DIEU EN QUÊTE DE L'HOMME ?

Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (18 octobre 1992)
Homélie du Frère Frère Jean-François NOEL

 

Tout à la fin de la parabole du juge unique et de la veuve importune, on peut lire cette simple phrase qui semble relever davantage de la confiance divine que de l'explication de la parabole : "Le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre" ? La parabole raconte l'histoire d'un juge unique, qui ne respecte ni Dieu ni les hommes et d'une veuve, qui n'a d'autre moyen pour obtenir jus­tice que d'importuner ce juge. Elle obtient gain de cause. La première leçon semble donc claire. C'est un argument employé "a contrario et a fortiori" : si un juge de cet acabit finit par répondre, a fortiori et a contrario Dieu qui est l'inverse de ce juge répondra promptement à toutes nos demandes. Parabole de l'exaucement de la prière.

Mais que signifie cette petite phrase finale, et quel rapport a-t-elle avec la parabole qui la précède. Dieu s'est-il laissé aller à quelque confidence amère de son cœur blessé grâce à l'inertie toujours victo­rieuse du cœur humain ? Peut-on dès cette confidence, entendre la rumeur grandissante que seule la mort, et la mort de Dieu, pourra bouger le cœur humain ? Il est certain que Dieu sait que le salut de l'homme peut lui coûter la mort de son Fils. Il en souffre déjà. Mais cette petite phrase appartient aussi peut-être à la parabole.

Habituellement le juge, c'est Dieu, la veuve c'est l'homme. Mais renversons la parabole, non pas pour en lire le contraire, mais son symétrique, comme dans un miroir. Et si finalement celui qui cherchait, qui quêtait était Dieu, était comme une veuve c'est-à-dire dans le contexte, quelqu'un de faible, sans dé­fense, sans moyen de pression. Et le juge qui se mo­que de Dieu et des hommes c'est le cœur de l'homme durci, appesanti, enfoncé dans son propre égoïsme. Les deux aspects de cette parabole se font mieux en­tendre, s'il y a une quête humaine de Dieu, il y a une quête divine de l'homme. Après avoir dit à l'homme : "combien même je serais comme ce juge, Je te ren­drai justice et Je t'écouterai", il semble l'ajouter : "mais est-ce que toi aussi, combien même tu serais comme ce juge, écouterais-tu ma parole" ? La fin de cette parabole nous fait rentrer dans la quête que Dieu a de nous-mêmes en disant : "mais Moi aussi Je viens auprès de ton cœur et J'attends de ton cœur une ré­ponse", tout en sachant qu'il est possible qu'aucun cœur humain sur toute la terre, et à travers tous les âges ne lui réponde. La parabole fonctionne dans les deux sens. Essayons rapidement d'en analyser les deux aspects.

