DIEU AUSSI VIT DANS L’IMPRÉVU
Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – année B (20 octobre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs.
Le dialogue que nous venons d'entendre a dû paraître extrêmement choquant dans la communauté primitive. La formulation d’aujourd'hui, de Jacques et Jean demandant d'avoir un poste de ministre – le vrai sens du mot ministre, c’est serviteur – était tellement choquante dans la scène, sans doute la version originale, que nous rapporte Marc, que dans les autres évangiles, on dit que c'est la mère de Jacques et Jean qui vient demander un bon poste pour ses deux fils. Typique de ce qu'on pourrait appeler le syndrome de la mère juive. Je voudrais partager avec vous un peu de cette provocation que Jacques et Jean, en parfaite innocence, ont mise en jeu face à Jésus.
En effet, cette provocation est terrible. Que se passe-t-il ? Depuis quelques dimanches, nous entendons Jésus répéter ce qui va Lui arriver. Apparemment rien de bon puisqu'on appelle ça les annonces de la Passion. Jésus dit ce qui va arriver : « C'est tellement surprenant, tellement déroutant, que vous ne pouvez pas comprendre ; Moi-même je ne peux pas vous donner exactement toutes les précisions. » Quelle manière de parler aux disciples dans la montée à Jérusalem, qui est quand même un peu le cœur de la prédication de Jésus – la plupart des événements très importants se situent sur ce chemin qui part de la Galilée vers Jérusalem, et qui a peut être pu se produire plusieurs fois : « Je dois vous dire que ça va très mal se passer » ! C'est tout ce qu'Il dit. On comprend que dans le cercle des intimes, les douze, mais aussi sans doute d'autres, on a dû commencer à se dire qu’il fallait essayer de redresser la direction. D'abord, du point de vue publicitaire, c'est très mauvais, et pire encore du point de vue du réel : on fonce droit dans le mur. Nous avons donc ici, surgissant immédiatement, le correctif humain, à leurs yeux nécessaire pour Jacques et Jean, mais aussi pour beaucoup d'autres, puisque précisément la réaction des autres est très vive, en se demandant pourquoi Jacques et Jean demandent des places d'honneur alors qu’eux n'ont rien du tout.
C'est véritablement là que la parole du Christ induit un comportement, une dénégation radicale. Ça ne peut pas être comme ça. Pierre avait d'ailleurs commencé dès que Jésus, dans la première annonce de la Passion, avait essayé de dire que ça allait mal se passer. Pierre immédiatement avait dit : « Non, cela n'arrivera pas. » À tel point que devant cette réaction, alors que Pierre venait de dire « Tu es le Christ », première grande confession de foi dans le récit de l'évangile, Jésus est obligé de lui dire : « Détourne-toi de Moi, Satan ». C'est rare qu'un pape se fasse traiter de démon, mais Pierre a eu ce privilège, avec la perspicacité de Jésus qui lui a dit qu’il était Satan.
Donc, ça ne devait pas se passer facilement tous les jours. Il devait y avoir beaucoup de discussions, de contestation. C'était peut-être encore plus agité qu'à l'Assemblée nationale actuellement. Mais ça n'empêche que c'est la réalité. Pierre lui, disait simplement que ça n’allait pas arriver. C'était la réaction primo primi comme on disait chez les théologiens, c'est-à-dire la réaction immédiate et incontrôlée. Mais là, c'est une autre réaction. C'est comme si Jacques et Jean disaient : « Tu gardes tes affaires pour Toi, les échecs ou les difficultés, ou ce que Tu crois qui va arriver à Jérusalem, mais après, le mauvais moment étant passé, Tu vas quand même remettre un tout petit peu d'ordre et nous on n'est pas comme Pierre, on n'ose pas Te contredire sur ce que Tu dis sur l'immédiat. Mais on voudrait au moins que Tu puisses nous rassurer, qu’après Tu vas réorganiser tout ça. » Et ils ont pour ça un outillage spirituel et théologique à leurs yeux absolument incontestable : eux croient maintenant que Jésus est venu instaurer le Royaume. Donc s'Il est venu instaurer le Royaume, même si ça se passe mal actuellement, dans le Royaume, ça va se passer très bien. Et comme ça se passerait très bien, et qu’ils étaient parmi les tout premiers appelés – Jacques et Jean raisonnaient comme les employés, les successeurs de l'entreprise Zébédée and Co, qui était pêcheur sur le bord du lac de Galilée – ils dirent simplement : « On a tout quitté, on a tout lâché, maintenant Tu vas nous embaucher dans ce projet vrai qui est celui du Royaume, l'après. On ne va pas Te dire que Tu dis des bêtises, après tout, ça ne nous intéresse pas, parce que ça ne rapporte rien, mais l'avenir… » Ils spéculent un peu sur l’avenir.
