LA FOI, DON GRATUIT ET ACTE LIBRE
Is 45, 1 + 4-6 ; 1 Th 1, 1-5b ; Mt 22, 15-21
29ème dimanche du temps ordinaire – année A (18 octobre 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».
Frères et sœurs, nous avons l’impression de bien connaître ce grand principe de la vie des chrétiens à l’époque moderne : c’est tout simple, il suffit de bien distinguer la religion et la politique. Quand on a pris cela comme critère, on est tranquille.
Or, précisément cela ne marche pas toujours très bien et hélas, ce que nous venons de constater avant-hier soir (*), nous montre bien que, même si nous, nous voudrions séparer religion et politique, il y a quand même beaucoup de gens qui ne veulent pas qu’on les distingue, considérant que la religion devrait s’imposer dans la vie commune de la cité et qu’il faut donc obéir à des principes religieux pour que tout se passe bien (pour nous qui sommes de telle ou telle religion). Et à partir du moment où on a tenu la rigueur d’un comportement religieux qui domine la vie de la société, normalement, nous sommes tranquilles.
Tous, nous savons les bagarres qu’il y a eu dans une France qui est aujourd’hui un Etat dit laïque, toutes les discussions et les disputes pour essayer de trouver des solutions. On n’est d’ailleurs pas sûr de pouvoir arriver à clarifier les choses. Il y a aujourd’hui un certain retour de bâton qui nous laisse craindre que – non seulement chez les gens qui veulent absolument être musulmans et imposer la charia, mais aussi dans certains mouvements ou tendances chrétiennes – la religion ne devienne le moteur d’une sorte de division radicale : « Tu es catho ou tu ne l’es pas ! » C’est quand même un problème qui dure depuis longtemps.
Dès lors, cela vaut la peine de prendre un peu de recul parce que l’attitude de Jésus – qu’on le veuille ou non – est quand même assez libérale. De ce point de vue-là, je suis assez émerveillé qu’à une époque comme le Ier siècle, dans un Empire romain qui ne devait pas être tendre pour la vie des Juifs, Jésus ait pris une attitude aussi fondamentalement libérale. Pas libéral au sens moderne du terme, mais au sens où Jésus dit : « Arrêtez de penser dans l’espèce de division : c’est comme ça et c’est conforme à la religion ou c’est autrement et ce n’est pas conforme à la religion ».
Pour essayer de comprendre cela, il faut partir d’un problème plus vaste. Quand Jésus est venu dans son peuple, Il était mieux placé que quiconque pour savoir la façon dont un certain nombre de ses coreligionnaires avait cru pouvoir résoudre le problème. Pour beaucoup, le fait d’être soumis à des comportements qui venaient des païens était absolument inacceptable. Au point que cela a vraiment mal fini dans les années 60, c’est-à-dire vingt ou vingt-cinq ans après la mort de Jésus, avec la destruction du Temple de Jérusalem et une persécution monumentale. On voit bien que Jésus avait été assez prophète sur ce sujet puisqu’Il leur disait clairement : « Si vous voulez subsister, arrêtez de fonctionner en deux temps, ou bien c’est religieux et ça passe, ou bien ça ne l’est pas et ça casse ».
En fait, Jésus veut dire une chose très simple : Il plaide pour la diversité de la vie de la société humaine et de la Création. Quand on regarde sa vie et la manière dont Il a accompagné ses disciples, la première communauté chrétienne, comme tous celles et ceux qui l’écoutaient, jamais Il ne leur a prêché l’intolérance. On devrait quand même vraiment s’en souvenir. Il n’a jamais dit que celui qui n’appliquait pas les règles de la vie selon la Loi était condamné. Vous pouvez relire l’Evangile, c’est quand même assez surprenant. Autrement dit, Jésus n’a jamais dit qu’il fallait se comporter comme ça sous peine de se tromper gravement et d’induire une situation dans laquelle ça risquait de mal tourner.
Donc, l’attitude de Jésus n’était pas vraiment ce que nous pensons. La plupart du temps, quand nous lisons ce texte, « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », on pense : « Il faut payer son denier du culte, mais en même temps, il faut payer ses impôts, il y un certain nombre de contraintes auxquelles il faut se plier et donc on propose une certaine façon de vivre dans laquelle chacun vit selon ses modèles et ses modules ». La conclusion est alors très claire : si dans une société donnée, on n’obéit pas aux normes que l’on croit devoir imposer, ça ne marche pas et cela aboutit à des conflits, à des incompréhensions, à des guerres et même à des destructions de populations entières.
