LA LETTRE D'AMOUR DE DIEU

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5-10 ; Mt 22, 34-40
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année A (27 octobre 2002)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

J'ai vraiment l'impression que ce glaive qui a été prophétisé par Siméon pour le cœur de la Vierge : "Voici qu'un glaive te transpercera le cœur", est toujours à l'œuvre dans notre monde à travers toute cette fureur qui se déchaîne : cette pièce de théâtre tragique à Moscou, les vingt et un morts en Algérie avant-hier… Et pourtant, l'évangile est là pour parler d'amour, alors, je vais suivre l'évangile, ce sera peut-être ma réponse, et en tout cas, c'est la réponse du Seigneur.

Pour parler d'amour, je vais vous parler d'un amoureux. Un amoureux qui attend la lettre de celle qu'il aime, parce qu'il est sûr qu'elle va lui écrire. Il a vu beaucoup de signes dans la journée qui vient de se passer, il est sûr qu'elle va enfin lui envoyer les mots les plus tendres, les plus doux, les plus vrais. Enfin, elle va déclarer sa flamme, enfin, elle va montrer un peu d’intérêt à cet amoureux qui guette le facteur. Il n’est pas sans rien faire, en attendant le facteur il récite la lettre dans sa tête. D'ailleurs, il la voit cette lettre. Il voit l'encre violette, il voit l'adresse, il voit le sourire du facteur, la bicyclette qui repart. Mais, la lettre n'est pas arrivée. Alors l'amoureux va se dire : non, demain elle m'écrira sûrement, demain elle m'enverra les mots les plus doux, les plus charmants, demain elle délivrera le fond de son cœur, demain enfin, je trouverai le bonheur. Les amoureux sont de la race de ceux qui espèrent. Ils voient des signes partout.

Nous, on est un peu comme cela avec Dieu. On attend toujours une lettre de sa part, on attend qu'il se révèle une bonne fois pour toutes, et en attendant, on rédige la lettre dans notre tête, on attend le facteur, et puis … demain, il viendra, il saisira ma famille, il me saisira tout entier, demain, demain !

Non, non, la lettre est bien envoyée, il nous faut la recevoir. Mais qu'y a-t-il dans cette lettre de Dieu ? Marcel Proust raconte une histoire semblable dans le premier volume de "A la recherche du temps perdu", "Du côté de chez Swann" : "Tous les soirs, je me plaisais à imaginer cette lettre, je croyais la lire, je m'en récitais chaque phrase. Tout d'un coup, je m'arrêtais effrayé. Je comprenais que si je devais recevoir une lettre de Gilberte, ce ne pourrait pas être celle-là, puisque c'était moi qui venais de la composer".

La foi, est affaire de réalisme. Il s'agit vraiment de recevoir cette lettre ou de ne pas la recevoir. On ne peut pas dire dans la foi que le désir suscite l'objet, puisque cette lettre il me faut la saisir. Cette lettre ce n'est pas à moi de l'inventer dans ma tête. Dans cet évangile, il est dit précisément :"Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit", mais pas de toute ton imagination. Et comme l'amoureux qui attend cette lettre, comme Proust qui attend cette lettre, je crois qu'il nous faut accepter de la recevoir. Je comprends les athées, ces personnes qui n'ont pas rencontré Dieu, qui n'ont pas fait cette expérience de Dieu dans leur vie et qui composent des lettres imaginaires. Un jour, ils en ont assez de cette lettre imaginaire et ils jettent le bébé avec l'eau du bain. Non, la foi, c'est vraiment : "Tu aimeras", ce qui veut dire : "tu recevras cette lettre, et tu l'ouvriras". Il y a un côté très réaliste, quelle révélation puis-je attendre de moi-même ? Cette révélation vient forcément d'un autre, cette lettre, il faut forcément qu'un autre l'ait envoyée. C'est en quelque sorte, notre engagement à nous, c'est-à-dire non pas de fuir dans la rêverie à attendre une lettre hypothétique, mais précisément de recevoir cette nouvelle, cette Bonne Nouvelle que le Seigneur nous a envoyé : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit". C'est là notre engagement.

Maintenant, quel est l'engagement de Dieu ? Quelle est cette lettre qui nous est réservée, cette lettre qu'Il nous a demandé d'ouvrir ? Je continue avec Proust : "Et dès lors, je m'efforçais de détourner ma pensée des mots que j'aurais aimé qu'elle m'écrivit, par peur en les énonçant, d'exclure justement ceux-là, les plus chers, les plus désirés du champ des réalisation possibles". Il ne s'agit pas non plus d'inventer les mots qui doivent venir de la part de Dieu. J'aime beaucoup cette pudeur de Proust, il ne veut pas user les mots, il ne veut pas d'abord les avoir entendus dans sa tête, il veut les entendre pour la première fois tout neufs, venant ce celle qu'il aime. Il ne veut pas, et c'est la même chose pour Dieu, que nous usions les mots, qu'on invente à sa place les mots qu'Il a envie de nous dire, mais Il a envie qu'on les reçoive comme si c'était la première fois : "Même si par une invraisemblable coïncidence, c'eût été justement la lettre que j'avais inventée, que de son côté m'eût adressé Gilberte, y reconnaissant mon œuvre, je n'eusse pas eu l'impression de recevoir quelque chose qui ne vint pas de moi, quelque chose de réel, de nouveau, un bonheur extérieur à mon esprit, indépendant de ma volonté, vraiment donné par l'amour".

