VIEUX MÉNAGES QUI NE FONT PAS BON MÉNAGE

Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (16 octobre 1983)
Homélie du Frère Frère Daniel BOURGEOIS

"Mais le Fils de l'homme, lorsqu'Il viendra trouvera-t-il la foi sur terre ? " A première vue, à première audition de cette parabole, on pourrait penser que la vie spirituelle, la vie de prière ressemble à ces rapports qui s'établissent dans les ménages d'un certain âge. Lui, bonne cinquantaine, un peu blasé, grincheux, ne croyant plus beaucoup à son métier car il en a déjà beaucoup trop vu. Elle, encore assez vive et dynamique, pratiquant avec beaucoup d'astuce la technique de la guerre d'usure, essayant aussi, avec quelques velléités de plaire, d'aménager une vie un peu coquette, un peu douillette. Et puis ces demandes insistantes relancées toujours au bon moment : "Dis, tu me l'offriras mon renard argenté". Elle demande et redemande, et elle insiste sans arrêt, et finalement il finit par céder.

On pourrait croire effectivement que le Seigneur nous propose une attitude du même ordre. Lui serait ce juge, barbu, assis sur son trône, qui a tellement vu d'histoires dans ce monde. Pensez ! Il les voit toutes et Il connaît le fond des cœurs. Par conséquent une injustice de plus ou de moins, qu'est-ce que ça pourrait faire ? Et nous, nous sommes la veuve, c'est-à-dire que nous avons encore le goût de demander quelque chose, nous avons encore quelques illusions ou quelques naïvetés. Alors on le prie, on rabâche sans arrêt et s'Il ne répond pas, s'Il n'exauce pas comme on en a l'impression trop souvent, on insiste lourdement. Il n'est impossible que le Seigneur ait voulu suggérer cette attitude à travers cette parabole puisqu'il dit, Lui-même : "Si le juge s'est comporté de cette manière-là, ne croyez-vous pas que Père exaucera plus vite ses enfants, car précisément, Il est le Père".

Pourtant quelques indices me laissent penser qu'il faudrait peut-être comprendre les choses autrement. D'abord il est étonnant que le Christ ait voulu laisser entendre que son Père pouvait avoir, à certains moments, un comportement comparable à un juge inique qui se moque de tout. La plupart du temps dans l'évangile, lorsqu'il s'agit de la prière de demande le Christ nous enseigne effectivement qu'il faut prier beaucoup et longtemps, mais tout de même, Il connaît suffisamment son Père pour savoir qu'Il a un cœur de Père et que par conséquent Il n'est pas un juge inique, c'est un Père à qui l'on s'adresse : "Qui d'entre vous, si son enfant lui de demande un oeuf, lui donnera-t-il un scorpion ? Et bien ! vous, tout mauvais que vous êtes, parce que vous avez un cœur de père et qu'en ceci vous ressemblez à votre Père des cieux, vous êtes capables d'exaucer la demande de vos enfants, à plus forte raison le Père des cieux exaucera-t-il vos demandes".

Ou encore lorsque l'ami importun vient frapper à la porte, de nuit il s'adresse au père de famille, en tant que père. Et parce que ce père de famille sait ce que manquer de pain veut dire dans sa propre famille que finalement il va réveiller et déranger toute la maisonnée pour donner une miche de pain à son voisin qui vient de recevoir un ami de façon impromptue. Mais, comparer le Père des cieux, notre Dieu qui a un cœur de Père infiniment plus large que le nôtre, à ce juge inique qui se moque de tout, c'est tout de même un peu étrange. Et puis, d'autre part, il y a aussi un de ces petits indices qui ne trompent pas : cette prière de demande est curieusement orientée vers la fin des temps. Il nous est dit que Père "temporise" au sujet de ceux qui demandent, c'est-à-dire, Il attend, mais il attend quoi ? Il attend le moment de clore notre histoire. Et puis, à la fin : "Quand le Fils de l'Homme viendra, trouvera-t-il la foi sur terre"? Cela fait allusion manifestement au contexte dans lequel le Christ vient, c'est la fin des temps. Et plus profondément encore, tout ce passage s'inscrit dans un enseignement du Christ qui monte vers Jérusalem pour y mourir et pour y ressusciter, c'est-à-dire pour instaurer définitivement la venue du Royaume autour de la création. Tout cet enseignement du Christ est là pour nous dire "le Royaume vient". Jésus va bientôt prononcer devant Jérusalem ce qu'on appelle le discours de la fin des temps, annonçant prophétiquement comment le monde va entrer dans le cœur de Dieu. Par conséquent, il ne s'agit pas ici de la prière de demande comprise de façon courante, il s'agit plutôt de la prière de demande orientée vers la fin des temps : il doit se passer quelque chose de décisif et nous avons là quelque chose de spécial à demander par rapport à la fin des temps, et qui nous donnerait une attitude qui est essentiellement de la prière que Jésus nous enseigne à travers cette parabole.