Jésus ne dit donc pas qu’il faut sérier chacun des groupes humains selon sa religion. Si c’est cela le problème, chacun n’a qu’à faire son affaire en ignorant les autres qui n’existent pas puisqu’ils ont tort. Les pharisiens veulent savoir si on peut ou si on doit payer l’impôt à César. Dans leur for intérieur, ils espèrent une réponse négative pour préserver l’identité juive face au pouvoir romain. Mais Jésus leur dit : « Vous vivez dans plusieurs systèmes à la fois. Il y a le système des Romains pour percevoir l’impôt dont nous avons besoin pour pouvoir vivre ensemble, mais en même temps, il y a le système du Temple qui a besoin aussi de payer un impôt à Dieu. Pourquoi s’obstiner à vouloir séparer chaque chose ? » En réalité, dans la manière dont nous vivons, il y a des tas de choses et des tas de comportements qui ne sont pas absolument satisfaisants du point de vue de certaines règles, de la façon d’être. Par conséquent, il faut accepter de vivre dans plusieurs systèmes à la fois. L’attitude de Jésus n’est pas la séparation, l’isolation, cela ne veut pas dire que l’on est d’accord avec tout, mais il faut bien vivre !
S’agissant de la place des chrétiens dans le monde, il est très important de comprendre qu’on ne va tout de même pas revenir à des attitudes qui consistent à penser que si on ne fait pas tout dans un pays de culture chrétienne comme le demande l’Eglise catholique, ce pays est ignoble et n’a pas le droit d’exister ! Nous vivons dans un pays où effectivement du point de vue médical, du point de vue de la société, il y a des enjeux différents sur lesquels nous ne sommes pas d’accord mais il ne nous appartient pas d’imposer notre propre système. Certains diront que c’est dangereux car on laisse faire n’importe quoi.
Mais de toute façon, qui gère l’impôt à César et l’impôt à Dieu ? C’est chaque groupe et nous essayons de vivre selon ce que nous propose chaque groupe. Il y a des pays dans lesquels quand on a telle ou telle conviction, on est parfois obligé de partager les comportements de ceux qui nous demandent de participer à la vie de la société et de la communauté.
Frères et sœurs, vous le voyez, la position de Jésus est assez subtile. Il ne nous dit pas comment nous devons nous comporter du point de vue religieux, du point de vue alimentaire ou de celui des coutumes sexuelles etc. En effet, toute la société humaine repose sur une conviction, très belle, qui est que Dieu a créé l’humanité libre, Il ne lui a pas donné immédiatement tous les moyens d’exercer cette liberté, Il ne lui a pas proposé de faire tout comme il faut, Il nous a laissé la liberté. Et tant que l’on ne touche pas à la liberté de quelqu’un dans son désir d’essayer de répondre à certaines questions, on peut toujours essayer de l’éclairer, de le mettre en garde par rapport au but qu’il recherche. Mais l’idée n’est pas de créer des différences, des divisions ni de nous isoler les uns des autres.
Frères et sœurs, Jésus aurait pu dire : « Rendez à César ce qui est à César et rendez à tel ou tel groupe sa liberté de comportement ». En effet, le Christ nous dit que chacun est appelé selon une possibilité et nous devons essayer de la mettre en œuvre dans le respect de Dieu, de la société, de la liberté des hommes et de la vie de chacun d’entre nous.
C’est pourquoi il faut relire ce texte avec un peu de recul. Jésus ne donne pas les indications pour se comporter nécessairement de telle ou telle façon car, comme il est dit dans La Plaisante Sagesse Lyonnaise : « Dans ce monde, c’est comme dans l’Arche de Noé, il y a toute espèce de bêtes ». Effectivement, nous vivons dans un monde d’une incroyable variété, d’une créativité qui ne nous plaît pas toujours mais ce n’est pas une raison pour vouloir unifier tout le monde. Laissons à Dieu le soin de créer l’unité totale de la société dans le Royaume de Dieu. L’Eglise n’occupe pas tout le registre de la vie des hommes et de la société. La grandeur de notre témoignage est de dire à toutes celles et ceux que nous rencontrons qu’il y a un certain nombre de solutions, de projets de Dieu sur nous mais laissons d’abord la responsabilité de Dieu comme Jésus l’a dit à ces Hérodiens et ces Pharisiens : laissons chaque société, chaque vie humaine essayer de découvrir de la façon la plus humble et la plus fidèle possible, ce à quoi nous sommes invités pour vivre de la plénitude de l’Amour de Dieu.
(*) La décapitation d’un professeur d’histoire ayant montré à ses élèves des caricatures de Mahomet.