LA FOI RESPECTE LES VALEURS NATURELLES

Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (17 octobre 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

"Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu". Cette phrase célèbre de l'évangile donne lieu d'ordinaire à un développement sur les rapport entre l'Église et l'Etat. Et effectivement cette question délicate et difficile de théologie a un rapport certain avec cette affirmation du Christ. Vous me permettrez d'élargir aujourd'hui un petit peu le débat et de ne pas vous parler très précisément des rapports de l'Église et de l'Etat, mais plus largement des rapports de la foi avec la vie humaine en général.

"Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", cela veut dire d'une façon assez large, il y a une relation à Dieu qui est fondamentale, qui est essentielle, mais il y a aussi dans la vie un certain nombre d'autres relations qui ne sont pas non plus sans importance et qui méritent d'être considé­rées pour leur vraie valeur. Cela veut dire que la foi chrétienne ne tient pas lieu de toutes les autres connaissances, de toutes les autres activités, de toutes les autres réalités qui remplissent la vie humaine. Cela veut dire que ces réalités terrestres, humaines, profa­nes ont leur légitime autonomie. Il ne s'agit pas de rendre à Dieu ce qui est à César, mais de rendre à César ce qui est à César, c'est-à-dire de rendre à cha­que activité humaine, à chaque discipline humaine, à chaque réalité humaine ce à quoi elle droit, et en par­ticulier l'autonomie à laquelle elle a droit. Cela veut dire que ce n'est pas avec de bons sentiments que l'on fait de la bonne littérature. Cela veut dire que la foi, la religion, la piété ne remplacent pas la compétence professionnelle, technique, ne remplacent pas la connaissance scientifique, ne remplacent pas les dons artistiques ou littéraires.

Et pour prendre un exemple amusant, je vous citerai un petit événement que j'ai connu dans ma vie quand j'étais religieux à saint Maximin, pas très loin d'ici, il y a bien longtemps de cela. Il était question de placer une statue de la Sainte Vierge dans la pièce centrale qu'on appelle dans les couvents l'atrium, c'est-à-dire le lieu de passage où tout le monde se ren­contre. Et l'on avait fini par choisir une statue qui contenait en elle toutes les abominations, elle était tout à la fois raide et mal équarrie comme du pseudo-moderne, et en même temps toute pleine de sensibilité comme du saint Sulpice, elle réunissait donc toutes les qualités à la fois. Et un vieux père qui s'était fait le promoteur de cette statue disait : "Elle est admirable car pensez comme le sculpteur est un bon artiste, c'est un père de dix enfants". Evidemment nous avons là un exemple typique d'un argument qui est pris dans une discipline, en l'occurrence la vie familiale, pour juger de quelque chose qui n'a rien à voir, puisqu'il s'agissait de la beauté ou des capacités artistiques de ce sculpteur.

Il faut que nous sachions nous défendre, nous chrétiens, de ce genre de travers. Bien sûr nous ne risquons pas de tomber dans un si grossier piège que ce vieux père, mais enfin il arrive souvent que nous ayons des opinions dans toutes sortes de réalités, qu'elles soient d'ordre politique ou d'ordre culturel, qui ne dépendent pas de la réalité dont il est question, mais d'à priori d'ordre moral d'ordre religieux, qui en fait n'ont pas grand-chose à voir avec ce dont il est question. Je crois qu'il faut que nous nous défendions d'une certaine omniprésence de la foi chrétienne qui viendrait boucher tous les trous de nos incompétences ou de nos manques de goût ou de notre insuffisance intellectuelle.

Alors vous me direz : "il y a pourtant une in­telligence du cœur, il y a une certaine manière de sentir les choses qui vient de la qualité intérieure et personnelle et non pas simplement de la compétence intellectuelle". C'est vrai, mais précisément l'intelli­gence du cœur, quand elle vient compenser une limite intellectuelle, une limite de la technique des connais­sances, se fait infiniment humble, délicate, et vous savez comme moi qu'il n'y a rien de pire que ces faux modestes qui passent leur temps à dire : "je ne suis pas très intelligent, je ne connais rien à cette question" et qui ensuite sont têtus comme ce n'est pas possible dans toutes leurs opinions dont ils ne veulent jamais démordre. Ce n'est pas cela l'intelligence du cœur. L'intelligence du cœur c'est au contraire une manière tout en finesse et délicatesse de pressentir des choses dont on sait qu'on n'en a pas absolument la maîtrise technique et intellectuelle. Ou bien alors vous me direz encore : "il y a bien souvent des savants ou des politologues qui sont mis en défaut par les événe­ments, car qui avait prévu, par exemple, l'effondre­ment du communisme ? qui avait prévu tel ou tel évé­nement nouveau qui transforme les données politi­ques, par exemple, du monde ?

