BOIRE À LA MÊME COUPE

Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (18 octobre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Saint Jean de Malte : préparation des coupes

"Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire et recevoir le baptême dans lequel je vais être plongé ?

Nous pourrions frères et sœurs, à l'écoute de cet évangile être saisis dans un premier instant comme dans une perspective où on, a le sentiment que chaque protagoniste monte le niveau. Il y a d'un côté les deux disciples qui veulent siéger à côté de Jésus. Jésus monte la barre en leur disant : "Est-ce que vous allez être capables de vivre ce que je vais vivre ?" C'est normal, la première chose qui nous vient à l'esprit en entendant ces paroles : "boire à la coupe et être baptisé de ce baptême", c'est que Jésus parle de sa mort, ce qui d'ailleurs n'est pas tout à fait faux.

Cela dit, on pourrait tomber assez rapidement, si vous me pardonnez l'expression, on pourrait tomber dans un bizutage. Jésus leur dit : passez les mêmes épreuves que moi et vous serez comme moi, vous aurez la chance de faire partie de l'ENA, de je ne sais quelle grande école, et vous aurez tous les bénéfices que je touche actuellement. Passez les mêmes épreuves et vous serez comme moi ! Mais ce n'est pas du tout ce que dit le Christ. Je pense même qu'il faut inverser la phrase et ne pas la voir d'abord dans la perspective de la coupe qui représente nécessairement la souffrance et la mort. Nous devons partir sur une autre piste, universelle et ancienne, en nous demandant ce que signifie : boire à la même coupe. Il faut nous sortir de l'idée que la coupe représente la passion du Christ et plutôt réfléchir sur cette autre piste : que signifie le fait de boire à la même coupe ? C'est un geste que l'on retrouve dans toutes les civilisations, déjà chez les grecs, et dans certaines sociétés : boire à la même coupe, c'est faire partie du même clan, du même groupe. Chez les grecs, nous en avons la preuve chez certains écrivains, boire à la coupe du symposium (ce symposium qui n'est pas d'abord un congrès de spécialistes qui réfléchissent sur des sujets très compliqués), le symposium, c'est le banquet. Si je partage le même banquet, si nous buvons tous à la même coupe dans ce banquet, nous sommes tous pareils, nous faisons tous partie du même groupe.

Cette piste est beaucoup plus fructueuse et beaucoup plus intéressante que l'autre parce qu'à ce moment-là la perspective est renversée. Il ne s'agit pas de souffrir ou de passer le bizutage pour être comme Jésus et recevoir tous les bénéfices pour la vie éternelle, il s'agit au contraire de découvrir que c'est parce que nous, l'humanité et Dieu, nous buvons à la même coupe que nous sommes promis au même destin et aux mêmes désirs, et cela renverse tout. Jusqu'ici ceux qui buvaient à la même coupe c'étaient les hommes, mais avec le Christ, ceux qui boivent à la même coupe, c'est Dieu et les hommes. La promesse de Dieu dans ce cas-là, c'est de dire qu'en buvant à cette même coupe, nous avons comme une sorte de destinée solidaire, Dieu et nous, les hommes. Le premier à faire cette alliance c'est Dieu qui se charge de cette humanité et qui meurt sur la croix.

Vous voyez, frères et sœurs, dans cette perspective ce qui est premier, ce n'est pas tout de suite la question de la souffrance et de la mort, mais c'est que le Christ a voulu vivre en totale communion avec l'humanité, même si cette communion devait le conduire jusqu'à la mort, ce qui est tout autre chose. Dieu n'est pas venu sur terre d'abord pour souffrir, mais pour partager et prendre plaisir à vivre parmi les enfants des hommes, manger, boire en leur compagnie. On lui a assez reproché d'ailleurs d'être un ivrogne et de passer son temps à manger à boire avec des gens pas recommandables, mais Dieu est venu d'abord pour prendre plaisir à vivre au milieu des hommes jusqu'à en mourir, ce qui n'est pas tout à fait pareil. C'est ce destin et ce désir que Dieu veut partager avec l'humanité. La perspective est non seulement bouleversée, car ce qui n'est pas premier ce n'est plus la mort et la souffrance mais le "vivre ensemble", et dans la première lecture qui est extrêmement difficile et choquante, on pourrait croire que Dieu prendrait plaisir à voir les hommes souffrir et parce que le serviteur a beaucoup souffert, Dieu serait heureux de cette souffrance ? Mais ce n'est pas cela du tout. Dieu n'est pas heureux que son serviteur souffre, mais Dieu est heureux de voir qu'au cœur même de la souffrance, de l'adversité, alors que ce serviteur devrait râler, se plaindre, se couper du reste de l'humanité, injurier Dieu, au lieu de cela, cet homme au cœur de la souffrance et face à la mort, reste résolument contre toute attente, en communion avec Dieu et avec ses frères. C'est là où Dieu prend plaisir, non pas dans la souffrance, mais dans la découverte qu'un homme soit capable au cœur de la souffrance et devant la mort de réagir et de vivre exactement comme son Fils sur la croix.

