LE DÉSIR DE L'HOMME DANS LE DÉSIR DE DIEU

Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (20 octobre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Vous ne savez pas ce que vous demandez". Lorsque le Christ reçoit la demande de Jac­ques et de Jean, Lui qui connaît le secret des cœurs comprend bien qu'en réalité le désir de ces deux disciples ne peut pas être simplement réduit, comme nous l'imaginerions nous-mêmes, à une ques­tion d'ambition et d'hégémonie sur le groupe des apô­tres.

Lorsque le Christ reçoit cette demande de Jacques et de Jean, Il la reçoit comme un appel qui voudrait exprimer le désir de leurs cœurs. Et au lieu de leur répondre : "Ce que vous demandez n'est que la traduction de vos ambitions ou de vos passions", Il leur dit tout simplement : "Vous ne vous doutez pas de la portée de votre question et de votre demande. Vous ne savez pas ce que vous demandez". Ainsi, à travers cette simple question des deux disciples et cette ré­ponse du Christ, nous sommes pour ainsi dire ren­voyés à nous-mêmes et à notre propre désir.

Quel est notre désir ? Comment se dit notre désir ? Le Christ connaît le cœur et par conséquent le désir de l'homme. Il connaît le désir de chacun d'entre nous, et la première chose qu'Il nous révèle sur notre désir, c'est que "nous ne savons pas ce que nous de­mandons". Nous ne savons pas ce que nous désirons.

En effet, le désir de l'homme est une réalité extrêmement complexe. Un commentateur moderne de ce texte prenait un exemple un peu banal, mais suggestif lorsqu'il écrivait : Quand une femme de­mande à son mari de lui acheter un beau manteau de fourrure, au fond elle ne sait pas exactement quel est son désir, en réalité ce n'est pas vraiment le manteau de fourrure dont elle a envie, mais peut-être plus profondément, est-ce de l'amour et de la tendresse de son mari qui sera ainsi manifesté par le cadeau qu'il va lui faire. Je crois que cet exemple est très utile, car il nous montre à quel point nous sommes dans l'embar­ras au sujet de notre désir. Pourquoi ? parce que sans cesse le désir s'exprime de façon immédiate, souvent extrêmement maladroite et une peu "bête". Notre dé­sir parce qu'il est cette force en nous qui nous fait passer d'instant en instant, de jour en jour, ce désir sans cesse renouvelé s'exprime toujours en fonction de la situation présente. Tout à coup on a envie de ceci, et presque immédiatement après, d'autre chose. Il y a toujours dans le désir une grande plasticité, voire une certaine inconsistance, une certaine incohé­rence. Notre désir s'exprime à propos de n'importe quoi. Mais en réalité, nous savons très bien qu'à tra­vers ces réactions spontanées et immédiates, c'est bien autre chose qui est en jeu : il y a une ligne profonde de conduite qui nous échappe à nous-mêmes, car cha­que fois que nous désirons quelque chose, un manteau de fourrure par exemple, en réalité c'est autre chose que nous avons envie, finalement nous avons le désir d'être aimés. Tout le problème du désir est de savoir ce que nous demandons, de savoir ce que nous dési­rons. A chaque moment, nous sommes perdus dans des rêves, mais en même temps, à travers les multi­ples formes dans lesquelles s'exprime le désir, à la fois spontanées et incohérentes se traduit toujours l'unique désir d'être aimés, d'être rencontré au plus intime de nous-mêmes. Et parce que ce désir profond n'est jamais assouvi, parce que nous restons sans cesse sur notre faim, la dynamique de notre désir es­saye d'inventer n'importe quoi, n'importe quelle échéance, courte vue pour se donner l'illusion qu'enfin si tel désir était comblé, on serait enfin heureux !

