OSER DEMANDER LA GLOIRE
Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (16 octobre 1988)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Il est vrai qu'à la première lecture nous nous sentons assez peu concernés par cette question. Finalement nous n'avons pas tellement envie de partager, comme Jacques et Jean, à moins d'éprouver en soi une soif de pouvoir terrible, la gloire même de Dieu, nous sommes plus prudents que cela, peut-être trop tièdes, mais siéger à droite et à gauche du Christ ne nous fait pas tellement envie. Mais nous avons peut-être tort, car il y a dans la question de Jacques et de Jean non seulement une audace que nous pouvons trouver belle en soi, d'oser demander à Dieu de partager sa gloire, mais aussi ils semblent avoir compris quelque chose que nous, nous refusons de comprendre. Ils ont compris qu'il fallait viser très haut pour pouvoir assurer à ce monde un salut total efficace. Par cette question, ils visent la fin, le pourquoi de toute chose. Qu'est-ce que la fin, sinon la gloire, sinon la puissance, sinon l'amour se révélant de Dieu. Ils ont compris finalement que, face à l'excès d'horreur du mal qui se déchaîne et qui enchaîne les hommes dans ce monde, il fallait trouver pour contrebalancer, de façon totale, définitive et efficace, sur la pente du mal qui entraîne toute l'humanité, il fallait trouver un contrepoids de taille, et le seul contrepoids de taille qui vaille la peine, c'est la gloire de Dieu.
Ainsi Jacques et Jean demandent à être coopérateurs du salut. Nous comprenons que leur audace est belle en ce sens qu'ils voient en Jésus-Christ le véritable Sauveur et que s'ils veulent s'associer par un quelconque orgueil, cet orgueil se trouve magnifié parce qu'ils ont reconnu par où devait passer le salut, par la puissance qui seule se rendra capable de renverser l'horreur, l'enchaînement, le quotidien de ce mal qui assaille, enchaîne tout homme. En ce sens ils ont été plus loin que nous, ils ont visé plus haut, l'objet même de Dieu, sa fin, la gloire.
Dans le premier texte que nous avons entendu sur le Serviteur souffrant, une des choses étonnantes du Serviteur souffrant, c'est que la vision de celui qui offre ses souffrances en salut ne s'arrête pas à ses souffrances, mais qu'elles sont l'occasion de découvrir, à travers ses souffrances, un autre monde, une autre fin. Lui aussi vise la fin. De même à travers toute la Bible, pour reprendre un autre exemple de serviteur souffrant, le serviteur Job. A quoi s'oppose le grand discours de Job ? face à ceux qui viennent lui dire : "Si tu souffres, c'est parce que tu as péché". Il leur répond : "Mais vous cherchez un moyen d'explication de la souffrance et du mal à l'intérieur et vous cherchez un moyen d'y répondre, il suffit que je sois un peu plus juste ou un peu plus moral, et mes souffrances cesseront". Mais Job voit plus loin, il dit : "Dieu, Lui, ne bouge pas quand je souffre". Job interroge la fin de toutes choses qui est la grandeur, la majesté de Dieu qui semble apparemment, en tout cas dans ce livre, impassible face aux souffrances des hommes. Tous ces hommes dont Job se fait comme l'interprète, n'arrêtent pas leur vision, leur horizon au mal qui est devant eux, mais vont plus loin, dans une véritable vision de croyants, ils visent, de leur foi, l'au-delà de ces souffrances, l'autre monde.
