L'ÉGLISE : UNE INSTITUTION OU UN PEUPLE QUI COMMUNIE A LA PASSION DU CHRIST ?
Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (17 octobre 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Pouvez-vous boire à la coupe ?
"Seigneur, accorde nous dans ta gloire de siéger l'un à ta droite, l'autre à ta gauche." Frères et sœurs, cette demande de Jacques et de Jean qu'on appelle ici les fils de Zébédée, n'est pas aussi sotte qu'on pourrait le penser, elle ne témoigne pas d'une ambition ou d'un goût de puissance démesurée. En réalité, je me demande même si elle ne témoigne pas déjà d'une certaine foi même si l'apôtre Jean est un peu vif et impulsif de tempérament, il est aussi celui qui a compris de manière très intérieure la mission du Christ, et cela dès les premiers moments, puisqu'il est l'un des premiers à avoir suivi le Christ. Quant à Jacques, la place qu'il prendra parmi les apôtres témoigne du respect et de la notoriété qu'il s'était acquis dans le petit groupe.
Si les deux frères demandaient de siéger aux côtés du Christ dans son Royaume, c'est qu'ils avaient déjà une certaine idée de ce Royaume de Dieu. Ils voient leur Seigneur monter vers Jérusalem et, à force de vivre avec Lui, ils sentent qu'Il a une destinée messianique. Cette montée à Jérusalem résonne déjà dans leur cœur comme un acte décisif et Jésus n'a-t-il pas annoncé déjà à plusieurs reprises qu'Il allait là-bas pour y souffrir et y ressusciter ? Même s'ils ne comprennent pas toute la portée des annonces de la Passion, ils sentent que tout va se jouer là-bas. Et alors, en bons juifs porteurs et témoins des promesses de Dieu, comme ils sont les cousins immédiats de Jésus, donc les premiers membres de la famille, ceux qui héritent selon l'ordre de la chair et du sang et la proximité de la vie familiale si importante dans la mentalité sémitique, ils demandent à remplir dans ce Royaume la fonction qui leur revient. (Logique tout humaine sans doute mais au fond bien compréhensible). Mais cela suscite immédiatement un réflexe tout aussi humain de la part des dix autres apôtres qui se mettent à murmurer entre eux trouvant que Jean et Jacques y vont tout de même un peu fort.
C'est alors que le Christ enchaîne sur un enseignement exprimant la grandeur du service dans l'Église. Mais auparavant, Il pose une question à Jacques et Jean. Et cette question va complètement remettre en cause l'image du Royaume de Dieu que ces deux disciples se faisaient. Ils avaient l'idée d'un Royaume pas nécessairement politique au sens habituel que nous donnons à ce terme, mais plutôt comme pour tout bon juif à la fois politique et religieux. Comme ils étaient assez proches de l'enseignement du Christ ils auraient plutôt insisté sur la connotation proprement religieuse de ce Royaume et leur demande est d'ordre religieux : siéger à la droite et à la gauche du Messie, c'est concevoir un Royaume hiérarchisé où tout est construit et organisé selon un plan technique avec des délégations de pouvoir. En fait, ils posent déjà au Christ la question qu'ils rediront au moment de l'Ascension : "Quand vas-tu donc établir le Royaume ?" Ils commencent à croire au Royaume, mais pensent que le Christ doit se soucier quelque peu des institutions et du fonctionnement de celui-ci. Et le Christ répond, comme Il sait toujours le faire, par une autre question. Il leur dit : "Vous ne savez pas ce que vous demandez". Il y a là un certain humour, cela revient à dire : "Si vous demandez à occuper des postes hiérarchiques dans l'Église, vous ne pouvez pas savoir la difficulté que cela représentera. En fait vous feriez mieux de vous en abstenir" ce qui s'est d'ailleurs largement vérifié dans l'histoire. Mais le Christ continue : "Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? Et pouvez-vous être baptisés du Baptême dont je serai baptisé ?" Autrement dit, le Christ répond bien à la question de Jacques et de Jean sur la structuration du Royaume. Il dit : "Vous ne savez pas comment mon Royaume doit être bâti, comment il est fondé. En vous posant cette question, Je vous mets sur la piste pour comprendre que mon Royaume est construit autour de la coupe et autour du baptême".
