AU SERVICE DE NOS FRERES

Is 53, 10-11 ; He 4, 14-16 ; Mc 10, 35-45
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – année B (17 octobre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Le Fils de l'Homme n'est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude.

Frères et sœurs, je voudrais attirer votre attention sur un point très bref mais radical. Il est étonnant que le groupe des Douze, les premiers disciples à avoir été formés par Jésus, avant même sa mort, soit déjà en train d'adopter des comportements d'ambition, de jalousie, de rivalité, en voulant prendre la place privilégiée au détriment des autres.

Aujourd'hui, nous sommes presque surpris que dans l’Église, la notion de hiérarchie soit si souvent considérée. Je n'en suis plus surpris du tout pour ce qui me concerne. La démultiplication des titres que les ecclésiastiques se donnent, "Monseigneur", "Mon révérend père", "Monsieur l'abbé", "Ma révérende mère", la plupart des ecclésiastiques sont sans cesse en train de se donner des titres si bien que pratiquement je dois être le seul ecclésiastique de ce diocèse à me battre pour qu'on m'appelle "frère", et je vous supplie de garder ou de prendre cette excellente habitude car je suis fondamentalement votre frère.

Or, dans le moment même où cette discussion commence à surgir parmi les disciples, la rivalité, l'ambition, la prise de pouvoir sur les autres, déchaînent un mécontentement certain, les autres sont furieux de cette demande de Jacques et de Jean. On ne sait d'ailleurs pas pourquoi ce sont eux qui font cette demande. Habituellement, Jean est un peu plus modeste dans ses prétentions. Mais là, il a craqué. Pourquoi ont-ils réagi ainsi à ce moment-là ?

Frères et sœurs, c'est le moment où Jésus a expliqué par trois fois qu'Il montait à Jérusalem et qu'Il allait être mis en cause, arrêté, jugé par le pouvoir romain, rejeté par les hommes et être mis à mort. Autrement dit, curieusement, c'est le moment même où Jésus annonce qu'Il ne vient pas pour Se glorifier, pour prendre des prérogatives que les disciples devraient respecter. Il s'est fait appelé « rabbi » au quotidien, c'est-à-dire la titulature commune d'un rabbin qui forme ses élèves. Ça correspond au dernier degré dans la hiérarchie. C'est à ce moment-là que les disciples font une tentative pour commencer à hiérarchiser cette Église, cette petite communauté des Douze.

Qu'est-ce que cela signifie dans la bouche de Jésus ? « Je suis venu de la part de mon Père, Je suis vraiment le Fils de Dieu et Je Me suis fait en tout point comme vous ». Par conséquent, ce que Jésus affirme ici, c'est l'incroyable humilité, voire humiliation, de Dieu. Dieu se met au degré le plus bas ; Il est Dieu mais Il se fait homme, « en tout point semblable à nous à l'exception du péché ». C'est dire que Jésus se fait ici le Serviteur. Essayez de trouver dans l'évangile des passages où Jésus voudrait marquer sa supériorité. Le seul cas où Il essaie de clouer le bec de ses interlocuteurs, c'est lorsqu'eux-mêmes essaient de faire les malins et de se faire plus qu'ils ne sont. Non seulement Il est humble, se faisant notre égal en tout point sauf le péché, mais Il ne peut pas supporter ceux qui veulent se rendre plus malins. C'est pour cela qu'Il rabroue Jacques et Jean : « Vous ne savez pas ce que vous demandez ». Cela signifie qu'aujourd'ui encore dans l’Église, il n'y a normalement pas de prérogative à une quelconque supériorité quelle qu'elle soit. Ce n'est pas parce que le prêtre préside l'assemblée par l'eucharistie qu'il est supérieur aux autres. Quand je célèbre l'eucharistie, je le fais au nom du Christ, mais je ne me prends pas pour Jésus-Christ.

Deuxièmement, tout ce qu'on a voulu ajouter autour est plus ou moins discutable. En effet, le plus beau titre qu'on avait trouvé pour le pape – c'est Grégoire le Grand – était « servus servorum Dei » (« serviteur des serviteurs de Dieu »). On s'est empressé de l'oublier et de dire ensuite « vicaire du Christ ». Il n'y a aucune possibilité de prétention à être plus simplement parce qu'on exerce un ministère, un service.

Le raisonnement de Jésus se déroule alors : si Lui, Fils de Dieu, pourtant infiniment supérieur à toute l'humanité, ne veut pas être au-dessus des hommes mais s'est fait le plus humble et le dernier, c'est donc qu'il y a un abîme entre la manière dont Il est parmi les hommes et le mystère de sa divinité. C'est un tel abîme que seul Dieu peut se payer le luxe d'être le serviteur alors qu'Il est Dieu. Nous sommes sans doute la seule religion à avoir affirmé cela, à avoir reconnu que la divinité de Jésus-Christ n'était pas une supériorité. D'ailleurs, comment cela pourrait-il l'être ? Être Dieu n'a rien à voir avec être homme. Celui qui est au-delà de tout s'est fait en-dessous de tout. Telle est la théologie de l'Incarnation. Saint Paul a même cette expression un peu technique : « Il s'est vidé de Lui-même prenant la condition d'esclave ». Il n'a jamais dit qu'Il était au-dessus des gens. Quand on essaie, sous prétexte qu'on représente le Christ, de se faire passer pour supérieur à la condition humaine, ce n'est pas possible, c'est un mensonge, et on voit d'ailleurs ce que ça coûte.

Frères et sœurs, c'est pour cette raison que l’Église est un peuple dans lequel nous sommes tous des baptisés. Quand le pape, les cardinaux etc. arriveront là-haut, il faudra qu'ils rendent compte d'abord de leur existence de baptisés. C'est ce qui compte avant tout. Pour le reste, ils ne feront guère les malins. Cela fait partie des choses qu'il faut absolument parvenir à déjouer. Ça ne veut pas dire qu'il faut traiter ceux qui sont à votre service comme des moins que rien ! Mais quand on découvre la petitesse et l'humilité de quelqu'un, on essaie de vivre cette simplicité et cette humilité de la façon la plus vraie possible.

J'ajoute un petit mot pour les parents dont les enfants sont au catéchisme. Ce texte s'applique aussi d'une certaine façon à vous, parce que vous avez donné la vie à des enfants, des petits qui dépendant totalement de vous, incapables de se débrouiller tout seuls : c'est dans la manière même où vous allez vous mettre au même niveau qu'eux, que vous allez être de bons parents. Il n'y a rien de pire qu'un père de famille qui essaie de montrer qu'il est très doué, le meilleur, même si les enfants badent naturellement devant papa. Quand on fait baptiser ses enfants, on devient les serviteurs de ces enfants. Hans Küng avait dit que le statut de l’Église était que nous étions tous serviteurs et pauvres – il s'était fait un peu rabrouer ! – parce que nous n'avons rien à faire valoir de supériorité par rapport à nos frères, ni les curés, ni les évêques, ni le pape. Le peu que nous ayons susceptible de rendre service aux autres, il ne faut pas le considérer comme une sorte de prérogative que nous posséderions, mais comme un don de Dieu que nous essayons simplement et honnêtement de mettre au service de nos frères. Amen.