L’INCONSCIENT SPIRITUEL

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5-10 ; Mt 22, 34-40
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année A (30 octobre 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Il me disait parfois s’être réveillé en sueur la nuit après un cauchemar où il était à nouveau devant le comptoir et où l’autre ne s’excusait pas. C’était le boulon fondamental, la vis sacrée qui faisait tenir tout le reste. Je crois que cet incident, d’une manière bizarre, a fait de lui ce qu’il est devenu… il désirait réduire au strict minimum ses contacts avec un monde où il était possible de renverser un verre sans demander pardon.

Il y a un avant et un après le jour où nous avons cru subir une injustice. Cette perte de l’innocence en la bonté naturelle des autres…. Je ne sais pas si ce petit garçon à qui on a imposé avec violence mais avec justesse, la garderie et qui disait qu’il ne voulait pas y aller, a vécu aujourd’hui cette rencontre avec l’injustice, et on voit bien que là elle n’est pas fondée….Mais, nous, adultes – chat échaudé craint l’eau froide – on ne nous y reprendra pas ! Il y a un moment où nous avons rencontré le mal et quelque chose s’est brisé en nous. Cela nous a peut-être décidé non pas à être mauvais … mais un peu quand même ! En tous cas de ne pas nous faire avoir et de mettre en place des défenses qui feront que la prochaine fois où nous rencontrerons une injustice, nous serons avertis et agirons en conséquence ! En tous cas je saurai me défendre. Comme s’il y avait un lieu en nous où nous étions convaincus – comme une forme de première croyance – que les autres doivent être naturellement bons à notre égard. Or je pense que les enfants, si j’en crois quelques psychologues, vivent cette première rencontre de l’injustice avec la mère ou avec le père. Je vous laisse vous interroger vous-mêmes sur le moment où vous avez perdu cette première innocence.

Beaucoup de nos comportements sont dérivés de ce premier basculement là. C’est un peu caricatural, mais il se peut que nous ayons au fond décidé d’une certaine bonté "quand même " ce n’est pas le cas de tous d’ailleurs, parce que cela se décide la bonté, mais il se peut que nous ayons donc décidé un jour pour la bonté, pour l’aimable, pour le beau mais on n’a pas toujours les moyens de faire le choix et puis cette décision que nous pouvons prendre à l’intérieur peut être contrariée par la rencontre avec le mal de l’autre. Je ne sais pas pour vous mais pour ma part, je me rappelle très bien que ce n’était pas tellement la rencontre avec le mal de l’autre que la rencontre avec une pulsion agressive de ma part qui m’a étonné et qui constitue une des premières rencontres avec le mal, non pas que je subissais mais que je pouvais commettre et cette rencontre là, personnellement je l’ai gardée en mémoire, je sais que j’ai découvert en moi comme un corps étranger, une capacité que j’avais de vouloir faire le mal.