Autour de la coupe d'abord, la coupe que Jésus va boire. Dans toute la tradition biblique, le symbolisme de la coupe est tout à fait particulier. Pour nous la coupe désignerait plutôt une vague fraternité, une camaraderie autour d'une bonne bouteille. Mais pour la mentalité sémitique, la coupe a une tout autre signification. Elle désigne le sens de la destinée que Dieu imprime à quelqu'un. C'est Dieu qui comme un hôte, sous la tente ou dans sa maison, accueille quelqu'un et lui offre une coupe et par là même, une destinée d'amitié, d'adoption, de filiation, en accueillant cet hôte chez lui et en lui donnant de partager sa coupe. La coupe désigne donc le fait d'être pris dans un dessein, un projet sur nous. Boire la coupe c'est accepter d'entrer dans une famille et donc dans une destinée qui n'est pas nécessairement celle que vous aviez projetée, mais celle qu'a projeté pour vous celui qui accueille. Quand vous êtes dans la maison d'un hôte, vous êtes livré a son accueil, à la façon dont il veut vous traiter, aux liens que lui-même voudra établir avec vous. C'est cela la coupe, à la fois hospitalité et prédestination au sens où il s'agit d'un destin, d'une vie qui vous sont offerts. Et c'est pourquoi cette coupe peut être à la fois une coupe de bénédiction, car il s'agit de recevoir un destin de bonheur et de joie ou une coupe de colère et de violence dans la mesure où celui qui la reçoit avec un cœur qui n'est pas pur, reçoit le salaire de sa propre infidélité. Or, ici le Christ vient déjà d'annoncer sa Passion et la coupe qu'Il va boire est la coupe de la colère de Dieu, se solidarisant avec toute l'humanité pécheresse, Il va prendre sur Lui tout ce péché parce que le Père, pour nous absoudre demande à son Fils, par obéissance de porter ce péché dans sa chair pour qu'Il le détruise par sa mort et par sa Résurrection. Tel est le sens de la coupe comme partage, adhésion à ce dessein sauveur de Dieu qui veut nous incorporer en faisant que son Fils soit de notre chair et, en faisant que nous aussi nous buvions à cette coupe. Quant au baptême c'est d'abord le fait pour le Christ d'être plongé dans la mort mais pour en ressortir ensuite, pour émerger de ces eaux de la mort et du péché et pour ressurgir en vivant et en Ressuscité. Baptême également pour nous parce qu'il faut que nous aussi nous entrions dans les eaux de la mort pour ressortir par la puissance de la Résurrection du Christ.
''Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire? Pouvez-vous être baptisés du baptême dont je vais être baptisé ?" La réponse normale aurait dû être "non", car qui d'entre nous peut dire une chose pareille, qui d'entre nous peut dire qu'il est capable de boire la coupe de la Passion ? Et qui d'entre nous peut vouloir participer au baptême du Christ lorsqu'il fut plongé dans la mort du tombeau ? Qui est assez fou pour vouloir la mort et cette mort d'esclave, la plus abjecte qui puisse se concevoir en ce temps-là ? C'est déjà vrai à un plan simplement humain celui de la souffrance et de la douleur humaines, mais, plus encore qui peut, vouloir boire la coupe de Gethsémani, c'est-à-dire connaître dans le regard même du Fils de Dieu les abîmes de refus et de péché que les hommes opposent à Celui qui vient à eux pour les sauver ? En vérité lorsque Jean et Jacques disent qu'ils peuvent boire cette coupe, non seulement ils ne savent pas ce qu'ils ont demandé, mais ils ne savent pas ce qu'ils disent car ils n'imaginent pas quelle est la coupe que le Christ va boire, le baptême dont il va être baptisé. Pourtant le Christ affirme : "Oui, vous serez baptisés de ce baptême et vous boirez cette coupe".
C'est là ce qui est extraordinaire. Le Christ sait bien que par eux-mêmes, jamais ils ne boiront En réalité, Jean et Jacques comme nous-mêmes lorsque le Christ nous le demande, nous devrions répondre que nous ne pouvons pas boire une telle coupe. Et pourtant, Jésus dit : "oui, vous le pourrez". C'est cela même qu'Il disait à propos du jeune homme riche : "pour les hommes, il est impossible de se sauver, mais à Dieu tout est possible". C'est grâce au Christ et c'est par pure grâce que nous pouvons boire à la coupe et être baptisés de ce baptême.
