VOUS NE SAVEZ PAS CE QUE VOUS DEMANDEZ

Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (21 octobre 1979)
Homélie du Frère Jose FABRE

Nous avons peut-être été étonnés par la phrase de Jésus à Jacques et à Jean : "Que voulez-vous que je fasse pour vous ?" Nous y retrouvons tout l'aspect du Christ qui se veut serviteur de cette humanité qu'Il aime, de ses apôtres qu'Il a appelés, préparés et qu'Il aime et aussi de chacun de nous qu'Il aime aussi d'un amour infini. "Que voulez-vous que je fasse pour vous ?" Et dans cette question que le Seigneur leur pose et nous pose, nous voyons aussi toute la délicatesse, toute l'attention de Dieu pour chacun des hommes. Et en face de cette question émouvante du Christ, il y a la réponse qui nous paraît très disproportionnée, audacieuse des fils de Zébédée: "Seigneur, que nous siégions l'un à ta droite, l'autre à ta gauche, lorsque Tu règneras !" D'ailleurs cette demande heurte et étonne Jésus Lui-même : "Vous ne savez pas ce que vous demandez !"

Oui, autant cette phrase du Christ : "Vous ne savez pas ce que vous demandez !" que la demande de Jacques et de Jean bien humaine, bien audacieuse, nous amènent à méditer sur nos propres demandes, nos propres prières. Avouons-le, la plupart du temps nous prions pour demander. Or saint Jacques, l'autre saint Jacques nous dit : "Vous n'obtenez rien de Dieu parce que vous ne priez pas ; et si vous priez, vous n'obtenez toujours rien parce que vous priez mal." Nos prières sont bien souvent, il faut le reconnaître, ambitieuses, disproportionnées égoïstes ou tout au moins égocentriques. Nous ne voyons que nos problèmes, nos affaires, notre monde, nos amis, notre personne. Nous ne sortons pas de nous, nous tournons en rond autour de nous-mêmes. Nos prières sont parfois éphémères, elles ne visent pas très haut. On pourrait citer de bons exemples. "Seigneur, faites qu'un tel guérisse !" Seigneur aide-moi à réussir !" "Seigneur, tire-moi de ce faux-pas !" Bien que le Seigneur peut tout. Et le Seigneur guérit, et le Seigneur nous tire des faux-pas. Et lorsque le Seigneur guérit ou fait autre chose, c'est de l'ordre du miracle, c'est-à-dire du signe que Dieu fait pour nous faire comprendre une valeur supérieure. C'est de l'ordre de l'exceptionnel. D'ailleurs bien souvent nos prières sont contradictoires. Le Père Loew le faisait remarquer avec humour : "Parfois, nous demandons au Seigneur que le fer soit lourd, fort, solide parce que c'est un rail qui supporte le train, et nous demandons que le fer soit loger, souple et mou parce qu'il nous tombe sur le pied !" Combien de fois n'avons-nous pas vu telle équipe de football offrir son cierge avant le match, tel torero faire de même avant la corrida ? Combien de rois, de chefs d'état n'ont pas offert des messes ou des Te Deum de chaque côté des frontières pour obtenir la victoire ? Prières humaines, mais prières parfois un peu païennes.

Alors, que demander au Seigneur ? Et bien, justement, Il nous le dit dans ce passage. Il nous dit de demander au Seigneur d'aller jusqu'au bout de nous-mêmes, jusqu'au bout de notre attitude de chrétien, jusqu'au bout de notre mission, comme Lui va aller jusqu'au bout. Et Il dit à Jacques et à Jean : "Pouvez-vous boire le calice que je vais boire ?" Allusion à sa passion. "Pouvez-vous être baptisés de ce baptême que je vais recevoir?" Allusion à la mort dans laquelle Il va être plongé. Voilà des demandes dignes de Dieu. Et cela vous le pourrez si vous le voulez. "Vous boirez à cette coupe, vous recevrez ce baptême" dit Jésus aux Apôtres et à chacun de nous. Si nous voulons aller jusqu'au bout de nous-mêmes, quitte à traverser la Passion et la mort de Jésus-Christ. Nos prières, ce n'est pas tellement de dire "Seigneur, guéris-moi !" mais, "Seigneur, devant la souffrance et la mort, donne-moi l'attitude que Tu attends d'un chrétien, d'un fils de Dieu !" Non pas tant "Seigneur, fais-moi réussi" mais "Seigneur, mets-moi en condition de réussite et prépare-moi aussi à accepter l'échec, comme Tu l'as accepté Toi-même !" Non pas tellement : "Donne-nous la paix !" mais "Seigneur, mets au cœur des hommes la force, la sagesse et la lumière nécessaires pour qu'ils construisent eux-mêmes la paix !"