La réponse de Jésus est encore plus désarmante. Il ne dit pas que maintenant ça va bien se passer. Il laisse Jacques et Jean supposer qu'actuellement, c'est mal parti. Mais Il ajoute : « Le Royaume n'est pas tout à fait ce que vous croyez. Il est tellement étonnant que Je suis Moi-même dépendant du Père pour être la pierre d'angle du Royaume. » Autrement dit : « Vous faites l’impasse sur le présent. Mais le Royaume, imaginez-vous que Je vais faire des films pour vous faire rêver sur ce qui va arriver ? » On ne peut pas dire que les évangiles soient une collection de films, non pas d'aventure, mais de remise en ordre du monde. Quand on y réfléchit, même pour la fin du monde, Jésus a dit que ça se passerait mieux après, Il n’a pas dit ni pourquoi ni comment. Mais il a toujours vu l'avenir d'une façon assez pessimiste.
Ça, frères et sœurs, nous avons du mal à nous y habituer. Nous pensons que si Dieu s'est fait homme, c'est pour remettre de l'ordre. On attend qu'Il soit le ministre de l’Intérieur de l'histoire universelle. Il faut donc qu'Il remette de l'ordre, de la justice, tout bien comme il faut. Vous imaginez évidemment la difficulté que ça peut poser par la suite. À l'époque de Jésus, Il est ressuscité Lui, mais les autres restent avec leurs ennuis et leurs difficultés. Et après ? Après une, deux, trois générations, on ne voit pas bien comment le monde se remettrait en place. Il faut quand même mesurer le choc spirituel, humain et intellectuel que posent ce texte et son souvenir.
Mais Jésus ne veut pas que le Royaume soit dépendant de ce qui se passe maintenant. C’est son Père seul qui s’est arrogé le pouvoir de construire et mettre en œuvre son Royaume. Frères et sœurs, ce texte est terrible car il nous montre un Jésus tout à fait au courant, au moins négativement, de ce qui va se passer : ça va mal se passer. Il ne donne presque pas de détails. Il dit sur le Royaume qui va Lui être confié : « Ce n'est pas Moi qui suis l'animateur spirituel et culturel du Royaume de Dieu. Je suis simplement là pour être le serviteur qui pose les bases du Royaume ». N'oublions pas que les racines de ce Royaume sont sous la terre, dans un tombeau. C'est de là que surgit le Ressuscité. Il surgit de la mort. Donc le Fils de Dieu accepte Lui-même que ce surgissement d'un avenir ne soit pas géré par Lui. Il est là simplement pour être le serviteur de la construction de ce Royaume.
Et c'est là que surgit toute la difficulté pour nous aujourd'hui encore de pouvoir accepter ces comportements de Jésus et la manière dont cela a été mis en œuvre. Il y a quelque chose dans le vrai futur définitif de l'humanité d’absolument insaisissable que Jésus, au jour de sa chair, n'a pas reconnu comme le thème fondamental de sa prédication. Il nous a annoncé quelque chose, mais chaque fois qu'on Lui a posé des questions, Il a toujours répondu : « Les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers ». Mais Il s'est interdit Lui-même, à cause du fait que pour Lui-même le Royaume est un don (c'est ce que nous avons parfois du mal à comprendre). Il n’a pas vécu l'entrée dans le Royaume en se disant : « Ça y est, J'ai résolu tous les problèmes ». Il est entré dans le Royaume en recevant la royauté, c'est ce qu'on fêtera dans quelques semaines. Autrement dit, Jésus Lui-même n'est pas un potentat, et c'est pour ça qu'Il critique la manière dont on envisage la vie politique et qu’Il a d'ailleurs un mot terrible qu'on ferait bien de méditer (ce n'est pas mon propos aujourd'hui) : « Ceux que l'on considère comme les rois et les maîtres ». Il ne dit pas « ceux qui sont les rois et les maîtres » C'est quand même extraordinaire ; donc Il dit : « Déjà ici bas sur la terre, vous vous trompez sur le fonctionnement du pouvoir. Et vous faites la même bêtise quand vous transposez cette conception du pouvoir vers le Royaume de Dieu ». Alors que reste-t-il ? Qu'est-ce qui nous reste à croire ?
