DIEU ET CÉSAR - L'ÉGLISE ET LA SOCIÉTÉ
Is 45, 1+4-6 ; 1 Th 1, 1-5 ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (18 octobre 1981)
Homélie du Frère Michel MORIN

Image d'une puissance déchue …
Dans un des textes du concile Vatican II, nous lisons cette affirmation : "C'est l'homme qu'il faut sauver et la société qu'il faut renouveler". Il y a quinze jours, à l'occasion de l'évangile sur les vignerons homicides, Frère Jean-Philippe avait développé le thème de la lutte contre la mort de l'homme, cet homme qu'il faut sauver à partir de l'évangile d'aujourd'hui comme en un second volet, je voudrais développer la deuxième partie de cette citation du Concile : "La société, qu'il faut renouveler". C'est la réponse de Jésus qui m'amène à ce propos : "Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu". "Rendez à César ce qui est à César". En disant cela, qu'est-ce que le Christ veut signifier ? D'abord Il ose, publiquement et immédiatement, affirmer l'existence de César, puisqu'Il le nomme en tant que tel, avec son titre d'empereur et en plus, Il demande qu'on lui rende ce qui lui revient. Reconnaissance de son existence, exigence des devoirs qui en découlent. En parlant de César le Christ nomme évidemment l'empereur régnant à l'époque, mais aussi toute la société romaine dont l'empereur est l'autorité légitime.
Pourquoi prend-Il ainsi, de façon radicale, une telle position ? Ce n'est pas pour avaliser une politique romaine, ce n'est pas pour provoquer ses auditeurs qui sont des opposants à César, puisque pharisiens et hérodiens, ce n'est pas non plus pour faire du politique ou du social. Comprendre l'évangile dans ce sens-là ce serait le comprendre du petit bout de la lorgnette. Lorsque le Christ affirme l'existence de César, et l'exigence des devoirs que l'on a envers César, Il ne fait que rappeler et réaffirmer pour ses interlocuteurs et pour nous aujourd'hui, cette vérité fondamentale : la société existe en tant que telle : c'est l'ensemble des hommes qui, en une région du monde, vivent dans un consensus d'accord selon des lois qu'ils se sont eux-mêmes données, selon une autorité qui, en gérant selon ces lois, gouverne. Mais ces lois, ces ordonnances ne doivent pas avoir d'autre source que les lois intimes que Dieu a inscrites Lui-même dans le cœur de l'homme, au moment de la création. Ces lois qui sont rassemblées dans ce premier grand texte législatif de l'Ancien Testament, "les dix commandements". Il y a dans le cœur de l'homme des droits et des devoirs qui ne viennent pas de lui-même, qu'il n'a pas choisis, mais qu'il a reçu de Dieu et qui font partie de l'ordre de la création, c'est ce que nous appelons habituellement les "droits de l'homme", le droit à la vie, à l'intégrité morale et physique, à la liberté, à la paix. Toute société, tout groupement d'hommes, pour vivre doit être basé sur ces lois fondamentales inscrites dans le cœur, dans la chair de l'homme par Dieu. C'est d'abord cela que Jésus affirme de façon péremptoire en appelant César par son nom, il désigne la société humaine et la reconnaît dans son existence propre.
Cette société nous la connaissons, nous en sommes les membres actifs, nous y avons notre part et notre responsabilité. Cette société a des lois qu'elle s'est donnée elle-même, que nous nous sommes donnés, ces lois sont autonomes en elles-mêmes. La société se gère comme elle l'entend, à partir de ses propres options, de ses richesses, de ses valeurs, et aussi parfois à partir de ses faiblesses et de ses péchés. Autonome, mais lancée dans l'existence par Dieu, en tant qu'œuvre créée, elle continue maintenant sa propre existence, un peu comme un corps qui de façon organique se développe et progresse. Cette société que nous formons a des richesses, des grandes valeurs et d'immenses possibilité, mais elle a aussi ses tares, elle véhicule ses erreurs, des faiblesses et toutes sortes de maux. Mais il faut que ce soit bien clair pour tout homme, l'imperfection d'une société n'est pas suffisante pour la nier ou la détruire, pas plus que la maladie d'un homme est suffisante pour le tuer, et si l'euthanasie physique et morale d'un homme est absolument interdite, l'euthanasie sociale est tout aussi interdite, car si atteindre l'homme c'est atteindre Dieu, atteindre l'ensemble des hommes dans leur vie sociale, c'est aussi atteindre Dieu. Dans la mesure où nous ne vivons pas cette exigence de la reconnaissance et du respect de la société, nous sommes en état de péché grave. Il n'y a pas de raison qu'atteindre un homme soit un péché, et qu'atteindre la société ne soit pas un péché, c'est cela voyez-vous que Jésus nous rappelle avec force.
