AMOUR SINGULIER ... ET PLURIEL

Ex 22, 20-26 ; 1 Th 1, 5-10 ; Mt 22, 34-40
Trentième dimanche du temps ordinaire – Année A (24 octobre 1999)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Au temps de Jésus, il y a des clans, il y a des partis, il y a des coteries, et Jésus a fermé la bouche aux Sadducéens qui ne croient pas qu’il y a une résurrection des morts, et apprenant qu’il avait cloué le bec aux Sadducéens, les Pharisiens vont se réunir et ils vont se dire : "Peut-être que cela est une bonne affaire, peut-être que nous allons pouvoir comme récupérer un Messie, nous allons pouvoir réunir Jésus à notre cause puisqu’il semble se détour­ner de celle des Sadducéens, peut-être qu’on pourrait le récupérer dans notre coterie ?" Ils se réunissent et ils vont charger une sorte d’émissaire d’aller interroger Jésus pour lui demander : "Quel est le plus grand commandement ?" Voilà une question qui appelle une réponse, une réponse singulière, voilà une question singulière qui appelle une réponse singulière. C’est comme si ce pharisien se disait : Jésus est un homme pressé, comme la chanson de Noir Désir, il lui faut mâcher le travail, il faut avoir un titre à mettre dans le journal, et je suggère comme titre : "Le Pharisien libéré !" Il lui faut à ce pharisien comme un slogan, quelque chose presque de l’ordre de la publicité, quelque chose qui permettra de situer réellement ce Jésus, quelque chose de simple, quelque chose de carré, quelque chose dans lequel il rentre, et puis avec tous ces clans, avec toutes ces coteries, on ne va pas en rajouter une autre, tandis que si c’est l’homme d’une seule idée, ça ira, parce que dès qu’il y a deux idées, il y en a qui sont pour la première, et d’autres qui sont pour la deuxième, et trois c’est pire, parce qu’il y en a qui sont pour la première et la deuxième, et d’autres pour la première et la troisième, et l'on n’arrive jamais à s’entendre, parce qu’il y en a qui vont être pour telle idée, d’autres pour telle autre. Et puis le pharisien, c’est un monothéiste, alors il se dit que ça va simplifier la tâche des catéchistes, un commandement, un Dieu, voilà que tout se ramènerait à quelque chose d’un peu uniforme, alors Jésus, je t’en supplie, simplifie-moi la vie, donne à ceux qui m’ont envoyé, ce commandement, le plus grand, le seul, que je puisse leur répondre.

Et vous avez entendu comme moi ce que ré­pond Jésus : "Le premier commandement, tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme de tout ton esprit ; et le second qui lui est sem­blable, tu aimeras ton prochain comme toi-même". Au lieu de répondre au singulier, Jésus répond pluriel, au lieu de répondre d’une simple manière, il répond pluriel. D’ailleurs on voit bien que les deux comman­dements ne se réduisent pas l’un l’autre, c’est-à-dire si l’on vit le premier cela ne nous dispense pas de vivre le second, et inversement, si l’on vit le second cela ne nous dispense pas de vivre le premier, les deux sont comme irréductibles, les deux sont comme hétérogènes. Il y a là une façon neuve de présenter une sorte d’amour "en stéréo". Et je pense à une phrase que j’ai lu cette semaine, un homme qui dit : "Tout homme qui n’a souci que d’une chose est dan­gereux". Et l’auteur ajoute : "J’ai été dangereux moi-même". Et je rajouterais : "J’ai été dangereux moi-même !" Parce quand on a souci d’une chose, on voit bien que cette idée va comme se dresser comme un menhir dans un champ de la Basse Bretagne, un es­pèce d’idée isolée, une idée qui prend toute la place, une sorte d’idée qui nourrit, on le voit bien, aussi des tendances soit sectaires, soit totalitaires ; quand l’idée prend toute la place à ce moment-là, il y a comme une fascination, soit le sectaire qui est une tendance à l’étroitesse, soit au contraire le totalitaire qui serait une tendance large, mais dans les deux cas aussi bien une tendance étroite qu’une tendance large, on voit bien que l’idée a pris toute la place, tout le champ de la vision, et qu’il n’y a plus deux idées pour jouer, pour se cogner l’une contre l’autre. Et tous les systè­mes totalitaires comme tous les systèmes sectaires avant de se préoccuper du sort matériel des dirigeants, ils se sont d’abord préoccupés d’une seule idée. Par exemple, chez les Témoins de Jéhovah, la fin du monde est pour après-demain, voilà une idée qui prend toute la place, voilà une idée qui suffit pour détruire une famille, voilà une idées qui suffit aussi pour avoir un nouveau plan de contre-société. D’ailleurs, ce n’est pas forcément dangereux, et là on distingue l’illuminé celui qui est dans son monde, du fanatique, celui qui est contre le monde. Et d’ailleurs on peut avoir par des espèces de combinaisons un peu étranges entre un illuminé étroit, un illuminé sectaire, et un illuminé large, on peut avoir un fanatique étroit, un fanatique sectaire, et un fanatique large, un fanati­que totalitaire.