C'est là qu'Il convient de revenir au cœur même de ce que le Christ voudrait nous dire. Lorsque les disciples demandaient, à Jésus de commencer à construire son Église en posant les bases d'une institution dont Jacques et Jean seraient les premiers fondements en siégeant à sa droite et à sa gauche, le Christ a défini son Église comme la possibilité de participation à sa Passion, possibilité qui ne vient pas de nous-mêmes, de notre propre désir et notre propre volonté, mais du Christ qui nous offre d'entrer dans la coupe du salut, d'entrer dans le baptême de la mort et de la Résurrection. Voilà ce qu'est l'Église ! Un peuple qui est constitué non pas d'abord par une sorte de structure hiérarchique qui serait un décalque des institutions humaines parce que toute société humaine a besoin d'un minimum de structures politiques et sociales pour qu'elle tienne, mais un peuple constitué par le fait, que le Christ donne à chacun d'entre nous de boire à la même coupe que Lui, et d'être baptisé du même baptême que Lui. L'Église, c'est d'abord cette transparence de chacun d'entre nous à une relation personnelle au Christ. Tout ce qu'il y aura d'autre dans l'Église découle de là, et non l'inverse. L'Église commence à partir du moment où sur la proposition du Christ qui nous offre d'entrer dans son baptême et de boire à la coupe de ses souffrances et de sa croix, nous acceptons du plus profond de notre cœur.
Dès lors, l'Église ne peut pas avoir simplement, le visage d'une institution qui n'est qu'un visage passager lié aux exigences de cette terre à cause de notre faiblesse et de notre infidélité mais l'Église doit commencer dès ici-bas à avoir ce visage d'un peuple qui est sauvé et racheté parce qu'il communie personnellement en chacun de ses membres au baptême et à la coupe du Christ. En dehors de là, il n'y a pas d'Église. La réalité profonde du mystère de l'Église n'est pas d'abord un mystère d'organisation ou de structuration mais un mystère de rencontre personnelle du Christ dans le mystère de sa souffrance pour nous et du don de sa vie pour nous. L'Église doit être le lieu de cette transparence du mystère de nos propres personnes au mystère de la Passion du Christ. S'il n'y a pas cela d'abord il n'y a rien. C'est ce que saint Paul appelle la charité, et il dit lui-même : "j'aurai beau livrer mon corps aux flammes et donner tous mes biens aux pauvres, si je n'ai pas la charité, c'est-à-dire cette transparence absolue de ma personne au mystère de la personne du Christ, je ne suis rien".
Frères et sœurs, si nous sommes réunis ce soir, c'est uniquement parce qu'un jour nous avons entendu le Christ nous dire : "Pouvez-vous être baptisés du baptême où je vais être plongé. Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ?" Et peut-être ne nous souvenons-nous pas de cet événement, car nous étions enfants lorsque nous fûmes baptisés, mais au fur et à mesure de notre vie, nous avons entendu cette question et nous avons besoin de toute notre vie pour nous rendre compte de sa portée. Aujourd'hui encore nous entendons le Christ nous dire : "Pouvez-vous être baptisés de ce baptême et boire la coupe que j'ai bue ?" Et au lieu de répondre : "oui nous le pouvons", nous avons seulement à dire : "Seigneur fais que je boive à cette coupe, Seigneur fais que je participe à ton baptême et que j'entre dans ta mort". Si nous sommes réunis à chaque eucharistie c'est pour nous remettre sans cesse en face de cette relation privilégiée, de cette transparence de personne à personne entre le mystère du Christ qui offre sa vie pour nous et nous qui donnons notre vie pour le Christ. Et dans la mesure où le mystère a vraiment saisi notre cœur au plus profond de lui-même alors nous pourrons, dans la vraie liberté des enfants de Dieu, comprendre quelle est la place de chacun d'entre nous dans l'Église, quelle est notre part de responsabilité, notre part de service et de ministère, notre part de charisme et de don pour le service de l'Église et du peuple de Dieu. Mais il faut sans cesse revenir à cette question que le Christ nous pose : "Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ?" Tout à l'heure en prenant cette coupe du sang versé pour nous, souvenez-vous de ce que veut dire : "participer à la coupe". C'est entrer dans la destinée même du Christ, du Fils de Dieu, dans le fait de livrer sa vie pour le Père et pour tous les hommes nos frères, de livrer notre vie dans le Christ et avec le Christ. A ce moment-là, nous saurons quel est le sens véritable de notre appartenance au peuple de Dieu et comment le vivre au jour le jour dans la vérité de la croix et de la Résurrection.
AMEN