DÉSIR DE L'HOMME ET DÉSIR DE DIEU
Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (20 octobre 1991)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
La liturgie de ce jour nous introduit donc dans le mystère rédempteur du Christ, dans sa vie Il connaît la mort et la souffrance pour emmener avec Lui l'humanité dans sa Résurrection. La liturgie de ce jour nous donne de vivre ce que nous avons reçu à notre baptême en étant plongés dans la mort et la Résurrection du Christ. La liturgie nous donne de prendre conscience que nous communions par le pain et le vin devenus corps et sang du Christ au mystère rédempteur de sa mort dont nous faisons mémoire et de sa Résurrection que nous célébrons.
Frères et sœurs, le Christ vient encore aujourd'hui pour vous en rançon, Il vient pour la multitude, pour les hommes d'hier, pour les hommes d'aujourd'hui et pour les hommes de demain. Mais alors cela devrait nous inciter à mieux comprendre ce qu'est cet acte salvifique du Christ. Qu'est-ce que, pour nous, signifie l'acte rédempteur du Christ ? En quoi consiste le don de sa vie en rançon pour la multitude ? Pourquoi le Christ fait de sa souffrance une réponse à l'humanité ? Vous le savez, l'Église a souvent tenté d'y répondre ou bien on imagine que dans ce monde où nous tombons dans une espèce de fatalité ou de fatalisme et nous nous disons "il faut bien que les choses en soient ainsi, nous vivons, nous connaissons la joie, mais aussi nous souffrons et nous mourrons. Et dans le Christ, en mourant sur la croix, ne fait que connaître, d'une manière plus ou moins mauvaise, ce que connaissent tous les hommes". Mais pourquoi fallait-il la souffrance ? pourquoi fallait-il la rançon pour nous racheter, et d'abord avions-nous besoin d'être rachetés ? Et si nous ne tombons pas dans le fatalisme, nous pouvons connaître une autre sorte de tentation spirituelle parfois qui se pare plutôt de masochisme et considérer finalement qu'on peut même trouver du bien à se faire mal, on peut même trouver une valeur à cette souffrance ou à cette mort. Et serait-ce là la solution d'un Christ, homme et Dieu, à la fois souffrant, mourant pour nous racheter, pour payer notre libération ?
Frères et sœurs, je vais peut-être vous choquer, mais le Christ n'aurait pas eu besoin de souffrir et de mourir tout simplement pour faire beau dans le décor et pour que nous ayons quelque chose à dire. Le Christ livre sa vie en rançon pour la multitude, Il est le Serviteur souffrant, Il est le grand-prêtre qui intercède pour nous parce qu'Il a connu l'épreuve, Il est Fils de l'Homme, Serviteur parce qu'Il vient effectivement nous sauver et nous combler de sa vie et répondre ainsi à un désir profond de l'homme.
Alors, c'est là qu'intervient notre demande, que s'exprime notre désir. Nous sommes comme les fils du tonnerre, Jacques et Jean, nous demandons à Dieu de siéger nous aussi à sa droite et à sa gauche. C'est nous-mêmes, dans cette demande, qui pouvons encore à l'heure actuelle exprimer un désir, le désir que malgré cette vie difficile, malgré tous les impedimenta de ce monde, nous puissions, malgré tout, espérer que le règne vienne, espérer être du Royaume et espérer être bien placés. Nous sommes même aujourd'hui, je le pense, motivés par un désir, celui d'être le premier, celui de trouver tant bien que mal une bonne place, être mieux placé que les dix autres qui me suivent, sans compter que les dix autres, eux aussi, voudraient être bien placés.
Le Christ va plus loin que le désir exprimé par ses apôtres, car à la gloire, Il répond par la croix. A la revendication, Il répond par le service. A la vie bienheureuse, Il répond par sa propre mort. A nos désirs égoïstes, Il répond par le don de sa personne. Il nous entraîne au-delà de notre désir, c'est-à-dire exactement ce que nous demandons, et puis, même si nous ne le savons pas toujours, à nous pousser plus loin que ce que nous demandons. Il nous invite à communier à sa coupe. La coupe est le signe du destin de la vie. C'est peut-être la coupe de bénédiction ou d'action de grâces, mais c'est aussi la coupe de cette vie dure et difficile à avaler. Il nous demande de la boire. Il nous entraîne aussi dans le baptême, c'est-à-dire dans le passage, dans la Pâque, dans la mort et la Résurrection, Il nous entraîne dans la souffrance et le service pour nous amener au-delà de notre désir, non pas une gloire temporelle, non pas une première place, non pas un royaume de ce monde, mais une vie de communion avec Lui, et une vie de communion éternelle.
Pourquoi cela va-t-il plus loin que ce que nous avions désiré? Tout simplement parce que, lorsque Jacques et Jean expriment ce désir, ils ne font que reprendre le leitmotiv du désir humain, la chanson connue et répétée de l'humanité, ils reprennent cet air qu'Adam a si bien psalmodié et que lui persiflait le serpent : "vous serez comme des dieux" (Genèse3, 5). Voilà tout le désir de notre humanité.