Le génie de Dieu de cette révélation, l'ancienne et la nouvelle, ce génie c'est d'avoir inventé quelque chose que nous-mêmes étions incapables d'inventer. Quelque chose d'absolument surprenant, parce que nous, on aurait très bien pu s'inventer une image de Dieu, peut-être un Dieu câlin, quelqu'un qui est là pour soigner nos maux de l'âme ou du cœur, un Dieu lointain sûrement, parce que le divin c'est terrifiant donc il faut mettre une certaine distance pour pouvoir vivre. Ou alors un Dieu pas commode, pour garantir un certain niveau d’entente dans la société, une certaine vie possible avec un Dieu qui régente et qui pose des interdits. Mais, ce n'est pas cela la révélation chrétienne. Il a inventé de venir parmi nous, il a inventé d'aller jusqu'au bout, jusqu'à la croix, et l'eucharistie qui est le fruit de la croix. Il a inventé les mystères lumineux (c'est la nouvelle manière de parler à Marie dans le Rosaire), il a inventé le baptême, il a inventé Cana, il a inventé l'appel à la conversion, il a inventé la Transfiguration et l’Eucharistie. Il a inventé vraiment quelque chose qui était donné par l'amour, indépendamment de notre volonté, puisqu'Il a inventé quelque chose qu'on était incapables d'imaginer. Cet amour a deux caractéristiques : Nous avons reçu d'abord cette proximité, et c'est bon de se le rappeler de temps à autre car nous roulons avec notre vieux fonds de commerce de notre foi qui est acquise depuis longtemps, mais c'est bon de se rappeler que Dieu s'est fait proche et que c'était inconcevable d'imaginer un Dieu qui se fasse aussi proche que cela. Ensuite, Dieu s'est fait faible, et c'est inconcevable d'imaginer un Dieu qui se fasse faible à ce point.

Je crois que ce sont les deux caractéristiques de l'amour. Forcément l'amour est proche, il nous touche non pas par sa force, mais par sa faiblesse. Quand on a arrêté de "rêver Dieu", c'est qu'on a accueilli profondément la foi chrétienne. Quand on a arrêté de rêver une certaine lettre imaginaire que Dieu nous enverrait, à ce moment-là on a vraiment reçu la révélation qu'il voulait nous donner. Et Proust disait tout à l'heure : "Et si par une invraisemblable coïncidence, c'eût été justement la lettre que j'avais inventée …" Dieu a choisi, et c'est cela le spécifique de la foi chrétienne, d'apporter cette radicale nouveauté en prenant mon visage. Quand je dis mon visage, mais c'est le vôtre aussi ! Il a choisi cette faiblesse de proximité, précisément en faisant une lettre qui nous ressemble. Et l'on comprend que là, nous sommes au cœur du message chrétien, au cœur de la foi chrétienne, au cœur de cette lettre qui illumine l'amoureux parce qu'il était incapable d'imaginer une lettre pareille de la part de sa bien-aimée.

Et le prochain dans tout cela ? Là, pour l'instant j'ai parlé de l'amour de Dieu. Vous vous rappelez la question que Bernard Pivot posait dans son émission "Apostrophes", il y a longtemps : "Et Dieu dans tout cela ?" En disant : "Et le prochain dans tout cela ?", je ne fais que transposer. Justement, le prochain, c'est la lettre de Dieu. Parce que dans "prochain", c'est évident, il y a proximité, dans "prochain", il y a aussi la faiblesse de l'autre. Il nous faut accueillir Dieu comme notre prochain, et notre prochain comme Dieu. Pas plus qu'il ne faut "rêver Dieu", pas plus, faut-il imaginer le prochain. Le prochain, comme Dieu, nous sont livré tel quel, et nous n'avons pas à "rêver notre prochain". C'est souvent comme cela dans la découverte amoureuse, au départ, on "rêve l'autre", on l'imagine, et l'on s'en fait un portrait un sympathique. Mais tout d'un coup, et c'est là que passe véritablement l'amour, il nous éclate en pleine figure, et l'on commence vraiment à l'aimer. Tout d'un coup, on a arrêté de "rêver l'autre", et on le reçoit tel qu'il est dans cette proximité qui fait parfois un peu peur mais en même temps, on accepte jusqu'à sa faiblesse, ce qui est quand même le comble de l'amour.

Le fait que Jésus ait, de façon explicite, relié ces deux commandements, l'amour de Dieu et l'amour du prochain, n'est pas innocent, c'est un peu la même chose finalement. Pas plus que je ne dois imaginer un Dieu avec cette tête-là, pas ne dois-je imaginer un prochain avec cette tête-là. C'est après qu'il nous faut ouvrir la lettre et pas seulement nous émerveiller de ces mots d'amour qui nous sont donnés par Dieu dans sa révélation, pas seulement nous émerveiller de cette lettre de Dieu qu'est le prochain, mais y reconnaître les traces de Dieu. Il nous faut ouvrir cette lettre et aimer Dieu et le prochain, puisque toute la Loi se résume à ces deux commandements.

 

AMEN