Et c'est pourquoi je me demande : "et si le juge et la veuve dont il est question dans cette parabole ne sont pas respectivement le monde tel qu'il va, et l'Église dans son histoire terrestre ?" En effet, souvent les premiers chrétiens, sans doute à l'instigation de l'enseignement de Jésus Lui-même, ont comparé l'Église à une veuve dont l'époux, le Christ, est déjà remonté auprès du Père. Cette veuve vit dans le désir et la patience, car tout son cœur est tourné vers la remontée définitive qui aura lieu à la fin des temps, lorsque tous les enfants de l'Église seront remontés dans le Christ, lorsque Dieu sera tout en tous. Or, nous sommes, nous chrétiens modernes accoutumés à une certaine paresse, nous pensons que nous sommes parmi les meilleurs et que nous vivons dans une société qui devrait normalement, spontanément reconnaître nos valeurs et nos exigences. Nous vivons perpétuellement dans le monde en pensant : "Il n'y a plus qu'à !" il n'y a qu'à décider ceci, il n'a qu'à voter telle loi ! C'est de la faute au monde, c'est de la faute au pouvoir, c'est de la faute à Voltaire !

En réalité, nous vivons toujours dans l'illusion qu'il devrait y avoir le pouvoir suprême incarné dans la personne du vicaire du Christ sur la terre, le souverain pontife, et qu'ensuite, comme de bons commis, de bons exécutants de la doctrine du Décalogue et de la pensée de l'Église et de sa foi, tous les chefs d'État, tous les hommes de pouvoir qui, spontanément s'empresseraient avec zèle d'appliquer la doctrine sociale et morale de l'Église à l'intérieur de la vie des sociétés et dans leurs relations mutuelles. Nous trouvons cela tellement normal, tellement satisfaisant qu'il nous arrive d'avoir la nostalgie d'un Moyen-âge doré dans lequel on imagine que le pape n'avait qu'à lever le petit doigt et menacer le roi de France pour qu'aussitôt ce dernier s'exécute et mette genou en terre pour obéir. On sait très bien, quand on y regarde d'un peu plus près que si en droit, le roi reconnaissait la suprématie du pape, en fait les choses ne se sont pas passées sans terribles conflits et les rapports du monde et de l'Église ont été comparables aux rapports de cette pauvre veuve avec le juge inique. Presque toujours notre situation de chrétiens dans le monde est une situation fondamentalement inconfortable et il ne faudrait pas se bercer d'illusions, se dire : "Oh un jour, ça ira tellement mieux, on rétablira un régime temporel très docile et qui va faire que tout ira bien".

Ce sont des rêves, ce n'est pas vrai. Depuis toujours, il y a eu cette pauvre veuve qui est allée frapper à la porte des juges et leur a demandé : "Fais-moi justice" et devant la surdité du monde qui le persécutait, elle a insisté, elle a résisté, elle a tenu. La véritable situation de l'Église en ce monde, est une situation de résistance. Entendez-moi bien, je ne veux pas parler d'une résistance qui voudrait reprendre le pouvoir. A aucun moment, la veuve ne dit au juge inique : "donne-moi ton poste de juge, que je prenne ta place et que je me rende justice". Jamais, une telle idée ne pourrait lui venir à l'esprit. Elle dit simplement : "Je veux vivre, malgré ma faiblesse et malgré mes souffrances. Mais quand je suis menacée, quand je ne puis plus vivre dans la véritable liberté à laquelle j'ai droit, je demande justice à ce monde qui se pose en juge des affaires du monde et je demande le droit de vivre comme je l'entends". Telle est précisément l'attitude de l'Église. C'est cette attitude de résistance qui consiste à dire : "je veux vivre dans une véritable liberté "

En méditant cet évangile, je pensais à l'Église de Pologne et à ce qui vient de s'y passer. C'est une illustration étonnante de cette parabole. D'abord que cette église de Pologne soit une veuve, fière de son âge et qui ne rougit pas, c'est bien certain quand on pense à tout l'enracinement spirituel dont elle est forte ; que d'autre part, elle ne s'entende pas très bien avec ce juge inique, cette potiche du pouvoir soviétique, qui est transplantée au cœur de la société polonaise, c'est l'évidence même. Et qu'enfin à tout moment, elle aille auprès de ce juge en lui disant : "fais-moi justice, donne-moi ma liberté", voilà bien ce qui est merveilleux et qui fait notre admiration devant tant de grandeur et de dignité. Cette vieille femme courbée et qui a mille ans maintenant, et qui, malgré ses rides et malgré sa vieillesse s'avance fière et digne devant le juge inique qui se moque de tout et qui ne croit à rien, pas même au socialisme misérable dont il est le représentant, c'est l'illustration vivante de la parabole que nous méditons aujourd'hui. Or, il est merveilleux que le monde lui-même, notre monde qui apparemment, lui aussi "se fiche du monde", soit capable pourtant de donner de la façon la plus forte et la plus tenace, cette résistance d'une Église et d'une société. Ainsi, de guerre lasse, il se passe quelque chose, et cela n'est rien à côté des trésors spirituels de grâce et notre archevêque pourrait en témoigner, lui qui est allé en Pologne et qui a vu cet élan prodigieux de force religieuse et spirituelle qui fait vibrer ce peuple, trésors spirituels qui sont le cœur même de cette résistance et de son ferment.