Ce qui me fait penser qu’il y a en nous deux centres de gravité, deux lieux à partir desquels nous décidons d’agir, à partir desquels nous pensons, nous ressentons. C’est le cas des pharisiens qui savent au fond qu’il faut suivre la loi, qu’il faut la respecter, ils sont d’accord sur un certain nombre de règles mais ils ne le font pas. "Ils disent mais ne font pas". Ce désaccord classique entre la volonté et le faire, nous l’entendons quotidiennement dans nos vies, dans la vie des autres et c’est ce que saint Paul dira : "Je ne fais pas le bien que je voudrais et je fais le mal que je ne voudrais pas". Souvent quand on entend cette phrase et quand on l’interprète comme les pharisiens, je ne pense pas qu’ils sont franchement hypocrites et je persiste à penser qu’il y a parmi eux des bonnes volontés et qu’ils voudraient bien faire l’accord entre le vouloir et le faire, comme chacun d’entre nous. Nous sommes sans arrêt humiliés par ce désaccord entre vouloir le bien et ne pas pouvoir le faire, cette tension fait que nous réagissons de mille et une manières : la personne dont je parlais au début a décidé de s’abstenir de la vie humaine : puisque c’est ça la vie, je n’en veux pas ! D’autres… vous, puisque vous êtes là, vous êtes au fond d’accord avec une certaine lutte contre le mal subi et contre celui que vous pourriez commettre. Vous êtes engagés comme moi par le baptême, pas tout seul avec un compagnon, une présence intérieure, c’est le Christ et Son Esprit dans un combat contre le mal sous toutes ses formes. Seulement quand on considère que c’est uniquement une question de le vouloir, quand nous prenons souvent ces fameuses bonnes résolutions : comme une phase un peu maniaque de notre vie, on va ranger l’appartement, on va ranger notre cœur, on va ranger note vie, on va ranger nos sentiments… et puis quelques temps après, le placard, notre cœur et le reste ont la même allure ; évidemment cela provoque un découragement et si l’Évangile ne cessait de nous dire : "Mais il suffit que tu veuilles !" Mais tu ne veux pas ! Cela dessinerait une position presque sadique de la part de Dieu de nous confronter sans cesse à un échec personnel. Nombre de détracteurs du christianisme nous confrontent à ce paradoxe : on vous dit : "il faut se convertir !" Mais regardez-vous, vous n’êtes pas convertis ! Et de fait, on ne peut pas – à part quelques uns d’entre nous qui sont un peu en avance comme athlètes de la sainteté – on ne peut pas dire que nous brillons par une réussite intérieure.

Je crois que nous prenons le problème du mauvais côté. Il ne suffit pas seulement de vouloir le bien, si je prends l’expression de saint Paul, il s’agit non pas de décider à partir du centre de gravité là où s’exerce la volonté, la conscience, la mémoire, ce centre habituel à partir duquel j’exerce ma vie, mais à partir d’un autre centre de gravité, d’un autre lieu, d’un endroit que je vais appeler la vie spirituelle et qui n’est pas au même endroit. C’est à la fois plus profond, plus haut, plus intime, plus ignoré de moi-même et pourtant le véritable centre, le véritable moteur de ma vie. Il y a en l’homme une illusion de croire quand il décide de lui-même ce qu’il est dans la vie spirituelle, la vie spirituelle est un autre endroit. Quand nous sommes à la messe ou dans un sacrement ou dans une activité spirituelle comme celles que nous proposons de vivre ici, nous nous aidons les uns les autres à aller plus profondément en nous, comme c’est le cas de la prière, de la contemplation, de la vie sacramentelle, comme la vie amoureuse parfois. Nous sentons que les choses ne sont pas uniquement de l’ordre de la volonté comme par exemple l’amour mais d’une sorte d’agrément intérieur, de consentement intérieur. Quand j’aime, je ne veux pas aimer. Une rencontre s’est faite telle que naissent en moi des choses ignorées de moi et qui sont plus fortes que moi et qui me font faire des choses incroyables puisque j’aime ! On sent bien que ce n’est pas uniquement une question de volonté. C’est comme si cette décision s’était prise comme cela tellement profondément en moi-même que j’en étais l’acteur mais pas complètement. Je ne sais pas si vous avez fait l’expérience comme moi…

Quand nous sommes face à une tentation, nous avons deux voies qui s’ouvrent : la première, c’est la voie psychologique du "je ne veux pas ! je ne veux pas !" Mais la volonté peut être faillible, elle n’est pas assez forte et je ne tiens pas et je tombe et je recommence etc. Et il y a une autre réaction qui n’est pas immédiatement efficace contre la tentation mais qui l’est beaucoup plus à long terme: c’est de ne pas consentir profondément. Il est possible que je tombe quand même mais le tout de moi ne sera pas là dedans. Comme on dit en Anglais "I don’t agre", je préfère cette expression : je n’ai pas agréé à la tentation qui se présentait devant moi. Il est possible que je tombe mais une part de moi résiste et cela définit cette part spirituelle. Cela ne veut pas dire pour autant que je n’ai pas été tenté et que je n’ai pas succombé, ce n’est pas cela parce que nous mesurons le degré de la réussite au fait que nous ayons ou non lutté contre la tentation ; il est possible que nous tombions mais par contre une part de nous n’est pas d’accord et cela me paraît être la première porte d’entrée de ce qu’est la vie spirituelle. Ce n’est pas seulement : "je veux, je n’y arrive pas !" pour ma part cela ne fonctionne pas et cela peut nous mener à un plus grand découragement qui sera un pire péché !

