DIEU ET CÉSAR, DEUX MONDES SÉPARÉS ?

Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (18 octobre 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

"Rendez à César ce qui est à César et rendez à Dieu ce qui est à Dieu". Lorsqu'on entend cette parole, notre première idée est de penser qu'il y a un monde de César et qu'il y a un monde de Dieu, et qu'il y a donc une limite entre les deux qu'ils sont séparés par une frontière difficile à passer.

Un enfant du catéchisme disait, il y a quelque temps, dans son langage à lui, "est-ce qu'on peut trou­ver Dieu avec un laser ou avec un infrarouge ?" Dans la bouche de l'enfant ce n'était pas seulement le pro­blème de la science ou de la recherche scientifique de l'homme qui peut trouver au bout de son éprouvette ou du scalpel, Dieu, mais il semblait poser par là la question que nous pouvons formuler ainsi : "Où est Dieu ?" où se situe ce monde de Dieu? et où com­mence-t-il ? En effet, notre première idée est de comprendre Dieu comme quelqu'un qui est en face de nous, comme quelqu'un qui est un partenaire de notre vie et que nous aurions, dans un horizon assez loin­tain, mais en face, comme un monde qui se dessine à l'horizon, mais qui n'est pas encore totalement dévoilé ni manifesté, et nous serions encore dans les ténèbres du monde de César dans cette effigie et cette légende de la monnaie, le denier, semblait préfigurer. Ainsi il y aurait donc ce large monde secoué par le mal, se­coué par les épreuves, et au fond une autre lumière : le monde de Dieu. Alors l'enfant semblait dire : "en cherchant bien, avec sagesse, avec discernement, on pourrait en traversant ce monde trouver au bout de la science, de la recherche et de la sagesse humaine, on pourrait trouver Dieu". Telle était sa question. Telle est aussi souvent notre impression d'avoir Dieu comme face à face.

De fait quand nous essayons de confronter notre vie, sa valeur propre, ses défauts ou ses qualités, nous les confrontons, quant-à une Loi que Dieu nous a enseignée, ce que nous faisons de bien ou ce que nous faisons de mal. Ainsi nous plaçons notre expé­rience de Dieu dans un face à face permanent où Dieu serait comme un interlocuteur, certes valable mais vis-à-vis duquel nous serions comme dans un va-et-vient, un dialogue difficile dans lequel il nous faudrait tenir bon, respecter, accomplir la Loi que Dieu nous demande et qui est la Loi du commandement nouveau de nous aimer les uns les autres. C'est vrai dans le sens où Dieu est une personne, et quand nous avons une relation avec une personne, nous avons une rela­tion avec quelqu'un qui est en face de nous, et nous savons aussi par expérience que souvent, cette per­sonne nous échappe, reste mystérieuse, que ce soit par son mystère propre, ou par son charme, ou par ce qu'elle est, ou par ses secrets les plus profonds, la relation avec une personne n'est pas simplement un face à face, mais elle ouvre à une certaine expérience de communion.

Avec Dieu, finalement, il en est tout autre­ment. C'est dire que lorsque nous considérons que Dieu est en face comme un partenaire, c'est que nous oublions qu'Il était là avant, c'est-à-dire que dans l'ex­périence que nous avons de Dieu, Il est Lui-même le commencement, Il est Lui-même la fin, car si nous pouvons faire l'expérience de Dieu, c'est que Lui-même l'a voulu, souhaité et décidé en chacun de nous. Il est à la fois ce début, cette origine dont nous sonnes issus et à la fois cette fin à laquelle nous sommes ap­pelés comme deux abîmes dans lesquels nous émer­geons à peine dans notre vie, dans notre conscience d'aujourd'hui. Notre expérience de Dieu n'est pas comme un face à face simple avec une personne, cer­tes infinie, mais elle est comme vivifiée même par Dieu, elle est décidée, elle est dirigée. L'élan même de notre recherche de Dieu ne vient pas de nous, mais vient de Lui. Ainsi nous avons, nous devons avoir le sentiment plus exactement que notre expérience de Dieu vient d'un abîme dont nous sommes tirés pour nous emmener vers un autre abîme qui est la présence totale, en plénitude, de Dieu qui sera celle de notre mort. Notre expérience de Dieu ne s'établit pas, ne se construit pas uniquement à partir de la conscience que nous en avons, mais tout au contraire le premier mou­vement qui naît dans notre cœur et dans notre vie vient de Lui. Dieu nous vivifie, nous enveloppe, nous saisit afin de nous ramener à Lui. Mais c'est Lui qui fait le mouvement. Certes dans une expérience quoti­dienne de Dieu, l'expérience, c'est le fruit de deux actes : le nôtre pour une part et celui de Dieu, mais comprenez bien, frères et sœurs, que celui de Dieu est infiniment plus grand que le nôtre, et que ces deux actes, même s'ils donnent cette expérience et cette conscience de Dieu, restent très disproportionnés. Nous sommes créés, nous sommes mis en mouve­ment, nous sommes agis parce que Dieu l'a voulu, parce que Dieu est au commencement, avant nous, pour nous mettre en mouvement vers Lui. Et notre expérience de Dieu nous jette en quelque sorte dans un élan, dans un feu qui ne peut jamais s'épuiser. Nous allons dans cette vie, comme d'un don à l'autre, comme d'une joie à une autre, comme d'une peine à une autre, et qui est chaque fois conne le signe, le dessein du mouvement et de l'élan dans lequel nous sommes enveloppés, saisis pour revenir vers Dieu.

