LE TON JUSTE

Si 35, 12-14+16-18 ; 2 Tm 4, 6-8+16-18 ; Lc 18, 9-14
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année C (24 octobre 2004)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Il est trop clair que celui qui se tient tout près de Dieu, tout gonflé du jus de lui-même, de son ego et n'a pas de place pour rencontre Dieu, et celui qui remporte la palme est effectivement ce publicain, qui prononce la phrase si humble : "Aie pitié de moi, car je suis pécheur". Il est trop clair que l'évangile parle d'humilité et la prédication devrait consister à appuyer sur la pédale de l'humilité, nous ne sommes pas assez humbles, nous sommes tout gonflés de nos orgueils, nous ne pouvons rencontrer Dieu. On vous l'a fait déjà cinquante mille fois, j'essaierai une autre chanson ce matin.

Il faut l'aborder autrement, sinon les prédications consistent toujours à dire : nous les hommes nous avons tort, parce qu'on ne peut pas charger Dieu. Dans la colonne de la rencontre entre Dieu et l'homme, la colonne de l'homme est toujours pleine, et celle de Dieu est intacte et pure, à moins de parler comme Job et pendant trente chapitres d'essayer de tout lui attribuer, mais après tout lui est enlevé. Évidemment, la prédication consiste toujours à dire : si ça ne va pas, c'est de votre faute ! Si ça ne va pas, c'est de notre faute.

Je vais essayer de voir différemment les choses, non pas pour contourner l'évangile, mais en imaginant que cette difficile rencontre entre Dieu et l'homme a déjà eu lieu. Cette rencontre a déjà eu lieu mille et une fois, comme mille et une nuits, sous différentes tonalités. Elle s'est déjà inscrite en nous, et c'est pourquoi d'ailleurs quand nous le rencontrerons à nouveau, nous le reconnaîtrons. Quand les gens font la rencontre intense de Dieu, ils n'hésitent pas sur l'identité divine. C'est donc bien qu'elle a eu lieu avant et qu'elle s'est enfouie en nous, et quand nous le rencontrons à nouveau plus clairement, il faut qu'Il amorce cette rencontre, qu'Il en joue comme le prélude. Mais nous l'avons publié, ou bien nous ne l'avons pas retenu. Comme disait Jacob dans une phrase assez essentielle dans la rencontre avec Dieu : "Tu étais là et je ne le savais pas". Tu es passé, et je n'ai pas eu le temps de te reconnaître. Quelque chose au fond de moi t'a reconnu et je l'ai comme oublié. J'aurais envie de poser la question suivante : à quel moment de votre vie avez-vous été le plus vous-même ? le plus intensément visité ? non pas comme le pharisien rempli de votre ego dans un narcissisme, ce sont peut-être des moments plaisants, mais pas ceux-là parce qu'ils présentent une forme de culpabilité un peu gonflée, comme un dindon devant tout le monde, mais de ces moments où l'on a été dans le juste équilibre de bonheur, d'accueil, d'harmonie. Des moments peut-être d'une émotion très forte. Pour ma part, je suis en train de lire un livre que je vous recommande qui s'appelle : Une vie française, de Jean-Paul Dubois, et qui reprend une vie bien française à travers les différents présidents que nous avons connu dans notre gentille patrie. Il me rappelait cette époque où mon père avait acheté une simca mille (je parle pour les anciens), c'était une voiture intéressante, c'était la première voiture qui était considérée comme la première traction originale, et mon père me disait : jamais on n'en fera des meilleures. Vous l'avez constaté, le monde a changé ! Je pense que c'est l'époque de la mort du général de Gaulle. La télévision venait de rentrer chez moi, cela devait être une téléfunken, quelque chose comme ça, et l'on a assisté en direct à l'enterrement du général de Gaulle en soixante-dix. Excusez-moi de vous raconter ma vie, mais c'est ma première grande émotion, non pas que j'étais favorable à de président, j'étais un peu jeune pour avoir des opinions à ce sujet, mais quand j'ai vu rassemblés tous les grands de la terre, tous les rois, toutes les reines, et ceux qui étaient les derniers participants de la dernière guerre mondiale, rassemblés dans la cathédrale de Notre-Dame de Paris, une émotion très forte m'a saisi et que je n'ai jamais oubliée, qui est la possible paix d'un monde, une sorte de rassemblement universel.