Il y a un autre endroit en moi où s’est prise une décision mais dont j’ai à peine entendu le murmure, décision d’être avec Dieu, d’être en Dieu, d’être pour Dieu et c’est en nous, un jour, par un sacrement… le sacrement de mariage ou le sacrement de l’ordination ou tout au long de la vie spirituelle, que s’opère cette ordination progressive de tout mon être à la présence de Dieu . C’est ce que je fais quand je célèbre des baptêmes, quand je signe les yeux d’un enfant, ses oreilles, sa bouche, son cœur. C’est bien pour l’ouvrir progressivement, l’ordonner à cette présence invisible de Dieu. Quand je refais sur lui les gestes du Christ qui disait "Ephpheta,  ouvre toi !" c’est bien pour ordonner, au sens de "mettre dans la direction de Dieu. Maintenir cette direction, c’est cela qui nous est demandé, non pas de ne pas pécher, mais de maintenir en nous très profondément ce non accord avec le mal commis ou subi, même si à l’extérieur mon corps, mon psychique ont pu y succomber. Je pense qu’il est là, l’autre centre de gravité.

Je le dis souvent, je le vis souvent ici, quand nous rentrons dans une célébration, pour ma part en tous cas, je suis très encombré des choses du monde, de moi-même, je sens qu’il y a une sorte de lourdeur spirituelle et cela prend un certain temps pour m’abstraire et la messe m’oblige à me tirer de la vie du monde dans lequel, je suis comme vous ni plus heureux ni plus malheureux mais soucieux ; et puis au bout d’un certain temps s’opère une certaine décantation lorsque je quitte ce centre psychique ou s’exerce ma conscience, ma volonté, ma mémoire, pour aller ailleurs et je sens bien qu’il y a des célébrations où j’entre plus facilement que d’autres parce que cela ne dépend pas uniquement de moi – je fais pourtant tous mes efforts, j’y mets tout mon cœur – mais cela dépend aussi de nous. Cela dépend du groupe qui se constitue et pour moi, c’est une souffrance énorme lorsque dans une célébration, souvent des mariages malheureusement, une sorte de frivolité nécessaire s’installe mais qui peut entraver l’entrée, l’ouverture de cet endroit-là. Et quand la célébration est réussie c’est lié à cette communion qui s’est établie et que nous avons effleuré là où doit être l’homme : la vie spirituelle. C’est là que réside l’Esprit, le moteur le plus performant que nous ayons mais qui fonctionne avec et presque sans nous. Il y a un théologien qui parle de l’inconscient spirituel, j’aime assez cette idée : nous serions fondamentalement faits pour rencontrer Dieu mais les remous à la surface de la mer nous empêchent d’aller plus au fond là où nous sommes faits pour le rencontrer. Il est possible que le bateau soit secoué et même qu’il sombre mais cela ne touche pas les profondeurs de notre âme où effectivement Quelqu’un nous attend. Et je terminerai par cette phrase de l’Apocalypse dans la très belle lettre à Laodicée : "Voici, je me tiens à la porte et je frappe, si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte j’entrerai chez lui pour souper moi près de lui et lui près de moi." Cela définit le lieu de la rencontre de la vie spirituelle que Dieu propose à chaque cœur humain.

 

 

AMEN