C'est vrai. Il y a une dimension de mystère qui fait que l'intelligence scientifique, les compéten­ces politiques sont quelquefois limitées et touchent à l'insuffisance pour pouvoir répondre à toutes les don­nées qui sont dans l'univers. Il y a plus de choses dans l'univers que l'esprit humain n'est capable d'en connaître. Et bien souvent notre esprit touche ses li­mites. Mais qu'il y ait une frange ou même une im­mense dimension du mystère même dans les réalités profanes, même dans les réalités de ce monde, que nous n'ayons pas tous les éléments pour en discuter, pour en décider, qu'un certain nombre de paramètres nous échappent dans nos prévisions ou dans nos dé­couvertes ou dans nos explications, cela ne veut pas dire qu'il faut faire appel à la piété et à Dieu pour boucher les trous de ce mystère. Car ce n'est pas ainsi que nous pourrons aller plus loin dans une découverte approfondie du monde. Il faut que nous gardions l'humilité devant le réel, et ce n'est pas en faisant ap­pel à des arguments étrangers que l'on résoudra pour autant ces questions.

Alors suis-je en train de défendre devant vous une dichotomie de l'être humain ? est-ce que, au nom de l'autonomie, de l'indépendance des connaissances humaines, je suis en train de vous dire qu'il est bon que nous ayons une partie de notre vie pour Dieu, la foi, la pratique religieuse et puis une autre partie pour notre vie professionnelle dans laquelle Dieu n'aurait plus aucune part et puis une autre partie pour notre vie de loisir ou notre vie familiale dans laquelle Dieu n'aurait pas davantage de part ? Est-ce que nous de­vons éparpiller ainsi l'être humain ? Vous le compre­nez bien, ce n'est absolument pas de cela que je parle. Il ne s'agit pas d'être des êtres divisés qui ignorent quand ils sont à l'église ce qu'ils font quand ils sont au bureau ou à l'usine, qui n'ont aucune communication intérieure entre cet aspect de leur vie et cet autre as­pect, et qui vivent ainsi morcelés, divisés, démulti­pliés, écartelés. C'est une autre maladie de l'homme moderne. Et il faut au contraire que nous retrouvions une unité intérieure. Seulement cette unité intérieure, cette unité de toute notre vie, qui fait que notre vie spirituelle communique avec notre vie familiale, avec notre vie professionnelle, avec toutes les dimensions de notre vie humaine, cette recherche d'une unité de vie ne doit pas se faire en subordonnant les unes aux autres les différentes parties de notre existence. Ce n'est pas en méprisant l'autonomie de nos connaissan­ces scientifiques, de nos appréciations culturelles, ce n'est pas en les soumettant purement et simplement à un jugement extérieur qui serait celui de la foi que nous réaliserons cette unité.

Saint Thomas, le grand docteur commun, comme aime à l'appeler l'Église, s'est fait le champion de cette autonomie des différentes disciplines de la vie humaine. Et saint Thomas, qui a été reconnu comme le plus grand des théologiens, a mis toute la force de son intelligence, toute la force de son ensei­gnement, et il a lutté pied à pied pour affirmer que la philosophie, puisque c'était de cela qu'il s'agissait en son temps, devrait fonctionner selon ses principes propres, selon sa propre vérité et non pas simplement être jugée en fonction de l'utilisation que l'on pouvait en faire dans la recherche de Dieu, dans la recherche de la foi. Il a lutté contre ce qu'on appelait à l'époque l'augustinisme, mais saint Augustin n'est pas respon­sable de la tendance philosophique ou théologique qu'on appelle de ce nom qui justement préférait telle philosophie parce qu'elle semblait favoriser la révéla­tion chrétienne, parce qu'on y trouvait des éléments qui permettaient d'exprimer davantage et de façon plus simple et plus harmonieuse les éléments de la foi chrétienne.

Saint Thomas a dit : "Non. La réflexion philo­sophique a ses propres règles, elle a sa propre signi­fication, elle a sa vérité, et cette vérité ne doit pas être éliminée au profit d'une vérité, supérieure certes, mais qui ne doit pas remplacer les principes propres de cette recherche philosophique". Et c'est dans le respect mutuel de la recherche exigeante telle qu'elle se produit à chaque niveau de la pensée humaine que peut se trouver l'harmonie. L'harmonie ne se fera pas par une sorte d'emprise dictatoriale de la théologie ou de la foi sur la philosophie ou sur la science ou sur l'art, mais par un respect mutuel dans la hiérarchie des valeurs, qui permettra peu à peu à chaque chose de trouver sa place vraie, et par là-même d'être réelle­ment utile aux autres aspects de la vie humaine. Car en aucune manière la foi n'a intérêt à s'appuyer sur une philosophie ou sur des disciplines humaines qui seraient gauchies en sa faveur. Quel appui pourrait-elle trouver en ces disciplines si elles n'étaient pas en elles-mêmes solides, en elles-mêmes profondes et vraiment enracinées dans leur vérité propre ?

