DE QUI EST L'EFFIGIE ?

Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (21 octobre 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

"Est-il permis ou non de payer l'impôt à l'empe­reur" ? Lorsque les pharisiens et les partisans d'Hérode viennent poser cette question à Jé­sus, ils attendent une réponse de l'ordre même de la question, ce qui est logique, ils l'attendent dans une formulation très simple : c'est oui ou c'est non ? Est-ce permis ou est-ce défendu ? Toujours cette espèce de problématique qui n'en est pas une, à savoir : poser ses questions de façon à piéger l'autre pour avoir une réponse qui, si elle est claire, n'explique rien.

La question posée porte donc sur une histoire d'impôt, or ce n'est pas sur le tribut de César que Jésus va faire porter sa réponse. La monnaie, et nous le savons très bien, est de l'ordre du symbole. Lorsque les pharisiens demandent à Jésus s'il faut payer l'impôt, ce n'est pas uniquement une question de tiers provisionnel, c'est le symbole de la soumission à une autorité, celle de César en l'occurrence. La monnaie est un symbole, or vous le savez très bien, le mot "symbole ", d'après son étymologie grecque, signifie d'abord rassembler ce qui est divisé, refaire ce qui est brisé, ramener à une seule chose des éléments qui ont été, pour une raison ou une autre, dispersés. Et la monnaie signifie tout ce dont nous avons besoin pour vivre, un peu comme le pain. Ces besoins pour notre vie s'étendent à l'ordre des choses purement matérielles comme la nourriture ou la télévision ou la voiture, mais aussi s'entend des choses plus intérieures, la culture, l'intelligence, l'épanouissement de notre être, en son corps et en son esprit. Il ne faut donc pas penser que le mot "monnaie" soit simplement le signe de la bassesse de l'utilisation de l'argent ou du commerce. On peut encore ouvrir une autre perspective qui nous rapproche peut-être davantage de l'expression : "rendez à César ce qui est à César", il s'agit des engagements, des tâches et œu­vres que nous avons à faire pour vivre dans notre so­ciété, parce que nous sommes des êtres sociaux (en principe) et que nous avons à vivre dans une société où chaque homme doit prendre sa part de responsabi­lités, d'engagements en vue d'une productivité qui puisse aider tout le monde à vivre personnellement et collectivement. Il s'agit donc là encore, sous le sym­bole de la monnaie, de ces engagements social, pro­fessionnel, municipal, politique ou économique, etc... Je donne donc au terme "monnaie", ce sens symboli­que qui rassemble tous ces éléments dispersés qui font notre vie, en ses multiples aspects et activités. Il y a sur cette "monnaie", et Jésus insiste sur ce point, une effigie, celle de César, celle de l'empereur régnant à l'époque du Christ. Ceci nous signifie bien qu'il s'agit de l'ordre temporel des choses, et l'organisation collective. La monnaie avec son effigie nous renvoie à cette appartenance, à cette propriété qui est la nôtre quant aux biens temporels, quant à notre culture, quant à notre savoir, à notre avoir. Jésus ne minimise pas cela, il ne dit pas que c'est mauvais, mais relève simple ment : "rendez à César ce qui est à César", utilisez ces choses pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire pour toute votre vie personnelle et collective au premier niveau de ses nécessités quotidiennes qui sont bonnes, à condition bien sûr de ne pas en abuser. C'est la première réponse que Jésus veut donner par cette réflexion à propos de l'effigie de cette monnaie.

Cependant une autre dimension se dessine, car il y a une autre effigie dans ce problème de mon­naie, c'est, je crois, sur cette seconde effigie que Jésus a voulu capter l'attention et la compréhension de ses auditeurs, Il a simplement voulu leur dire : "vous êtes préoccupés d'histoires de monnaie, d'impôt ou d'his­toires de politique et cette préoccupation en soi légi­time est en train d'en dissimuler une seconde, car une effigie peut en cacher une autre". Quelle est cette autre effigie que ces pharisiens et ces partisans d'Hé­rode ne voient pas ou ne veulent pas voir dans ce pro­pos ? Jésus va leur signifier, en essayant de leur ou­vrir les yeux et le cœur à une autre effigie par la se­conde proposition de sa réponse : "rendez à Dieu ce qui est à Dieu". Or, frères et sœurs, qu'est-ce qui, dans notre monde, porte l'effigie de Dieu ? qu'est-ce qui, dans notre monde, porte comme inscription la légende de Dieu ? C'est le cœur de l'homme créé à l'image de Dieu, frappé en son cœur par la Parole d'un Dieu Créateur et Sauveur. L'effigie est de Dieu, donc ap­partient à Dieu. Voilà, je crois, ce que Jésus a voulu faire saisir à ces hommes qui venaient Lui poser des questions d'ordre temporel et économique. Il ne ré­pond pas à ce niveau-là, mais Il les renvoie à une exi­gence beaucoup plus profonde et plus radicale dont Il est Lui-même la "monnaie" parce qu'Il est Fils de Dieu, comme dit l'auteur de l'épître aux hébreux dans un terme un peu compliqué : "Il est l'effigie de sa substance", Il est 1'image même de Dieu dans la chair humaine, marquée du sceau de la divinité comme la pièce en argent du nom de l'empereur. Jésus renvoie ses interlocuteurs qu'Il traitera d'ailleurs d'hypocrites, on verra pourquoi tout à l'heure, Il les renvoie non pas aux réalités matérielles et temporelles qu'Il ne néglige pas pour autant, mais Il leur rappelle la priorité même de ce qu'ils sont en tant que personnes, ils appartien­nent à Dieu seul. Ce qu'ils possèdent et gèrent est du monde, ce qu'ils sont est de Dieu, parce que marqués de l'effigie de son image.

