JUSTE OU JUSTIFIÉ ?

Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (28 octobre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, c'est bien connu, cette parabole est sans doute la plus grande erreur pastorale de Jésus-Christ parce qu'à force de dire qu'il faut rester au fond de l'église, au fond du temple, s'humilier et ne pas oser s'avancer à l'avant de l'église, cela a fait que pendant un certain temps, les prêtres se sont bagarrés pour que les fidèles se groupent en avant vers l'autel. Maintenant, c'est à peu près réglé.

Plus profondément, cette parabole a encouragé des comportements d'hypocrisie dans l'humilité, pour essayer d'éviter l'hypocrisie dans l'orgueil. Il y a souvent chez des chrétiens modernes cette idée qu'il ne faut pas trop dire qui l'on est. On ne veut pas s'afficher, on a peur de choquer, on veut prendre la couleur muraille, on veut se confondre dans le paysage. Cette parabole du pharisien et du publicain et celle du levain dans la pâte, risquent qu'au bout d'un moment, l'Église risquerait purement et simplement de se dissoudre elle-même dans l'inconsistance, l'anonymat. Il y a même un théologien au milieu du siècle dernier qui, à la faveur d'un titre de film, a proposé "Le chrétien anonyme", le "troisième homme", non pas le chrétien affiché non pas le païen, mais celui qui tout en étant chrétien vivrait comme les païens. Evidemment, avec un outillage théologique et spirituel de cette envergure, on ne va pas très loin.

Je pense qu'il s'agit là d'une très mauvaise interprétation de la parabole. La parabole ne nous dit pas qu'il faut cultiver cette humilité de raminagrobis, qui a l'air d'un chat gentil, recroquevillé sur lui-même en train de dormir, et qui tout à coup peut vous envoyer un coup de patte bien asséné pour vous faire sentir qu'il est là ! Ce n'est pas la parabole de l'humilité feinte, ce n'est pas la parabole dans laquelle on essaie de se composer un personnage, apparemment le plus humble possible, mais en réalité, comme on le dit habituellement, on n'en pense pas moins. Pour relire cette parabole, il faut repartir des mots mêmes qui constituent le texte. C'est étonnant parce que je ne crois pas que ce soit une parabole sur l'humilité. C'est plutôt une parabole sur l'existence chrétienne en général : qu'est-ce que cela veut dire être disciple du Christ ? Cette parabole loin d'encourager des comportements nous fait réfléchir sur la condition même du chrétien aujourd'hui.

Reprenons la prière du pharisien : "Mon Dieu, je te rends grâces". Il faut bien le dire, c'est une eucharistie, car le mot "rendre grâces", c'est "eucharisto", dire merci. Le pharisien dit effectivement qu'il rend grâces, il célèbre l'eucharistie. Cela peut paraître énorme et cependant, c'est bien de cela qu'il est question. La seule erreur, c'est qu'il célèbre l'eucharistie à propos de lui-même. Son eucharistie est une autocélébration : "Je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme les autres". C'est sans doute vrai d'ailleurs. On en a fait un hypocrite, mais ce n'est pas vrai. Effectivement il n'est pas comme les autres et il n'est pas comme le publicain. D'autre part tout ce dont il se vante ce n'est pas un mensonge, il le fait : il paie la dîme, il remplit les obligations de la Loi et même plus encore. Ce n'est donc pas un mensonge, mais c'est l'attitude qui compte : il rend grâces pour lui-même. Il correspond exactement à ce que Jésus dit au début de la parabole: "Il s'adresse à ceux qui se croient justes".

Ce pharisien pense que l'essentiel de sa vie d'homme spirituel, d'homme tourné vers Dieu, consiste à se tourner vers Dieu pour lui dire comme Il a bien réussi en le créant. Nous aujourd'hui, nous sommes avertis et cela nous semble être de l'orgueil, mais non, il est simplement fier de ce qu'il est. En fait, c'est de la fierté. Il est fier parce qu'il est juste, c'est-à-dire qu'il a vraiment réalisé ce qu'il est, il y est, il a vraiment réalisé ce qu'on appelle la justice, l'accomplissement de sa relation avec Dieu. Cette eucharistie est à la limite du supportable, parce qu'il ne rend pas grâces à Dieu parce qu'Il est Dieu, il rend grâces à Dieu parce que lui, monsieur le pharisien est lui. Il dit à Dieu : comme tu dois être content de moi ! je suis arrivé, j'y suis ! j'ai accompli ce que tu attendais de moi et par conséquent, tu dois être très content de moi. En fait, pour le pharisien, sa prière est de venir faire plaisir à Dieu. C'est une petite visite d'amabilité, de courtoise, pour dire à Dieu : tout va bien, je suis très content de moi ! Je t'en rends grâces parce qu'au fond, tu dois être assez heureux et satisfait de ce que je suis. Cela peut nous paraître naïf, mais c'est cette attitude-là que Jésus stigmatise dans cette prière du pharisien.