Vous voyez, c'est ainsi que la foi n'a aucun intérêt à être servie par exemple par de mauvaises œuvres littéraires ou de mauvaises œuvres artistiques. Ce n'est pas un mauvais film sur la foi qui fera vérita­blement du bien aux chrétiens, même s'il est tout à fait respectueux de la vie chrétienne. Mais il faut d'abord que l'œuvre d'art soit pleinement belle, pleinement grande pour qu'elle puisse éventuellement donner à la réflexion chrétienne un point de départ qui sera so­lide, qui sera dense, qui sera profond. C'est donc dans un respect des différents aspects de la culture hu­maine, de la réalité humaine que nous pourrons véri­tablement rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Car si nous n'avons pas d'abord rendu à César c'est-à-dire rendu aux réalités humaines ce qui leur est dû, leur vérité, si nous n'avons pas donné chacune ce à quoi elle a droit, nous ne pourrons jamais édifier une vie de foi, une vie chrétienne qui soi profonde, dense et authentique.

Et je voudrais attirer votre attention sur un aspect particulier de ce problème. C'est que l'Église n'a pas seulement pour mission de défendre son bien propre. L'Église, quand elle se mesure aux réalités humaines, n'a pas simplement pour fonction de dé­fendre ce qui appartient à Dieu et ainsi de le garder jalousement. Elle doit souvent aussi venir en aide à certaines valeurs humaines qui, à un moment de l'histoire ou dans un contexte particulier, risquent d'être oubliées, risquent d'être négligées, voire mépri­sées. Et bien souvent ce que l'Église défend, ce n'est pas d'abord les droits de Dieu, mais c'est d'abord les droits de telle vérité particulière que la pensée contemporaine risque de négliger, voire de laisser complètement de côté. Remarquez par exemple le combat de l'Église contre l'avortement: ce n'est pas d'abord un combat pour la foi, il ne s'agit pas d'un dogme, il s'agit de combattre pour défendre un valeur, la valeur de la personne humaine, la valeur de l'être humain dès sa conception, et de défendre cette valeur qui en soi n'est pas propre aux chrétiens, qui est commune à l'humanité tout entière parce que, à un moment donné de l'histoire, de la vie politique, de la culture, cet aspect se trouve obscurci par d'autre considérations, par d'autres intérêts, parce que, à un moment donné, c'est le cas actuellement, le sens ex­cessif peut-être de la liberté individuelle risque de conduire à penser qu'on a le droit de faire ce qui vous plaît et de se conduire comme bon vous semble en oubliant peut-être qu'une certaine manière de vivre selon ses goûts et ses intérêts peut ainsi, et c'est le cas, devenir attentatoire à une autre liberté elle aussi ab­solue et qui mérite aussi d'être défendue.

De même quand l'Église s'est opposée au communisme, au marxisme léniniste, ce n'était pas uniquement ni même d'abord pour défendre la foi, bien que la foi ait été attaquée et qu'il y ait eu d'une certaine manière une volonté d'anéantissement des valeurs religieuses, mais plus profondément ce que l'Église défendait, c'était la liberté de la personne hu­maine, c'étaient les droits d'une société à être une vraie société humaine et non pas cette espèce de men­songe qu'imposait une idéologie qui voulait que les hommes se disent heureux même quand ils n'avaient rien à manger et même quand ils n'avaient plus au­cune autonomie personnelle. C'est donc des valeurs qui n'étaient pas d'abord religieuses, mais qui étaient d'abord humaines que l'Église a défendues. De la même manière quand l'Église s'est opposée à Hitler et au nazisme, ce n'est pas d'abord pour des questions religieuses. Au départ ce n'était pas tellement l'Église catholique qui était attaquée. Mais c'était pour défen­dre ce qu'il y avait de faux, plus exactement c'était pour défendre ce qu'il y avait de vrai dans la liberté et la dignité de toute personne humaine, quelle que soit sa race, contre une idéologie qui prétendait établir des inégalités entre des races supérieures et des races infé­rieures. Il s'agissait donc de défendre des valeurs qui, hypertrophiées et déformées finissaient par être at­tentatoires à un équilibre certain et valable.

Frères et sœurs, nous comprenons ici que c'est dans un immense respect de chacun des valeurs humaines que l'Église mène son combat et elle défend à la fois ce qu'il faut rendre à Dieu parce que c'est à Dieu et aussi un certain nombre de valeurs qu'il faut rendre sinon à César, du moins à la réalité humaine parce que ces valeurs font partie de la densité et de la vérité de l'homme.

Alors essayons de comprendre, chacun dans notre propre vie, que l'Église n'a pas les solutions de tous les problèmes, que chaque problème doit être recherché pour lui-même, et que c'est le respect scrupuleux, pointilleux exigeant, de la vérité de chaque chose qui seul pourra nous conduire à un équilibre réel, harmonieux dans lequel et l'homme et les valeurs humaines et la foi et les valeurs religieuses pourront trouver leur place leur place vraie par un respect mutuel et une mutuelle harmonie.

 

AMEN