A DIEU SEUL UN CULTE
Is 45, 1 + 4-6 ; 1 Th 1, 1-5b ; Mt 22, 15-21
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – année A (22 octobre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Montrez-moi l’argent de l’impôt ». Cela ne veut pas dire que Jésus demandait aux pharisiens qui L’entouraient de montrer leur dernière déclaration d’impôt, mais au nom de qui l’impôt était récolté. La plupart du temps, on ne fait pas assez attention à cette remarque parce qu’on veut arriver directement au résultat, et je crois que le résultat n’est pas exact dans le cadre de la discussion. En effet, la plupart du temps, on pense que cette réflexion de Jésus, c’est la séparation du spirituel et du temporel ou encore la séparation de l’Église et de l’État. Autrement dit, tout bon chrétien vit de façon schizophrène sa relation avec la Ve République et sa relation avec Dieu. On part donc d’une interprétation qui est un résultat très lointain, à peu près à partir du XVIIIe siècle, qui consiste à dire que les deux ordres n’ont rien à voir. Pourtant, ce n’est pas tout à fait exact car quand Jésus demande à voir le denier (la monnaie classique de l’impôt, un franc-or par personne, ce n’est pas mal), Il demande vraiment à voir l’objet du délit : que faites-vous lorsque vous prenez ce denier et que vous le versez au fisc romain ? (avec toutes les malversations que l’on sait, peut-être pires que celles que nous connaissons aujourd’hui).
Jésus demande à voir le denier, je vous signale d’ailleurs que pour un juif pieux, un bon rabbin, c’était assez audacieux de demander une chose pareille parce que normalement, c’était de l’argent sale puisque c’était de l’argent romain, païen. Il ne fallait pas y toucher. Jésus fait déjà preuve ici d’une importante liberté de manœuvre. Mais surtout, ce que nous n’appréhendons pas immédiatement ici, c’est une chose beaucoup plus importante : pour nous il y a l’État, la société, les questions ordinaires de la vie, et puis à côté, il y a Dieu. Nous séparons donc radicalement les deux : religion d’un côté, affaires courantes de l’autre.
Mais comprenons que l’impôt romain n’est pas simplement un problème politique et social, c’est aussi un problème religieux car l’effigie – c’est pour cela que Jésus demande à la voir – c’est l’empereur divinisé, la monnaie elle-même a donc déjà une valeur religieuse, elle est déjà empreinte d’un certain culte, d’une certaine obéissance à des règles précises. Même si les juifs n’y croient pas, ils sont obligés de passer par là. On leur a donné une certaine liberté parce qu’ils ont insisté pour l’avoir, mais en réalité pour eux, payer l’impôt à César, c’est entrer dans la combine de l’hégémonie romaine sur toute la Méditerranée.
Par conséquent, ce n’est pas simplement un rapport vie profane, sociale, politique d’un côté et vie religieuse de l’autre. C’est quasiment l’affrontement de deux attitudes religieuses, et c’est pour cela que les Zélotes (ces espèces de terroristes du monde juif de l’époque qui voulaient vous trucider à coups de couteau dans les rues en profitant des fêtes de Pâques pour disparaître dans la foule, il n’y avait pas de ministère de l’intérieur aussi compétent que maintenant), c’est pour cela que ces Zélotes ne voulaient pas payer l’impôt car pour eux c’était le début de la déchéance et de la trahison de la foi des Pères, de la foi d’Israël.
En réalité, ce n’est pas tout à fait une discussion sur la séparation de l’Église et de l’État, c’est le fait qu’un État et ses membres, très profondément religieux, se posent vraiment la question : pouvons-nous admettre des éléments d’une religion étrangère dans notre propre pratique habituelle et obligatoire ? Car les Romains avaient la tête près du bonnet et ils voulaient bien que les Juifs aient un culte autonome dans le Temple, à condition d’offrir quelques sacrifices pour l’empereur, mais le système fiscal n’était pas négociable. En fait, quand les Hérodiens et les Pharisiens viennent voir Jésus, ils Lui posent une question absolument terrible : comment fait-on ? Sommes-nous des purs et de vrais disciples de Moïse ou bien faisons-nous des concessions ?