Je ne voudrais pas m'éterniser ce matin dans des théories, mais je voudrais vous partager deux exemples précis. Le premier exemple, c'est une femme qui s'appelle Maïti Girtanner. Nous sommes aujourd'hui le deuxième dimanche de la catéchèse, et je proposerais aux parents mais aussi à toute personne le désirant, de visionner un documentaire qui a été fait par le Jour du Seigneur et qui présente cette femme. Elle est suisse française et avait dix-sept ans en 1939, promise à un grand avenir de pianiste, et qui face à l'arrivée de l'invasion nazie a dit : "nous ne pouvons pas nous laisser prendre et saisir par ces barbares". Elle dit "nous", manifestant ainsi son désir de communion. Cette femme continue pendant trois ans à réaliser des choses incroyables, elle a roulé la gestapo dans la farine, mais elle a finalement été arrêtée. Elle est emprisonnée, torturée d'une manière inimaginable, à la fois une torture physique mais aussi chimique, qui va complètement détruire ses centres nerveux, ce qui fera qu'elle ne pourra jamais plus jouer du piano. Dans la cellule, avec ses camarades de détention et en présence du médecin nazi qui la torture, elle continue à vivre de cette espérance, et elle continue à dire à ses compagnons toute l'espérance qui l'habite, or, il faut être clair, jamais personne n'est sorti de ce centre de détention. Comme elle parle allemand, ce médecin nazi comprend tout ce qu'elle dit. Lui, comme elle le dit, arien, grand, beau, aux yeux bleus, blond, dans son costume magnifique, avec toute sa prestance, croit avoir enfin à ses pieds une humanité détruite et avilie. Elle survit et chose étrange, juste à la fin de la guerre, elle a déjà ce désir de pardonner à son bourreau. Ce n'est pas banal. Quarante après la guerre, un homme est en train de mourir, il a peur de la mort, cet homme qui était debout, arrogant, face à elle dans la cellule, qui maintenant a les tripes serrées face à sa propre mort, ne désire pas rencontrer un prêtre, mais désire retrouver cette jeune femme qui au cœur de la mort lui parlait de la communion et de l'espérance. Il va la voir et lui dit la peur de la mort qui l'habite, et il repart de l'entrevue avec un pardon. Ils se pardonnent tous les deux. Bien sûr, vous allez me dire c'est la raison pour laquelle cela passe à la télévision, tout le monde ne s'appelle pas Maïti Girtanner, comme elle le dit : beaucoup sont morts et ne peuvent plus témoigner.

Mais je vous livre un autre témoignage d'un soldat de l'ombre, peut-être une chrétienne de l'ombre, d'une servante de l'ombre. C'est vrai que depuis deux semaines, il y a beaucoup de personnes de la paroisse qui nous nous sont proches, qui vivent dans la maladie, la souffrance et qui meurent. Je voulais simplement témoigner d'une femme dont les obsèques ont été célébrées très récemment, et qui effectivement coupée de la communion ecclésiale, ne pouvant plus être présente au milieu de nous, ayant tout à fait le droit et toute légitimité de crier vers Dieu pour lui dire que tout cela ne sert à rien, et de se refermer sur elle-même, cette femme disait à la personne qui la visitait (je ne suis pas le témoin direct), que jamais elle n'avait eu le sentiment de faire partie autant du corps du Christ.

Je crois qu'à travers ce que Yvette nous dit, nous touchons très exactement le cœur de l'évangile. Vous soyez bien frères et sœurs, qu'il ne s'agit pas de bizutage, ce n'est pas la souffrance indispensable pour faire partie du corps du Christ, mais il faut renverser ce que nous comprenons de la proposition du Christ. Le Christ nous dit que nous buvons tous et toutes à la même coupe. Nous partageons tous à la fois l'avilissement humain, ses limites, mais en même temps, l'espérance que Dieu nous donne à travers sa grâce parce que Dieu aussi boit à la même coupe. C'est là que d'une manière extraordinaire nous pouvons rester malgré tout, en communion, alors que tous les signes extérieurs vont à l'opposé de ce que nous pourrions imaginer.

C'est vrai que le Serviteur Souffrant, pour en revenir à des considérations plus exégétiques, c'est Israël, c'est le Christ, le Grand-Prêtre, c'est le Christ. Nous pourrions baisser les bras en pensant que tout cela nous ne pouvons pas le vivre, nous ne pouvons pas le faire. A travers ce que dit le Christ : "Boire à la même coupe, être baptisé du même baptême", et ce que nous dit l'épître aux Hébreux, c'est que par pure grâce, et dans le mystère de Dieu, il nous est possible de coopérer à ce service de communion.

Que cette Parole de Dieu que nous avons entendu et que ces deux témoignages que je viens de vous livrer soient pour nous l'occasion de puiser à cette coupe commune dans laquelle nous allons boire tout à l'heure, et de découvrir que Dieu à travers ce sacrement de l'eucharistie nous donne de participer à ce service de communion et d'espérance.

 

AMEN