C'est là que tout bascule. Quand Jésus s'incarne, quand Il vient dans ce monde, Il ne vient pas faire du tourisme ni voir ce que ça fait d'être homme (Il le sait parce que c'est Lui « par qui tout a été fait »). Quand Il vient dans ce monde, Il accepte la condition humaine pour y vivre. Aujourd'hui, nous sommes tellement préoccupés de vouloir expliquer comment on peut maîtriser le monde que ça fait des siècles qu'on ne pense qu'à ça. On ne veut qu'une chose : maîtriser. Certes il faut bien essayer de faire tourner çà à peu près rond. C'est là qu’est tout le problème : si nous considérons que notre vie est simplement la manière dont nous allons imposer à cette création notre propre ordre fondé sur l'avenir que nous imaginons, nous sommes comme les gens de pouvoir que Jésus critique et qui sont ses contemporains. Comment vivons-nous dans le monde ? Comment vivons-nous le futur du monde ? Pourquoi on s'affole tellement actuellement ? C'est justement parce que nous voudrions avoir la maîtrise du monde et que soudain, ayant tellement voulu en avoir la maîtrise à travers tous les moyens techniques, intellectuels, le calcul mathématique, etc., nous nous apercevons que non seulement nous ne maîtrisons pas, mais qu’à certains moments, ça se retourne contre nous. On a beau connaître toute la chimie et la physique de l'eau, quand arrive une inondation, on la prévoit très mal parce que la météo s'est finalement ralliée à l'évangile en se disant qu’on ne sait pas quand il va pleuvoir, et d'autre part, ce monde-ci est dans une fragilité incroyable.
Même dans l'ordre de ce monde-ci que nous critiquons si volontiers, Jésus a accepté qu’il soit tel qu'il est. Il a accepté que la société dans laquelle Il était soit celle qu'Il ne maîtrisait pas. D'une certaine façon, la permanente tentation de Jésus par rapport à son avenir a été de dire : « Si le Père M'a envoyé, J'accepte l'imprévu du monde ». Il dit donc à ses disciples de ne pas essayer de se construire des prévisions du monde à venir, parce que Lui-même prendra ce monde tel que le Père le Lui donnera.
Ce n'est pas très encourageant mais ça nous oblige quand même à voir une chose : Dieu, parce qu'Il est venu, a dit que ce monde avait un avenir. Et c'est là que s'enracine notre foi. Si nous sommes croyants, c'est parce que nous croyons que malgré tout ce qu'on peut voir, tout ce qu'on peut constater, tout ce sur quoi on peut se lamenter, tout cela existe. Non seulement ça existe, mais le Fils de Dieu Lui-même, quand Il est venu en ce monde, a accepté la condition créée de ce monde et la condition créée des hommes. Mais après, Il n'a pas dit qu’Il allait tout régler. Combien de gens vivent une certaine forme de foi, du christianisme en se disant que c'est ce qui peut réparer les affaires ? Jésus n'est pas venu remettre les choses en place. Il a dit que ce serait à travers son histoire que nous ne pouvions pas prévoir ni attendre, (sinon les disciples ne se seraient jamais mis à sa suite), à travers cela, il se passera quelque chose qui sera un don et un cadeau pour Lui, et pour toute l'humanité.
Nous sommes de plus en plus obsédés par le futur. C'est sans doute un des apports de la tradition chrétienne dans l'histoire religieuse et culturelle de l'humanité. Mais attention : si c'est simplement pour faire semblant ou croire et imaginer qu'on peut prendre le pouvoir, on risque de se tromper. En réalité, la seule chose qui compte, c'est vrai et fondamental, c'est de croire qu’à travers le présent de ce monde tel qu'il est – Dieu sait que pour certains d'entre nous, ce n'est pas très encourageant – Jésus a transformé notre regard en nous disant que ce présent n'est peut-être pas ce que nous attendons et devrait peut-être être corrigé comme disait le philosophe Leibniz pour être « le meilleur des mondes possibles ». Ce monde-là, c'est le surgissement du futur qui vient briser, mettre à l'épreuve tous les schémas que nous croyons imaginer pour le remettre en ordre.
Dieu Lui-même, non seulement est imprévisible, mais encore Il accepte de vivre dans l'imprévu. Il faut peut-être l'entendre de temps en temps.