Or, ce que je trouve très beau, c'est que de­vant le désir des fils de Zébédée, le Christ les renvoie simplement à leur propre désir. On dirait qu'il leur demande : "Pensez vous que le problème soit de sié­ger à ma droite et à ma gauche ? Si vous saviez qui sera à ma droite et à ma gauche quand je viendrai dans mon Royaume ! Ce seront deux brigands. Vous n'aurez sûrement pas envie, à ce moment-là de siéger à ma droite et à ma gauche, fixés à la croix" ! Le Christ aurait bien pu refuser de leur répondre, mais Il leur explique, vous ne savez pas quel est votre désir. Et à ce moment-là, Il les met devant la réalité ultime de ce qui doit être leur désir, mais ceci c'est très beau pourtant. Si le Christ leur avait dit simplement : "Pour que votre désir soit comblé, il faut que vous soyez maltraités comme Moi, il faut que vous mouriez sur une croix, il faut que vous soyez anéantis", Il leur aurait demandé de faire des "performances", comme Lui-même allait accomplir quelque chose de tout à fait extraordinaire. Si le Christ leur avait dit : "Pour avoir la bonne place dans le Royaume de Dieu, il faut que vous donniez totalement, il faut que vous y met­tiez toute votre force et toute votre énergie, il faut que vous vous sacrifiez dans un don inconditionnel de vous-mêmes", Il aurait alors répondu de façon dange­reuse et ambiguë. Après tout, nous connaissons très bien des sociétés et des régimes politiques qui de­mandent à leurs membres une adhésion incondition­nelle au système qui conduit finalement à la destruc­tion de la personne humaine. Si le Christ voyant le désir de Jacques et Jean leur avait répondu : "Il faut pousser la logique de votre désir jusqu'au bout, il faut pousser votre désir jusqu'à l'anéantissement de vous-mêmes", Il les aurait alors conduits à une attitude dangereusement fanatique. Si Dieu si le Christ ne renvoyait l'homme qu'à la dynamique du désir hu­main, Il le reverrait uniquement à ses rêves et le noie­rait dans le désespoir de ne jamais ces rêves se réali­ser. Or la manière dont le Christ répond est différente : Il leur parle de la coupe que Lui Jésus va boire et du baptême dont il va être baptisé.

En fait Il leur parle de son désir à Lui sur les hommes. Au lieu de renvoyer l'homme uniquement à son désir humain, le Christ dit aux deux frères : "Etes-vous capables de vous laisser saisir par mon propre désir sur les hommes et par conséquent sur vous" ? Vous voyez la différence, l'homme n'est pas invité à exacerber son désir dans les idéaux les plus nobles, la philanthropie, la victoire sur lui-même ou des pro­messes en matière de religion. L'homme qui ne sait pas ce qu'il demande, et ne connaît pas son propre désir, doit plutôt accepter radicalement de se laisser inscrire dans le désir d'un autre, dans le désir de Dieu.

Voilà ce à quoi nous sommes appelés, voilà ce qui semble aujourd'hui un des aspects les plus vrais et les plus profond de notre foi chrétienne. Un homme est sans cesse confronté à ses limites dans la réalisa­tion de ses propres désirs, un homme éprouve à tout moment comment son désir peut devenir fou, quand il devient désir de possession, de domination par le pouvoir sur les autres. Or cet homme que nous som­mes est appelé par Jésus-Christ à laisser graver son propre désir dans le désir de Dieu. Ce n'est pas un chèque en blanc, car le Christ a manifesté son propre désir. Jésus connaît l'amour fou qu'Il a pour les hom­mes, Il sait le baptême dont Il va être baptisé. Il sait la coupe amère qu'Il va boire. Mais Il sait que par là, il ne cherche pas à accomplir un désir mégalomane sur l'humanité, Il sait que c'est tout simplement l'abandon de ce qu'Il est entre les mains du Père, par amour pour les hommes.

Frères et sœurs, voilà ce que nous sommes appelés à être aujourd'hui dans le Christ. Nous ne sommes pas des mégalomanes du désir. La foi chré­tienne n'est pas un "super-désir" qui dépasserait ou comblerait tous les désirs humains, elle serait dans ce cas le leurre le plus lamentable qui soit. Mais lais­sons-nous saisir par le désir de Dieu sur nous, et re­connaissons avec joie que nous sommes inscrits dans le désir d'un autre, dans le désir de Dieu sur nous.

 

AMEN