"Rendez à Dieu ce qui est à Dieu". Frères et sœurs, nous appartenons à Dieu et nous devons nous rendre nous-mêmes à Dieu. Voilà, ce que Jésus veut faire saisir à ses interlocuteurs et ce qu'II nous de­mande aujourd'hui de mieux comprendre à partir de cet évangile. Nous sommes à Dieu. C'est pourquoi le Christ Lui-même rappelle ra de nombreuses autres fois dans l'évangile le premier commandement : "Tu adoreras Dieu seul", tu ne donneras ton tribut de per­sonne qu'à Dieu, "Tu L'aimeras de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces" et "Nul ne peut servir deux maîtres" : Dieu et Mammon. Ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou s'attachera à l'un et méprisera l'autre. C'est à cette vérité-là que le Christ veut ren­voyer ses interlocuteurs, ou à celle-là encore : "là où est ton trésor, là est ton cœur". Au fond le cœur de ces pharisiens, leurs préoccupations et leurs soucis, c'était ce régime politique, et c'était aussi cette pré­sence du Christ qu'ils ne pouvaient pas accepter, alors il fallait le mettre Lui-même en difficulté avec l'em­pire de façon à dire : "Il ne peut pas être le Messie, car ses réponses sont condamnables". Là où est votre trésor, là est votre cœur. Notre trésor, ce n'est pas l'effigie d'une monnaie, ni même la monnaie, ni les choses de la terre, toutes bonnes et valables qu'elles soient. Ou bien alors, en tant que chrétiens, ne som­mes nous pas aussi des hypocrites qui disons de Dieu qu'Il est la vérité, de Jésus qu'Il est le chemin et la vérité, mais qui ne nous préoccupons uniquement que de monnaie, que d'effigies matérielles, que d'images passagères et provisoires ? Notre trésor, c'est l'image de Dieu dans notre cœur, l'effigie de Dieu dans la chair de l'homme, et là doit être notre cœur, notre attachement. Là doit aussi se manifester le véritable don de notre engagement et de notre véritable justice, car qu'est-ce que la justice ? que chaque chose re­trouve son maître, chaque chose soit ramenée à son origine. La monnaie est de César, ramenez-la à César. Les choses de ce monde sont de ce monde, laissons-les au niveau du monde. Mais vous, vous êtes à Dieu et vous êtes de Dieu, eh bien ramenez-vous vous-mêmes à Dieu. L'effigie, l'image de Dieu est une ré­alité dans votre vie qui en appelle à Dieu, qui veut retourner vers Dieu, qui est le tribut de votre vie à Dieu, un tribut d'amour et de foi, de reconnaissance et d'adoration.

Nul ne peut servir deux maîtres. Alors, frères et sœurs, que nous puissions bien comprendre que nous aussi, nous pouvons être traités par Jésus d'hy­pocrites. Ces pharisiens ont engagé le dialogue avec Jésus en Lui disant : "Tu es vrai, Dieu est vrai, c'est vrai ce que Tu dis". Et Jésus les renvoie à eux-mêmes : "Vous êtes des hypocrites, parce que la véritable vérité ce n'est pas de déclarer que Moi, Je suis vrai, c'est de reconnaître la vérité de l'image de Dieu dans votre cœur, et ça vous ne le faites pas, donc vous ne pouvez pas rendre à Dieu le culte qu'Il attend. Vous n'êtes pas de véritables fils d'lsraël". Ce reproche de Jésus peut aussi nous toucher, chacun dans notre cœur et nous faire poser cette question : "Où est mon trésor ? où est mon cœur ? à qui je rends un culte ? quel est Celui qui me fait vivre ? pourquoi, par qui je vis cha­que jour ?" Nous autres chrétiens dans ce monde, nous avons à ne jamais mépriser les réalités du monde, au nom de notre foi chrétienne, même si elles sont partiellement mauvaises, cela dépend de notre gestion, mais en elles-mêmes elles ne sont jamais méprisables. S'enraciner dans la société oui, car nous sommes hommes dans le monde pour le transformer, s'enliser dans la société non, car chrétiens, nous ne sommes pas du monde mais pour l'autre monde où nous serons transfigurés selon l'image et l'effigie de Dieu en nous.

 

 

AMEN