Le premier aspect c'est qu'il nous est demandé de prier sans cesse : une prière inlassable et comme le dit l'évangile il nous faudrait crier jour et nuit. Lors­que notre relation avec Dieu s'est quelque peu alour­die, quand elle a perdu sa fraîcheur et sa vigueur première, quand notre passé, nos doutes, nos questions, la vie et sa quotidienneté ont usé notre confiance et l'assurance d'être exaucé, nous cessons d'être des importuns. Nous sommes devenus raison­nables, tristement raisonnables. Souvent je rencontre des personnes qui ont cru, qui ont suivi, qui ont été proches et de l'Église et de Dieu et qui, un jour ou l'autre, ont cessé d'entretenir ce dialogue intime et qui n'osent pas le reprendre. Ils trouveraient "trop facile" de recommencer à crier vers Dieu, et peut-être aussi trop humiliant certainement de faire remonter de soi finalement ce grand cri qui est la première façon de prier. Car nous voudrions bien, vis-à-vis de Dieu, avoir avec Lui une relation digne, et non humiliante. Aurions-nous raison de crier ainsi, de nous plaindre, de gémir ainsi comme une pauvre folle, et surtout pour quoi faire, pour obtenir quoi ? Or la première façon de retrouver le chemin de Dieu, c'est de prendre le chemin des anciens, celui du cri, de l'imploration, de la supplication. Certes il est peut-être humiliant de se dire : "ma vie, je ne la tiens pas, elle m'échappe des doigts et j'ai donc besoin de mettre mes mots dans les mots des anciens, comme ceux des psaumes, en invo­quant le Seigneur parce que sinon je meurs, sinon je crève. Et ma vie tient à ce cri-là". Souvent finalement en raison d'une certaine carapace intérieure, nous pré­férons nous en tenir à une prière de demande, certes, mais de demande relativement pesée, comme un en­fant qui veut échanger une bille avec son camarade et qui ne la lâche pas encore tant qu'il n'a pas reçu et tenu dans l'autre main la monnaie promise. Nous avons tellement peur du moment où nous aurons les deux mains ouvertes et les mains vides, ce que j'ap­pelle le moment de passage. Nous préférons garder encore la bille avant d'être sûrs de recevoir la monnaie d'échange, nous préférons ne pas lâcher la vie an­cienne tant que nous ne tenons pas la vie nouvelle. Certes nous voulons changer de vie, mais nous le voulons avec la volonté ancienne, avec la volonté de l'homme ancien et nous ne lâchons pas encore l'homme ancien. Le moment de la prière, c'est le mo­ment de l'apprentissage des deux mains ouvertes, des deux mains vides, le moment de l'apprentissage du rien, du silence, de l'endroit où il faut que je me jette pour que ma confiance soit totale. C'est la prière. Ce n'est pas le moment où je tiens Dieu, justement, c'est cela la preuve de la parabole, c'est le moment où je ne tiens rien de Dieu, c'est pour cela que je crie vers Lui. De même que Lui aussi ne nous tient pas et Lui aussi a les mains vides à ce même moment. C'est une autre façon de comprendre le silence de Dieu. Le juge est inique, et c'est pour cela qu'il ne répond pas à la veuve. Mais Dieu n'est pas inique, Dieu veut nous laisser libre, c'est pour cela qu'Il ne répond pas, pour laisser toute la place à la foi, pour que nos deux mains vides, les siennes et les nôtres, se rejoignent sans ap­préhension, sans crainte, sans crispation, pour ne plus se lâcher.

C'est cela le moment de la prière, c'est le moment où je vais lâcher prise, un moment dans ma vie, pour que, de ce moment j'avancerai vers Lui les mains vides. Lui me recevra les mains vraiment ou­vertes, puisque clouées sur la croix. La prière est donc le moment du passage, il nous faut changer de vie, c'est l'exhortation permanente de l'évangile, il nous faut changer de vie et il nous faut pour cela accepter que notre vie dans son épaisseur humaine soit "trouée" par la prière, par ces moments de "passage" ou de "mort". Ainsi, de cette mort, nous ressuscite­rons dès maintenant dans une relation de confiance avec Dieu. Prier, c'est donc faire l'apprentissage de ce moment vide, tout entouré de silence, entouré de cette majesté silencieuse de Dieu. Car parfois, frères et sœurs si elle est dure cette absence de Dieu, parfois aussi elle peut-être douce. Elle n'est pas simplement prévue pour blesser le cœur de l'homme. Elle est pré­vue pour que le cœur de l'homme puisse s'ouvrir et qu'il prenne le temps de s'ouvrir. Ce silence et cette apparente absence de Dieu nous donne la totale me­sure de son attente, de sa quête de l'homme. Certes nous préférerions des choses plus claires, plus saines, plus objectives, plus palpables, mais la vie elle-même est entourée de choses non palpables, que nous ne pouvons ni toucher ni étreindre. Il nous faut bien, pour deviner Celui qui est derrière, qui nous attend, accepter que dans notre vie déjà humaine, se glissent ça et là, de façon imperceptible, ce silence de Dieu, et donc son attente.

Le Fils de l'Homme quand Il viendra trou­vera-t-Il la foi ? trouvera-t-Il un homme qui ait gardé les mains vides jusqu'à la mort ? C'est la question de Dieu. C'est aussi son agonie. Mais c'est dès mainte­nant le cri de son cœur de Père, un cri d'amour. Le silence de Dieu n'a rien à voir avec son absence.

 

AMEN