Il y a au cours de nos vies des moments où nous sommes saisis imprévisiblement, à la fois par une espérance sur nous-même, sur le monde, sur la famille, qui ont inauguré la manière dont Dieu veut nous rencontrer. Apparemment, la paix, l'universel, sont des valeurs qui signifient quelque chose pour moi, c'est pour cela que je suis prêtre d'ailleurs, et il y a en vous d'autres rencontres avec des moments privilégiés. Ce sont peut-être des paysages, des musiques, des gens qui ont été signes de Dieu, qui vous ont traversé de fond en comble. C'est pour cela que vous êtes mariés, j'imagine que cela vous a fait cet effet-là. Et ce que vous n'avez pas rencontré ainsi, vous l'avez rencontré ailleurs, les chemins sont variés et multiples. Toutes ces rencontres apparemment si humaines et si profanes ne sont pas pour autant déshabitées de Dieu. Ces moments-là quand on les regarde de près, ne sont-ils pas des moments de désarmement de soi-même ? Des moments particuliers où nous lâchons prise, dans ce délicat équilibre qu'il y a entre ce lâcher prise et cette ouverture. Nous nous plaignons que nous ne rencontrons pas vraiment Dieu, mais nous avons autant de mal à nous rencontrer les uns les autres, avec qui depuis tant d'années nous vivons, avec qui nous avons du mal à trouver cette tonalité juste, cet accord musical qui nous a permis de nous rencontre profondément. Avec beaucoup d'entre vous, je n'ai pas encore eu l'occasion, ni de vous connaître, ni de me dévoiler, je ne le ferai pas plus aujourd'hui. Il faut des moments extrêmement désarmés, et l'on ne peut pas toujours tenir sur ce désarmement personnel pour rencontrer l'autre. Quand on rencontre l'autre au moment de ce désarmement de son âme, un moment en fait de drame, de grande intensité à la fois dramatique et heureuse, on entend la juste musique de son âme. Sinon, on ne l'entend pas. Si nous avons autant de difficultés, si nous ne pouvons pas nous rencontrer les uns les autres sur cette tonalité-là, ne nous plaignons pas que nous ne rentrons pas encore Dieu sur cette tonalité. Nous avons les mêmes difficultés rencontrer l'Autre qu'à rencontrer tous les autres. Il nous faut trouver le juste accord de notre âme. Ce n'est pas du côté de Dieu, car Dieu joue de tous les instruments avec nous, il essaie toutes les harmonies. Je rencontrais une jeune grand-mère qui s'était donné comme tâche d'aller visiter tour à tour tous ses enfants et petits-enfants en essayant de régler tous les problèmes conjugaux, etc … Vous imaginez qu'elle n'était pas toujours la bienvenue la belle-mère. Tout le monde avait essayé de lui faire comprendre qu'il était peut-être temps qu'elle se donne une autre consigne de vie. Je lui disais, parce qu'elle se plaignait d'être mal reçue, qu'elle pourrait consacrer son temps à davantage de vie spirituelle, la prière, etc … elle m'a répondu : oh ! Dieu ? Vous allez me dire que ce n'est pas la consolation des belle-mères, mais enfin dans la vie, il y a un moment où il faut bien se centrer sur cette quête-là. Elle disait : Dieu, moi je l'ai cherché dans ma jeunesse comme une forteresse, j'ai fait le tour plusieurs fois et je ne l'ai pas trouvé. Alors, j'ai abandonné. En l'écoutant, je pensais : ce n'est pas tellement Dieu qui est une forteresse, c'est notre âme qui est fermée sur elle-même. Il fallait qu'à un moment, il y ait une sorte de brèche, comme dans les murs de Jéricho, car Dieu n'arrête pas de tourner autour de notre âme trop enfermée sur elle-même, comme celle du pharisien. Ce que Dieu cherche, c'est l'entrée musicale, l'accord, comme dans les contes où cette note de musique ineffable, ouvre la porte secrète. La prière n'est-elle pas l'endroit où nous cherchons à nous accorder, nous cherchons le juste accord. Personne ne peut nous le dire à l'avance quelle est la musique secrète qui nous fera rentrer dans la quête de l'amour désarmé de Dieu. Il est certain que lorsque nous avons traversé des épreuves, au cœur de cette épreuve, nous avons entendu au cœur de la bourrasque, au cœur de l'ouragan, comme un tremblement de terre (je fais allusion ici au prophète Élie), et ce sont des preuves, nous avons entendu derrière le bruit de l'ouragan, mais cela n'efface pas le vacarme de l'ouragan, le bruit du silence divin, le bruit que fait l'amour désarmé devant l'épreuve qu'Il traverse avec nous. Parfois d'ailleurs, il est possible que nous n'ayons pas entendu cette musique, ce silence derrière l'ouragan, que pour l'instant, seul l'ouragan a rempli nos oreilles, que nous sommes encore dans le bruit du tremblement de terre, nous sommes encore dans la phase de désarmement, nous sommes désemparés (c'est un beau mot, désemparés).