La prière du publicain nous est beaucoup plus familière : "Seigneur, prends pitié du pécheur que je suis". Remarquez, ce n'est qu'un petit détail mais qui veut en dire long, c'est la seule fois où Luc, et sans doute dans les quatre évangiles, on emploie le mot "pécheur " au singulier pour se désigner soi-même. La plupart du temps, on parle des pécheurs, c'est la seule fois où quelqu'un se caractérise lui-même comme pécheur. Que veut dire ce publicain ? Il dit à Dieu : je suis là, mais je ne peux même pas te rendre grâces parce que le péché c'est ce qui a gâché le travail que tu voulais réaliser en moi, le plan que tu avais sur moi et à cause de ma cupidité (il est publicain, c'est un colleteur d'impôts qui se remplit les poches), j'ai tout gâché. Cependant, je viens vers toi comme pécheur.

Qu'est- ce qui fait la différence ? c'est qu'au début Jésus s'adresse à ceux qui se croient ou se disent justes, et à la fin, Il dit : "Le publicain rentra chez lui justifié". Toute la parabole repose sur l'opposition de ces deux mots : juste ou justifié. Pas besoin de vous faire une longue explication, justifié veut dire : rendu juste. Juste veut dire : je suis juste, j'y sus arrivé, c'est parfait, c'est terminé. Le pharisien est juste, le publicain est justifié. La prière du publicain c'est la base pour que Dieu puisse effectivement justifier.

C'est exactement le problème de la foi chrétienne qui est de passer d'une conception de l'homme juste devant Dieu à une conception de l'homme justifié par Dieu. C'est de passer d'une religion d'état, d'un statut religieux à une religion processus, une transformation, être rendu juste, non pas l'être, mais le processus qui vous fait exister. C'est la différence entre les deux attitudes. C'est cela que Jésus explique à son auditoire pharisien, qui lui, à cause d'une longue interprétation de la Loi de Moïse, en est venu à cette conclusion qu'on peut être juste, c'est-à-dire par soi-même, réaliser les conditions de la véritable relation avec Dieu. Jésus dit : ce n'est pas possible, parce que précisément ce que je vous dis, c'est qu'on n'est pas juste parce qu'on se situe dans l'état de juste, on peut être justifié parce qu'on reconnaît que nous sommes nous-mêmes l'objet d'un processus de transformation.

Evidemment, cela change tout. Là où la religion sert de cadre, sert de repère identitaire, de manière de se reconnaître comme tel, à ce moment-là Jésus enseigne que la véritable attitude religieuse ce n'est pas d'être comme cela, mais de se laisser être et transformer par Dieu. C'est tout le changement que la foi chrétienne a introduit dans les perspectives religieuses de l'humanité. La plupart du temps, les religions, bon gré mal gré, se sont coulées dans un moule par lequel une société trouvait la plus forte expression d'elle-même. Alors, la religion était la manière de reconnaître son état. Que ce soit pour les païens qui se définissaient comme la communauté d'Athènes sous la protection et la bienveillance d'Athéna, que ce soit le monde juif lui-même à l'époque de Jésus qui disait que pour être un bon juif, il faut appliquer les préceptes de la Loi et à ce moment-là on est juste, Jésus sape radicalement cette perspective, non pas par des petites histoires de comportements, se tenir devant ou dans le fond de l'église, c'est sans intérêt, mais par une perspective nouvelle : être mon disciple, c'est accepter d'être justifié par Dieu. C'est accepter que ce que je suis, l'identité spirituelle et religieuse qui est la mienne n'est pas ma propriété, n'est pas un processus par lequel je me constitue moi-même comme chrétien, mais c'est l'acte même de la grâce de Dieu.

C'est pour cette raison que le publicain nous est proposé comme modèle. Ce que Jésus dit, c'est que ce pauvre homme, dans la mentalité de l'époque, a quand même été capable dans le moment où il pensait vraiment qu'il avait tout perdu, qu'il avait tout gâché, "le pécheur que je suis", le prototype du pécheur, il a osé encore penser que sa prière avait un sens par rapport à ce que Dieu pouvait encore lui apporter. Il a compris que sa prière ce n'était pas lui en tant qu'homme constitué, personnalité achevée et affirmée, mais que sa prière c'était la première ouverture à l'action de Dieu sur lui.

Dans quelques jours, on va fêter la Toussaint. Et qu'est-ce que la Toussaint ? C'est la foule des publicains qui ont cru, comme pécheurs qu'ils étaient qu'ils pouvaient être non pas des justes, mais des hommes justifiés. Et si nous célébrons la Toussaint, c'est parce que nous-mêmes nous nous inscrivons dans ce processus de justification par Dieu, comme Aurélien qu'on va baptiser tout à l'heure. C'est pour cela qu'on le baptise, car le baptême n'est pas l'inscription volontaire pour avoir la carte du parti. Ce n'est pas moi qui me m'octroie directement le badge de chrétien, mais le baptême c'est le fait que dès le premier moment où l'on entre dans la relation avec Dieu, c'est lui qui donne le baptême. Le baptême nous est donné, c'est la justification, c'est le fait de recevoir notre identité de Dieu pour vivre avec lui et par lui.

 

AMEN