D'un autre côté, la société est autonome, elle a ses lois, elle s'organise, se développe selon un certain nombre de normes qui sont d'ordre social, législatif ou politique. Or il est bien évident que l'Église n'existe pas et ne se développe pas selon ces mêmes normes. Il est donc clair aussi qu'il ne faut pas vouloir que la société devienne l'Église. C'est une erreur que nous avons commise peut-être dans le passé, mais qui elle est aussi grave, parce qu'elle ne respecte pas la société comme telle, puisqu'on veut la faire devenir autre chose. C'est tout aussi grave de vouloir que la société devienne l'Église, que de vouloir que l'Église se réduise à une société par un mouvement de sécularisation qui la viderait de sa forme comme de son fond. Il y a là une lucidité qu'il est extrêmement important d'avoir aujourd'hui : la société que nous formons est une bonne chose en soi car elle vient de Dieu et elle est inscrite dans l'ordre des biens créés. "Rendre à César ce qui est à César" c'est d'abord reconnaître l'existence de cette société et c'est reconnaître les devoirs que tout homme a envers elle. Ces devoirs vont dans le sens suivant : il s'agit du partage du bien commun que nous avons et que nous possédons ensemble. Toute autorité vient de Dieu dit saint Paul, mais là encore, il faut être bien clair, une autorité vient de Dieu quand elle se manifeste et qu'elle travaille dans le sens du dessein de Dieu. Or, à l'intérieur du mot "autorité", il y a étymologiquement le mot latin "augere" qui veut dire "augmenter, faire croître". Il ne s'agit donc pas d'une autorité qui tient en esclavage ou d'un autoritarisme. Il s'agit d'une autorité qui doit faire grandir, et avancer les hommes avec le meilleur de ce qu'ils sont, et de ce qu'ils possèdent ensemble. C'est cela la légitime autorité, bien entendu, une autorité étant déposée dans des mains humaines, elle a ses faiblesses et ses erreurs qui sont aussi les nôtres.
"Rendez à Dieu ce qui est à Dieu". Mais, qu'est-ce qui est à Dieu ? C'est ce qu'Il nous a donné : son Eglise. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu c'est d'abord pour les chrétiens, être dans l'Église de façon consciente, active, comme le disait saint Paul aux Thessaloniciens dans la seconde lecture : c'est savoir que notre foi n'est pas une chose individuelle que nous avons à conserver seul pour le salut unique de notre âme, comme nous le chantions auparavant :"je n'ai qu'une âme qu'il faut sauver et de l'éternelle flamme, la préserver". Nous sommes une Église et nous existons ensemble en tant que corps organisé, c'est-à-dire que nous avons une visibilité au milieu du monde, et cette visibilité c'est principalement celle de notre louange, de notre liturgie dominicale, car c'est à ce moment-là que l'Église est essentiellement Église, c'est-à-dire un rassemblement d'hommes de toutes race, langue, nation, option, avec comme unique critère la foi en Dieu, comme unique désir la célébration de cette foi, non pas en club privé, derrière des paravents, mais au vu et au su de tout le monde et de la société. "Rendre à Dieu ce qui est à Dieu", c'est accepter d'être cette Église, et de l'être sans frustration ni peur, sans crainte ni terreur au cœur de cette société qui nous entoure. Trop souvent, ces dernières années, l'Église s'est conduite comme une personne frustrée, frileuse et complexée, comme si elle avait honte de le dire et de le montrer, comme s'il fallait se fondre et disparaître dans la société, devenir invisible pour ne pas gêner ni choquer. Vraiment, frères et sœurs, nous ne rendons pas à Dieu ce qui Lui revient quand nous agissons ainsi.