Ceci est comme le premier point. Vous allez me dire quel rapport avec le monde de César et le monde de Dieu ? parce que, évidemment, quand on considérait qu'il y avait une séparation entre le monde de César et le monde de Dieu on pouvait donc agir, certes dans le bien, mais tenter d'agir par nous-mêmes pour rejoindre ce monde de Dieu. Lorsque je dis que Dieu est au commencement de toute chose, qu'Il est à l'origine, qu'Il est même ce qui met en mouvement, c'est dire que ce monde de César dans lequel nous sommes est déjà mis en mouvement, est déjà coloré, signifié par cette présence de Dieu, avant même que nous en ayons conscience. Notre propre expérience, dans ce monde de César, du monde de Dieu a été voulue par Dieu. Ceci dit, nous sommes quand même envoyés dans ce monde de César pour rejoindre Dieu et nous sommes quand même, il est vrai, malgré cette expérience totale de la réalité de Dieu présente au début et à la fin, nous sommes quand même envoyés dans ce monde de César. Et ce monde de César, c'est le monde de notre conscience personnelle de notre chemin à faire. La seule façon de vivre ce monde de César comme préparant ce monde de Dieu, comme préparant l'avènement du Royaume nouveau, c'est d'y voir cette présence de Dieu, cette expérience de Dieu, non seulement comme un face à face, comme un par­tenaire, mais aussi conne un appel profond. C'est dire que Dieu vient visiter ce monde afin qu'avec Lui, nous retournions vers Lui. Notre voyage sur terre dans ce monde de César ne se fait pas sans Lui, nous le faisons avec Lui pour transformer ce monde de César. Mais la seule façon de le vivre réellement, c'est de le vivre dans la liberté réelle, et cette liberté consiste non pas à dire oui ou à dire non à Dieu, mais à reconnaître cette réalité même de la présence de Dieu aujourd'hui. C'est en cela que notre expérience de Dieu présent dans ce monde est déjà imprégnée de Dieu.

Frères et sœurs, lorsque l'enfant disait : "peut-on trouver Dieu avec un laser", il ne voulait pas dire par là : "est-ce que dans ma vie aujourd'hui je vais marcher longtemps sans le voir, sans le rencontrer, sans faire l'expérience de sa présence ? ou est-ce que, tout au contraire, mon chemin même qui cherche à découvrir Dieu se fait Lui ?"

Notre vie aujourd'hui, telle qu'elle est dans ce monde, dans notre liberté de le reconnaître présent parmi nous, comme nous allons le faire aujourd'hui dans cette eucharistie, c'est de reconnaître justement que nous sommes non seulement accompagnés, mais nous sommes vivifiés, agis, poussés dans un élan qui doit non seulement nous emmener mais qui doit em­mener tout ce monde ancien vers le monde nouveau. Car Dieu nous demande d'être avec Lui, j'allais dire des coopérateurs, à élever ce monde ancien, ce monde de César vers le monde de Dieu, à rendre toute chose anciennement profane, à la rendre sacrée. Et c'est bien là l'œuvre de chacun de nous dans notre expérience de Dieu que d'être avec Dieu dans tout ce monde de Cé­sar, afin qu'il devienne monde de Dieu. Et c'est en cela que le monde chrétien, le monde dessiné par l'Église, préfiguré par l'Église n'est plus simplement un monde de César qui s'arrêterait et qui mourrait de sa propre mort mais c'est un monde de César qui doit s'enfanter pour devenir monde de Dieu.

Alors, frères et sœurs, évitons de présenter Dieu comme un partenaire, aussi noble soit-il, aussi grand soit-il, aussi infini soit-il. Mais plus qu'un par­tenaire, c'est une vie, c'est une présence, c'est un appel qui est déjà en place, qui est déjà en action, qui est déjà en mouvement et qui nous fait agir dans ce monde pour le retourner vers Lui. C'est comme un seul mouvement, c'est comme un seul élan qui jamais ne s'épuise. Ainsi la vie du chrétien est vraiment libre, elle n'est pas soumise aux lois du monde de César, car elle connaît déjà, dans l'espérance et dans la foi et dans la charité dont parlait saint Paul, les normes du monde nouveau, elle connaît déjà les catégories, les éléments, les structures essentielles de ce monde nou­veau qui sont déjà mises en place dans notre cœur aujourd'hui parce que Dieu y est déjà présent.

Frères et sœurs, regardons le monde et vivons dans ce monde, non plus en essayant de le comparer à ce qui manquerait ou au chemin qui nous reste à par­courir, mais comme poussés par derrière par Dieu, comme poussés par quelqu'un qui déjà nous a précé­dés sur le chemin que nous connaissons, car Dieu a déjà vécu en Jésus-Christ notre vie d'aujourd'hui et notre vie de demain. Et nous sommes en mouvement à cause de Lui, parce qu'Il est notre début et notre fin.

 

AMEN