec son histoire, avec ses blessures, avec toute sa trame, avec son espérance, avec ses difficultés, et en résonnant en lui, réveillent et constituent un apport, une première connaissance, une rencontre avec moi-même. Quant on écoute quel­qu'un, on n'écoute pas le « discours pur » énoncé par l'autre. D'ailleurs les gens vous diront à la sortie : "c'est incroyable, votre sermon, je n'ai rien compris" ou au contraire : "C'était fantastique, j'ai tout compris" et ils vous rapportent un point que vous n'avez pas du tout développé et qui apparemment n'a rien à voir avec le sermon en question. Donc il s'est passé quel­que chose de l'ordre de quelque chose que cette per­sonne a vécu intensément en elle, réellement, et je ne peux pas la contredire et qui a authentifié le langage que j'ai employé et qui s'est voulu porteur d'une vé­rité. Pourquoi ? parce que j'essaie de mon côté que les propres mots que je veux employer ne soient pas sim­plement des mots d'une sorte d'enseignement, de sa­voir que je voudrais transmettre, mais je les voudrais, en tout cas c'est mon intention, porteurs de ma propre chair, porteurs de ma propre présence, je voudrais qu'ils ne soient pas simplement des mots dits, mais ce sont des mots "gros" de la vérité vers laquelle je tends moi-même, par cet accouchement de vérité qui est à l'intérieur de chaque mot, elle puisse être reçue par vos oreilles, par votre cœur, par votre corps et s'ense­mencer, prendre naissance en vous et, à votre tour, vous permette d'avancer, de vous acheminer et de vous agrandir dans ce chemin vers la vérité dans la­quelle nous sommes tous emmenés.

Et le Christ les renvoie à eux-mêmes, ces fa­meux lâches et hypocrites, Il les renvoie eux-mêmes à ce qu'ils avaient au bout du nez parce que comme toujours la vérité n'est pas quelque chose d'infiniment compliqué, une sorte de construction labyrinthique avec, pour des gens extrêmement intelligents, la vérité se conjugue avec la simplicité et l'humilité de notre humanité. Il faut qu'il y ait vraiment un homme qui parle pour que la vérité soit dite. Il faut vraiment que cet homme soit lui-même et qu'il tente non seulement de se dire lui, mais de dire plus que lui, c'est la grâce de Dieu, de se laisser animer par quelque chose de plus grand que lui pour qu'il ne dise pas simplement sa propre vérité, ce qui serait peut-être intéressant mais trop humain, mais qu'il tente, à travers ce qu'il est en vrai, de dire encore plus que lui-même, au-delà de lui. C'est le but du langage, c'est le but de la caté­chèse, c'est le but de l'aumônerie, c'est le but de la paroisse, c'est le but de la prédication : que, progres­sivement, nous élargissions nos sens, notre esprit, notre cœur à ces mots qui maladroitement disent une toute petite partie de la vérité, mais qui nous la dé­voile. Car la vérité, comme je vous l'ai dit, ne s'assène pas, elle se pressent, elle se goûte et elle se dévoile.

Et chacun de nous, nous irons par mille et un chemins différents pour atteindre cette vérité. Le tout est que, par ma parole, par la parole de l'Église, nous soyons toujours mis en route pour aller vers cette vérité qui ne sera jamais ni acquise, ni conquise, ni possédée, mais qui sera devant nous comme une per­sonne vivante toujours un peu mystérieuse, fonda­mentalement attirante et qui dévoilera un jour totale­ment le visage de Celui qui nous a créés, qui est à la fois le début et la fin. C'est pourquoi Jésus parle de visage pour les renvoyer à un vis-à-vis, à un face-à-face et Il les renvoie à César. C'est très intéressant, Il ne les renvoie pas au visage de Dieu qui reste impé­nétrable pour eux, puisqu'ils ne veulent pas, puisqu'ils se cachent eux-mêmes, et bien Il les renvoie à l'effigie de la monnaie en question. "Vous êtes ce langage de cette terre qui s'est détournée de sa finalité, et bien regardez à qui vous appartenez et vous appartenez non pas à Dieu, ce que vous voudriez bien et ce dont vous vous réclamez, mais vous appartenez à César. De qui est l'effigie de la monnaie que Je vous montre ?" Et ils répondent : "de César". Et l'évangéliste de conclure : "ils s'en allèrent silencieux, privés de pa­role".

Enfin ils sont sur la voie de la vérité en étant surpris et silencieux. En étant surpris, c'est-à-dire qu'ils sont défaits de leur piédestal, ils sont dans la phase où ils peuvent attendre quelque chose de nou­veau, ils sont défaits d'une sorte de granit de certitude, d'accrochage à ce mensonge dans lequel ils étaient, ils sont désarçonnés, ils sont désarmés. Et ils sont silen­cieux, c'est-à-dire qu'ils reconnaissent, c'est moi qui le dis, mais ils reconnaissent qu'ils ont à apprendre à parler. Et c'est la voie, peut-être par rapport à Dieu, même par rapport aux autres, il y a une voie qui est ouverte là, qui est forcément celle qui précède la pa­role, ce qui précède une véritable parole que je vais pouvoir dire ou tenter de dire dans ma vérité et dans celle de Dieu qui anime la mienne.

C'est pourquoi il y a dans la parole forcément un des deux qui est surpris et silencieux. C'est cela la parole. Pour que le langage soit entendu et clairement reçu et totalement reçu, il faut que l'autre soit donc surpris et silencieux. Cela veut dire qu'il a fait taire en lui toutes ces paroles parasites qui s'éveillent quand on entend quelqu'un parler et qu'il est totalement ou­vert à l'écoute de l'autre.

C'est peut-être une leçon pour nous, par rap­port à Dieu où nous avons effectivement à nous posi­tionner dans cette surprise, dans cet étonnement et dans ce silence intérieur pour qu'ayant reçu la parole de Dieu, nous puissions en goûter, en savourer la vé­rité, le fruit fondamental, la vérité qu'elle contient et qu'ainsi ayant savouré, digérer, transformer par une alchimie, comme l'eucharistie, par une alchimie inté­rieure cette vérité, nous puissions à notre tour prendre la parole, nous faire entendre et porter cette vérité de Dieu à tous les hommes que nous rencontrons.

 

 

AMEN