Ils vont voir Jésus avec l’idée précise de Lui tendre un piège et ils attendent donc une réponse pour Le confondre. S’Il dit « oui », Il est complice des Romains, donc complice de l’occupant, s’Il dit « non », Il est du côté des Zélotes, Il fomente la révolution et c’est pour cela d’ailleurs qu’un des cris de la foule au moment de faire condamner Jésus par Pilate, c’est « Il n’est pas ami de César, Il fomente une réaction contre l’ordre établi ». Donc vous le voyez, c’est un piège absolument extraordinaire, ce n’est pas aussi simple que cela.
Par la suite, dans la tradition, on a utilisé ce texte pour dire : César d’un côté et Dieu de l’autre, mais c’est parce qu’alors César avait complètement perdu toute valeur symbolique religieuse. Aujourd’hui, vous ne pensez pas quand vous échangez des pièces de un ou deux euros, que les figures des gens que vous voyez d’un côté de la pièce sont des effigies à valeur quasi divine, mais là, c’est un conflit interreligieux : si on veut être un disciple de Moïse pur et dur, on ne doit pas payer l’impôt et cependant, on est bien obligé de le faire.
Alors, c’est là où le fond de l’affaire est assez extraordinaire, je le résume en quelques mots. Jésus dit : « Si Dieu est Dieu, c’est Lui à qui seul on peut rendre un culte : rendre à Dieu ce qui est à Dieu ; et quand il s’agit d’une dimension cultuelle et religieuse, c’est Dieu ». Par conséquent, le culte est la totalité de notre être au service de Dieu. Il n’y a pas de relation comparable du point de vue religieux. C’est la première fois qu’est dissocié le caractère unique de la foi chrétienne et de ce que Jésus va inaugurer comme l’Église, absolument distincte de toute autre forme de culte, que ce soient des cultes très politisés, des cultes très culturels comme on en invente tant aujourd’hui, il n’y a qu’à voir le wokisme… Donc, la démarche religieuse chrétienne est absolument unique. C’est comme si Jésus disait qu’on avait essayé de cautionner un ordre politique avec des raisons religieuses, sans pouvoir y croire. Si on a vraiment la liberté de croire en Dieu, on va faire tout cela parce que c’est la manière concrète, pratique de vivre ensemble, mais on ne lui attribue pas de valeur religieuse. Ici, dans cette petite discussion, Jésus amorce le fait de désacraliser le système romain.
Or la plupart du temps, on lit cela comme si c’était déjà fait, mais dans la tête des Pharisiens et des Hérodiens, ça ne l’était pas. C’est cela qui nous a permis ensuite de le faire, donc cette petite discussion est extrêmement importante, elle nous dit le caractère unique de la foi chrétienne. Ce que Jésus voulait dire alors, c’est que la foi dont nous témoignons comme appartenant à Dieu et à Dieu seul, parce que c’est avec Lui que nous avons une relation religieuse absolue, c’est une nouveauté, c’est ça qu’Il vient nous apporter et qu’il faut vivre.
Frères et sœurs, ça repose sur le fait que Jésus ne fait qu’interpréter la tradition juive dans laquelle Il s’insère, pour dire : « Désormais, ne comprenez pas simplement la foi que vous avez reçue de vos pères comme un système politico-religieux qui, avec le Temple, les institutions cultuelles, vous protège et vous donne une autonomie politique, comprenez simplement la foi au Dieu vivant que Je viens annoncer comme quelque chose qui vous donne la pleine liberté ».
Maintenant, nous allons baptiser Aloysia et c’est ce qu’on lui souhaite. Si nous sommes chrétiens, la première chose dont nous devons être les témoins, c’est la liberté que Dieu nous donne. Il n’en est pas d’autre : cette liberté-là, c’est une liberté par laquelle Dieu revendique, et Lui seul, la plénitude de la relation de l’homme avec Celui qui est son vis-à-vis et qui est Dieu. C’est pour cela que quand on est chrétien, quand on est baptisé, il n’y a pas de point de comparaison : à Dieu, ce qui est à Dieu, c'est-à-dire la plénitude de l’amour de Dieu et la plénitude de la relation de liberté de l’homme en face de Dieu, et tout le reste, vous vous débrouillerez avec. Peut-être qu’il faut payer un impôt, peut-être qu’il faut subir des comportements politiques qui ont valeur de religion (on en a eu des kilos pendant le XXe siècle, on commence à en avoir d’autres maintenant) mais la seule chose qu’il faut, c’est de ne pas les mélanger, de ne pas essayer de les combiner avec le plan profond de notre attitude de liberté et de la destinée fondamentale de notre vie.