Mais cette Église que nous sommes, qui prie, célèbre et croit et qui doit vivre aussi de façon visible et audible au milieu de cette société, n'est pas isolée par rapport à elle, il y a des liens entre ces deux réalités car nous sommes membres de l'Église, et aussi membres de cette société. C'est là qu'il faut voir de façon précise, sans l'approfondir maintenant faute de temps, quelle est la place et le rôle de l'Église, c'est-à-dire de nous-mêmes en tant que chrétiens dans la société civile. Et bien, le premier devoir qui nous incombe, et Dieu nous le demande, et Jésus nous le rappelle, c'est de rendre à César ce qui est à César, c'est de reconnaître notre société dans son existence même, dans ce qui fait qu'elle est cet ensemble d'hommes vivant avec le meilleur de ce qu'ils sont, comme avec le pire. Reconnaître l'existence de cette société, c'est comme reconnaître l'existence de toute personne, l'aimer et la respecter. Et peut-être que dans nos propos de chrétiens et d'hommes d'Église, nous n'avons pas suffisamment su à certains moments de crise, nous aider les uns les autres, non pas être d'accord avec ce qu'elle faisait, mais à l'aimer même dans sa maladie, dans ses faiblesses et ses erreurs. C'est un devoir important de charité active. Nous devons aimer cette société telle qu'elle est, telle que nous la faisons, car si nous ne l'aimons pas, c'est nous que nous n'aimons pas, car nous faisons partie de cette société, nous sommes aussi sa chair et son esprit. Cela n'empêche pas d'avoir un esprit critique, mais au contraire le suppose. Aimer cette société, c'est aussi la respecter dans son autonomie, dans ses lois, c'est ne pas vouloir imposer à l'ensemble de nos frères qui ne sont pas croyants, les observances avec lesquelles nous vivons notre foi. L'Église n'a pas à imposer sa loi et sa façon de voir à une société. Elle a d'abord à les vivre, et à en témoigner au cœur de cette société. Nous devons reconnaître cette société, l'aimer, la respecter dans ce qu'elle est, et aussi la servir.
Le concile dit que le Christ a établi l'Église au milieu des hommes comme un signe visible et reconnaissable d'unité d'espérance et de salut. Ainsi, nous vivons au cœur de cette société et celle-ci a le droit de demander et d'exiger de nous que nous soyons au milieu d'elle et pour elle, ce signe d'unité, d'espérance et de salut. C'est quelque chose d'extrêmement exigeant, car il ne faut pas confondre l'ordre de la société et l'ordre de l'Église, il ne faut pas confondre le règne de l'homme et le règne de l'Église. Le pape Jean-Paul premier disait : "Il est faux d'identifier le règne de l'homme et le règne de Dieu", et en disant cela, il ne voulait pas nier ni diminuer la valeur du règne de l'homme, mais il distinguait l'un et l'autre, afin de les servir l'un et l'autre en toute vérité. Servir la société en tant que chrétiens, c'est vivre notre foi avec toutes ses exigences, c'est avec l'enseignement de l'Église, avec les forces de la charité qui sont en nous, éclairer, renouveler et orienter le travail que nous faisons avec nos frères au cœur même de cette société, c'est travailler au progrès véritable de l'homme selon les lois que l'homme a dans son cœur et selon sa destinée ultime. Nous autres, croyants, nous vivons en tant que chrétiens avec comme finalité immédiate, les réalités de l'autre monde, les réalités dernières, mais nous devons, à cause de cela, aider nos frères à vivre mieux les réalités avant-dernières même si elles sont d'ordre terrestre, donc provisoires et donc, disparaîtront. C'est là un service essentiel et extrêmement important que nous avons à rendre à la société dans le dessein de Dieu, "selon son espèce".
Je voudrais terminer en soulignant un des services urgents que nous avons à rendre aujourd'hui plus peut-être qu'à d'autres époques, dans la vie du monde et de l'Église. Voici un des signes qui ne trompe pas quant-à la disparition d'une société : lorsque ses membres ne peuvent plus affirmer leurs droits ou vivre leurs devoirs, quand leur liberté de mouvement ou de conscience est supprimée, quand ils ne peuvent plus être publiquement et personnellement des hommes tels que Dieu les a créés, lorsque les droits de l'homme disparaissent, lorsque ses devoirs deviennent impossibles à accomplir, soyez sûrs que c'est là une signature visible et tangible de la disparition de la société dans laquelle ils vivent. Quand tout mouvement montant du cœur de l'homme ne peut plus s'exprimer librement, j'allais dire même si à la limite il est mauvais, la société se détruit parce qu'elle est absorbée par une idéologie et un totalitarisme. Cela nous en avons des exemples prégnants dans le monde d'aujourd'hui, pour l'instant à côté de nous, mais faisons bien attention que cela ne nous arrive pas. L'Église quelle que soit la situation de la société, surtout si celle-ci est menacé, se trouve en état d'assistance à personne en danger de mort, et avec la société dans laquelle elle vit, en état de légitime défense. L'Église, au nom de la révélation et de la vérité qu'elle porte en elle et qui vient de Dieu, ne peut pas se soustraire à ce service éminent de sauver une société au nom du dessein de Dieu qui est à l'origine de cette société. Le pape Léon le Grand, lorsqu'Attila entrait en Italie, devint ambassadeur d'une société affaiblie pour la défendre, il fut appelé "défenseur civitatis", et ce qui était vrai pour le pape au cinquième siècle, demeure vrai pour l'Église tout entière aujourd'hui.
Au cours de cette eucharistie, où nous allons rendre à Dieu ce qui est à Dieu, demandons-Lui qu'Il nous apprenne à rendre en vérité à César ce qui est à César.
AMEN