Tout cela a pour nous valeur et signe : l'Église est, pour ainsi dire au cœur de ce monde, un organisme de résistance. Et son arme c'est essentiellement la prière et la ténacité. La prière, car elle a un pouvoir extraordinaire. Aller trouver le juge inique, c'est croire encore en lui, croire que, même s'il se moque de tout, il est capable à certains moments, par lassitude, de laisser se dévoiler un aspect de lui-même qui n'est peut-être pas extraordinaire, mais qui est encore vrai et bon. C'est bien le rôle de l'Église, vis-à-vis du monde, elle ne doit pas vivre dans cette espèce de désespoir et d'amertume que l'on rencontre si souvent chez les chrétiens, qu'ils soient de droite ou de gauche d'ailleurs, et qui ont finalement un certain mépris du monde. Or nous ne devons pas avoir de mépris, mais manifester de l'endurance et de la résistance : "Je ne te lâcherai pas que tu ne m'aies exaucée, toi qui te moques de tout, il y a en toi des ressources que tu ne soupçonnes pas et je suis envoyée auprès de toi de la part de mon Seigneur pour te les révéler". L'Église, par la ténacité de sa prière est messagère d'espérance non seulement à cause de son comportement et de son enracinement, tenace dans la prière, mais elle est aussi message d'espérance pour ceux à qui elle s'adresse en leur disant : "vous valez mieux que ce que croyez".

Et c'est ainsi que le Royaume de Dieu arrive, il arrive d'abord dans le cœur de la veuve, car elle est exaucée. Et c'est très important, la veuve, à force de demander, à force de résister, de crier et de tenir à sa liberté, finit par être exaucée. Et Dieu sait qu'il suffirait de regarder dans l'histoire de l'Église le nombre de fois qu'elle a lutté pour sa liberté avec un apparent entêtement qu'il est de bon ton aujourd'hui d'interpréter comme de l'intolérance. Et l'Église a été exaucée, elle n'a courbé le front devant aucune autorité qui voulait s'imposer à elle, ni devant les empereurs, ni devant les tentatives d'un certain nombre de monarques qui cherchaient à instaurer une Église nationale aux dépens de l'unité de l'Église universelle, ni devant certaines autres formes du pouvoir moderne qui ont cherché à certains moment, à compromettre sa liberté, elle n'a jamais lâché, car ce qui était en jeu dans ces moment-là, c'était une attitude de résistance pour sauver sa liberté spirituelle et humaine.

Et d'autre part, et c'est très important aussi, bien qu'il ne s'agisse que d'une conséquence de la ténacité de l'Église, le Royaume de Dieu finit par venir dans le cœur de ce juge. Je ne dis pas qu'il se convertit et qu'il va à la messe tous les dimanches depuis qu'il a exaucé la veuve, mais je dis que, dans nos sociétés, à cause de la résistance et de la ténacité de l'Église, il y a un certain nombre de valeurs fondamentales qui ont fini par être respectées, reconnues et même vécues tant bien que mal, bien entendu, avec le péché et la lâcheté qui est aussi commune au monde qu'aux membres de l'Église ! Mais malgré tout, il y a un certain nombre de réalités spirituelles qui ont "passé" dans notre culture occidentale tout comme le Royaume de Dieu est entré, à l'insu peut-être, de ce juge dans le fond de son cœur.

Dans les temps que nous vivons, il ne faut pas avoir peur d'être les témoins résistants d'une véritable liberté spirituelle. C'est bien le message de la veuve. Aujourd'hui, nous vivons dans des états modernes, nous vivons dans la société et nos relations avec le monde tel qu'il va sont souvent comme celles de ces ménages qui pratiquent la guerre d'usure. Mais cela n'exclut pas le fait que dans un véritable respect mutuel, nous sachions manifester en vérité ce qui nous paît le plus essentiel, le plus fort et le plus indispensable à l'existence de l'Église et du monde, c'est-à-dire une véritable liberté. Ceci est profondément actuel et il faut que nous en soyons conscients. A aucun moment, nous n'avons le droit ni pour ce qui concerne la vie, ni pour ce qui concerne la formation, ni pour ce qui concerne l'expression religieuse, de céder un pouce de liberté, car quand on en cède un pouce, c'est comme si on se vendait tout entier. Or la liberté est la seule réalité humaine qui ne se marchande pas.

Que la grâce du Christ, la foi qui a été déposée dans nos cœurs soient trouvées intègres, au jour du jugement, lorsque le Fils de l'Homme viendra de sorte que, même si nous avons dû passer par les scènes de ménage un peu houleuses entre ce monde et l'Église, nous soyons de véritables témoins de cette foi, de cet amour qui sont les fondements de toute authentique liberté, qu'elle soit humaine ou fondée et dans la charité.

 

AMEN