Mais oui, nous serons comme des dieux, le Seigneur veut que nous soyons comme des dieux, Il veut que nous soyons remplis de sa vie, mais pas au mépris de nous-mêmes, Il ne nous impose pas sa gloire, Il ne fait pas de nous des marionnettes, Il ne tire pas les fils de notre existence pour que nous soyons, selon son bon vouloir, ce qu'Il aurait décidé pour nous. Jésus vient tout simplement communier à notre désir, mais communier à notre désir qui s'exprime parfois à l'envers, qui s'est si bien exprimé à l'envers qu'il en a été un éloignement de Dieu, qu'il en a été une coupure d'avec Lui par le péché originel. Nous sommes nous-mêmes dans ce même mouvement, dans cette même dynamique, notre désir est toujours le même (devenir comme des dieux) et donc si Dieu va au-delà de notre désir, c'est parce qu'Il répond tout simplement là où nous ne l'attendions pas, dans son humanité et dans sa souffrance, dans sa mort, pour mourir en rançon pour la multitude. C'est-à-dire pour nous libérer de l'esclavage du péché.
Nous avions cueilli l'arbre du jardin, nous avions défiguré notre propre visage par le péché. Et c'est en réponse à ce péché, parce que nous avions le désir d'une gloire sans Dieu que Dieu vient mourir sur notre croix, vient mourir sur cet autre arbre en étant Lui-même défiguré pour nous rendre "Dieu", pour nous rendre à notre véritable humanité, pour combler notre désir. Là où nous recherchions un achèvement de nous-mêmes, un achèvement de notre propre humanité qui, hélas, ne trouve jamais la correspondance exacte avec notre désir, le Christ va plus loin et Il remplit notre humanité jusqu'au plus bas, c'est-à-dire la mort, Il vient nous prendre par en dessous et nous surélever là où nous ne mettions pas notre gloire. Même si, quand nous avons péché, nous voulons toujours, et c'est là encore un plus grand péché, que celui-ci nous appartienne, plus rien dans la perspective de la Rédemption n'appartient à nous-mêmes.
Frères, si nous voulons partager la gloire de Dieu, il ne faut plus croire que notre propre humanité, que nos propres désirs, notre volonté va être d'entrer simplement dans la volonté de Dieu. Mais dans l'acte rédempteur du Christ, nous allons être motivés par un désir encore plus grand que le Christ va venir achever, lorsque sur la croix il exprime ce désir : "J'ai soif'", soif de nous.
"Seigneur Jésus, nous Te demandons une chose, fais que nous siégions l'un à ta droite, l'autre à ta gauche, dans ton Royaume, dans ta gloire". Ce qui est vrai, c'est que les Fils de Zébédée ne pouvaient pas prévoir que ceux qui siégeraient à la droite et à la gauche du Christ seraient deux brigands. Ils n'avaient pas compris la motivation de leur désir qui allait bien plus loin que ce qu'ils pouvaient prévoir, mais que le Christ a compris cette motivation profonde qui est la même depuis Adam. Notre désir doit aujourd'hui encore nous dépasser, il correspond toujours à ce même mouvement où lorsque nous exprimons quelque chose, bien souvent cela nous dépasse. Lorsque l'enfant réclame le lait du sein maternel, il n'a pas conscience qu'il réclame toute l'affection de sa mère. Lorsque le passant, dans la rue, réclame un renseignement, c'est une chaleur humaine et une présence au-delà du pur renseignement, un sourire qu'il peut parfois guetter au-delà de sa simple demande. L'infirmière qui manifeste dans la rue ne sait pas que peut-être elle réclame un monde où la justice sociale puisse régner, plus qu'une simple revendication banale et quotidienne. La femme qui montre le manteau de fourrure dans la vitrine à son mari, c'est plutôt la tendresse de son mari qu'elle réclame, tendresse pour la revêtir. Jacques et Jean réclament la gloire de Dieu.
Frères et sœurs, comprenons, prenons conscience que le Christ va au-delà du simple désir un peu bassement matériel que parfois nous exprimons. Aujourd'hui encore même dans l'Église, nous pouvons être tentés par une telle demande. Sachons que, lorsque ainsi notre désir s'exprime, c'est le désir même de notre plénitude que nous réclamons, de notre achèvement, de ce péché qui nous taraude depuis le début de l'humanité et que le Christ y a répondu par sa vie en rançon, par la souffrance, par la mort, mais pour nous entraîner à la vie. Sachons que, lorsque nous sommes baptisés, plongés dans cette dynamique salvifique de la vie du Christ, Il est venu atteindre jusqu'à la plus petite parcelle de notre être. Sachons, lorsque nous communions au corps et au sang du Christ, que nous participons à l'eucharistie, que c'est dans l'acte rédempteur du Christ que nous communions, nous achevons notre demande qui est alors prière et nous Lui disons : "Viens, Seigneur Jésus". Lui qui nous avait demandé : "Adam, où es-tu" ?
AMEN