Bien souvent, et c'est normal, nous sommes embarrassés par des soucis quotidiens qui nous assaillent. Les parents sont soucieux de l'avenir de leurs enfants. Et si nous lisons l'évangile, nous verrons que c'est la mère de Jacques et de Jean qui, comme toutes les mamans du monde, les a poussés à demander cette place de choix. Et Jésus les renvoie et nous renvoie tous à l'essentiel. Car l'essentiel, dans la prière, c'est de contempler joyeusement le Seigneur, Dieu, Père, source de vie, qui, avant même que nous ouvrions la bouche "sait ce dont nous avons besoin". C'est de contempler joyeusement Dieu le Fils, Jésus-Christ, l'ami des hommes, venu nous apporter cette Vie et cet Amour du Père. C'est de contempler Dieu Esprit, Lumière, qui nous permet de vivre de cette vie. La prière se veut silencieuse, doit être parfois silencieuse. Il faut savoir prendre le temps et même "perdre du temps". Mais nous sommes pressés et nous ne prenons pas le temps d'une louange ample. Il y a des chrétiens qui chronomètrent le temps qu'ils passent avec le Seigneur.

On se presse pour aller à la messe la plus courte, la plus rapide, la plus proche de nous. On veut "faire son devoir". Savoir perdre du temps, prendre du temps, savoir faire halte. Sinon, nous restons en surface et alors, il ne faut pas nous étonner d'avoir des prières superficielles. Le Seigneur n'est plus le Dieu qu'on a contemplé, le Dieu Père qui sait ce dont nous avons besoin, mais c'est cette divinité froide qu'on essaye de séduire à coups de prières pour qu'elle nous accorde des satisfactions temporelles.

La prière, c'est un dialogue d'amour, et c'est pour cela qu'il faut d'abord devenir "amoureux de Dieu". Lorsque deux fiancés sont ensemble, ils ne chronomètrent pas le temps qu'ils passent l'un avec l'autre. Au contraire, le temps passe toujours trop vite pour eux. Lorsque deux fiancés sont ensemble, ils ne se demandent pas : "achète-moi ceci, achète-moi cela !" Leurs demandes sont de l'ordre : "Aide-moi à te comprendre, aide-moi à t'écouter. Dis-moi si je te fais de la peine !" Voilà des demandes dignes de l'amour. Et parce que Jésus aime l'humanité, parce que Jésus aimait Jacques et Jean, parce que Jésus nous aime Il nous dit : "Que voulez-vous que je fasse pour vous ?" Puissions-nous, devenus amoureux de Dieu de plus en plus, lui dire à notre tour, Seigneur, que veux-tu que je fasse pour Toi ?" Et si nous faisons cette prière toute simple, si nous la faisons avec amour et sincérité, nous sommes sûrs que Dieu nous rendra à notre mission, à ce qu'Il attend de nous dans tel ou tel événement, dans telle ou telle circonstance. Alors jaillira de nous la prière : "Seigneur, comment arriverai-je à faire ce que Tu attends de moi ? Je n'en ai ni la force, ni le courage, ni peut-être l'envie." Et si nous faisons cette prière avec amour et sincérité, nous sommes sûrs que le Seigneur nous donnera cette joie, cette force, cette envie, ce courage. Et alors la prière continuera à jaillir, reconnaissante, émerveillée. "Mais, Seigneur, c'est formidable ce que l'on fait ensemble ! Je ne pensais pas que nous pourrions y arriver ! Seigneur, regarde tout ce qu'on a fait déjà ! Je m'émerveille !" Et ainsi, de prière d'amour en prière d'émerveillement, notre prière se dépouillera de tout ce qu'elle a de trop intéressé encore pour devenir uniquement la réponse généreuse à l'immense amour de Dieu. "Seigneur Jésus, apprends-nous à être généreux, à donner sans compter, et à n'attendre d'autre récompense que celle de savoir que nous faisons ta sainte volonté ! "

 

AMEN