Dieu égrène cette musique, la sienne, celle qui nous convient, jusqu'au jour où il y a rencontre réelle. Pour l'instant, elle ne sera que furtive, elle laissera des traces, pour ne pas trop nous impressionner, pour ne pas trop nous brûler, pour ne pas trop nous confronter. Nous voulons Dieu, mais est-ce que nous sommes prêts à nous lancer dans l'amour brûlant de Dieu ? Il y a un apprivoisement nécessaire, il faut que nous habituions à cette musique intérieure qui est, non pas celle par laquelle Dieu voudrait nous appâter, mais celle qui correspond à l'ouverture de notre cœur, l'ouverture de notre humanité, à celle comme je le disais au début, nous acceptions quelque peu de nous laisser aller, parce que c'est dans cette ouverture-là dans la prière et le fervent, que nous acceptions de rencontrer quelqu'un avec cette tonalité juste, comme d'ailleurs il nous arrive de nous rencontrer entre humains, ou à un moment presque magique nous rencontrons l'autre. J'entends souvent les gens dire : cette personne-là, je ne l'aimais pas beaucoup, je ne la connaissais pas, mais en fait, elle gagne à être connue. Et souvent nous constatons que derrière les masques, nos malentendus, nos illusions, et cela fait partie du jeu humain, il y a quelqu'un d'autre que nous pressentons, et qu'un jour, il nous arrive dans le hasard des événements, d'entendre la vraie musique de cette humanité qui nous émeut. Je pense qu'au paradis, nous ne cesserons pas d'être émus par l'authentique humanité des autres, et nous aurons des milliards d'autres à rencontrer, qui seront autant d'éclats qui n'épuisent pas la majesté de Dieu.

Frères et sœurs, notre vie chrétienne c'est cette quête de rencontrer la juste harmonie dans nos attentes, dans nos regards, dans nos voix, dans nos prières, dans nos vies communes qui, à la fois, nous ouvrent plus résolument et totalement, comme si c'était la solution de nous-même, pour pourvoir dire tout à coup : ah ! oui, ce moment-là, c'est pour cela que j'existe, c'est pour cette rencontre-là. Dieu est déjà là. C'est lui qui nous guide de l'intérieur d'une façon extrêmement pudique dans cette quête, et nous avons à nous laisser faire par cette aspiration qui consiste à ne jamais désespérer, même si nous n'avons pas encore trouvé cela. Mais quand nous perdons le fil rouge, revenons un peu en arrière, comme quelqu'un qui s'est perdu en forêt. Revenons à la précédente étape, là où cette tonalité jute de nous-même avait bien résonné à nos oreilles et aux oreilles de Dieu, on était presque sûr de cette rencontre. En revenant à l'étape précédente, en faisant un peu la lecture de notre vie, en entendant comme après coup que Dieu ne nous a jamais abandonné jamais qu'il a été présent dans ces rencontres-là, c'est par ces petits instants furtifs de rencontres, Il nous aide à déployer pleinement cette humanité. Dieu se plaint toujours que nous n'offrons que peu de surface à sa grâce. Sa grâce surabonde, mais pour l'accueil, il faudrait pouvoir ouvrir et déployer davantage toutes les ailes de nos âmes.

Frères et sœurs, c'est avoir confiance que de nous ouvrir davantage dans ce que nous sommes devant Dieu, comme un instant, comme un oiseau qui ose tendre les ailes pour s'élancer dans le vide vers Dieu, dans son amour.

 

 

AMEN