Enfin, frères et sœurs, est-ce que nous n'avons pas tendance, dans notre propre foi, dans notre propre relation avec Dieu, à nous vouloir un peu des coopérateurs ? mais au sens "technicien" du terme, c'est-à-dire à trouver des moyens, mais ne pas voir que, derrière toute chose, se profile un autre monde, devant lequel notre monde d'aujourd'hui se révèle comme fracturé, usé. Et que notre véritable vision de croyants doit traverser, pour voir la gloire qui se profile derrière, et savoir que c'est cela qu'il nous faut viser. Pourquoi ? A l'excès de l'horreur, Dieu n'aura qu'une réponse l'excès de son amour à l'excès du mal qui a poussé le Fils de l'homme à monter sur une croix, il n'y aura de réponse que l'immense amour de Dieu qui nous offre ce qu'Il est, en excès. Il n'y a pas de moyens pour traverser ces sentiers perdus du monde, mais il y a à viser au-delà qui est ce que Dieu donne comme fin de toutes choses, comme béatitude pour l'homme, comme vision face-à-face, comme amour total révélé se manifestant de croyant en croyant, atteignant chaque homme dans cette humanité afin que le monde soit comme inondé par cette vague d'excès de l'amour de Dieu. C'est la seule réponse possible face à la face ténébreuse du monde qui ne finit pas de sombre, à l'excès de nos péchés s'accumulant les uns les autres et faisant rouler ce monde vers un néant sans fond, il n'y a qu'un excès possible, et c'est Dieu qui peut l'apporter : c'est son amour, c'est sa béatitude, le face-à-face entre Lui et nous.
Qu'est-ce que répond Dieu à Job, à la fin de son livre ? Il répond par une rencontre : "La réponse à tes souffrances, toi, homme qui souffres", que ce soit Job ou les autres hommes, "la réponse à toute souffrance, c'est la rencontre avec ce que je suis. La fin de toute chose, c'est ce que je peux t'apporter dans la communion que je veux avec toi, car J'en ai assez, dit Dieu, d'attendre et de souffrir que tu sois loin de Moi". Frères et sœurs, l'attente de Dieu c'est dans les deux sens : non seulement nous attendons Dieu, mais Dieu attend que nous Lui revenions. Et ce n'est pas si sûr, et il y a de la part de Dieu une certaine souffrance à ne pas être sûr que notre âme Lui sera rendue. Il veut peser lourd dans la balance pour mettre tout de son côté, pour que nous revenions à Lui mais Il le fait sans abîmer pour autant la liberté de l'homme, Il le fait par un excès d'un amour qui ne vient que habiller, décorer, envelopper notre propre liberté pour la séduire et pour la ramener à Lui.
Ainsi, frères et sœurs, le Fils de l'Homme n'est pas venu pour être servi mais pour servir, pour servir notre liberté afin qu'elle voie plus loin ce à quoi elle est vraiment destinée : la gloire que réclamaient Jacques et Jean et ils avaient raison de réclamer la gloire de Dieu, car nous sommes destinés à être appelés fils de Dieu et à partager sa gloire. Ils avaient parfaitement raison et parfaitement compris, et leur audace devrait être un exemple pour nous. Leur regard portait vraiment sur Dieu. "Que voulez-vous que je fasse pour vous ?" disait Jésus.
Alors frères et sœurs, dans le sillon tracé par ces apôtres qui ont été jusqu'à paraître présomptueux pour nous aujourd'hui. Inscrivons-nous dans cette même demande, afin de contempler ce que Dieu a mis en face : l'excès de son amour qui, seul, contrebalancera de façon efficace et totale ce que nous avons construit depuis le début de l'humanité. Le prix en sera la croix. C'est pour cela que les apôtres, tout en ayant raison de demander la gloire, ne peuvent pas encore la comprendre, car ils évacuent ce qui en fait comme le centre et l'essence, car la gloire ne se comprend pas sans la croix. Et nous sommes envoyés, nous aussi, à ce monde, pour servir ce monde, oh non pas pour l'appuyer de notre force ou de nos moyens, mais pour lui faire voir plus loin ce que Dieu a préparé pour lui : la gloire, tout en lui disant que, dans cette gloire, une croix s'est profilée l'arbre de vie nouveau qui donne vie éternelle à chacun des hommes.
AMEN