Ce qui nous importe dans cet évangile, c’est que Dieu répond au pluriel. Et l'on pourrait s’amuser à imaginer une réponse singulière, on pourrait essayer d’imaginer de faire comme une espèce de réduction à l’absurde. Que serait-il arrivé si Jésus avait répondu de manière singulière ? On se dit d’abord, par exem­ple que Jésus est un humaniste, donc il va répondre à la question : "Quel est le plus grand commandement" ? - "Aime ton prochain comme toi-même". Qu’est ce que cela aurait donné ? Cela aurait donné sans doute une espèce de société des amis de l’homme, une so­ciété de philanthropes qui se seraient réunis pour es­sayer de discuter quel est le juste amour de soi-même dans un état de droit, qui se seraient réunis pour sa­voir quel est mon prochain, quand commence le pro­chain, quand finit l’étranger, quand commence l’étranger, quand finit le prochain, bref, sans doute des choses assez ennuyeuses. Il est à remarquer d’ailleurs que souvent les sociétés de philanthropes finissent par devenir misanthropes, et souvent les sociétés qui se constituent ainsi comme amis de l’homme finissent toujours dans une loge obscure à exclure tout le monde.

Qu’est-ce que cela aurait donné que Jésus ré­ponde simplement : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton es­prit" ? Je crois que cela aurait donné quelque chose comme l’Islam, puisque le seul commandement dans l’Islam, c’est : tu aimeras le Seigneur Dieu qui est l’unique Seigneur ; bien sûr, il y a une régulation communautaire, bien sûr il y a le jeûne, l’aumône, la prière, la confession de foi, le pèlerinage, mais autre chose un double commandement, autre chose un commandement, un premier et un second qui lui est semblable, autre chose un commandement unique avec une régulation communautaire.

Jésus lui, il préfère faire jouer les idées en­semble, il préfère inventer une sorte d’harmonie, il préfère que les idées en quelque sorte, s’accordent, il préfère inventer la "stéréo", il trouve que pour rendre compte de notre monde qui est complexe, une idée ne va pas suffire parce que avec une idée on ne fait pas un monde, un idée on n’a pas une juste relation au monde, tandis qu’avec deux, on y arrive un peu mieux, et puis pour rendre compte de sa Parole qui est multiforme par les quatre évangiles, il trouve que peut-être que deux idées c’est mieux, c’est la ren­contre de cette parole qui est plurielle sur lui, et puis lui-même le Christ Bien-Aimé, il est aussi complexe, et sans doute qu’une double parole "aimer son pro­chain comme soi-même, aimer Dieu de tout son cœur et de toute son âme" rend compte d’une façon toute particulière de cette complexité du Christ à la fois vrai Dieu et vrai homme, sans doute que dans les deux commandements sont contenus en quelque sorte comme dans une noix l’affirmation du Concile de Nicée, et cela rend compte aussi de cette complexité qu’il y a en Dieu. Et si aimer son prochain comme soi-même n’est-ce pas réalisé d’une façon très parti­culière, mais là il y a comme une espèce de hiatus, par le Père qui aime le Fils dans cet unique amour de l’Esprit saint ? Est-ce que ces deux commandements ne nous parlent pas non plus de la Trinité ? Et cela nous parle aussi sans doute de la réalité du ciel, qui est une réalité infiniment plus complexe que simple­ment une idée que l’on pourrait contempler dans une caverne obscure, et si la réalité du ciel n’était pas tra­duite d’une façon substantielle par ces deux comman­dements, aimer Dieu, aimer son prochain comme soi-même, aller de l’un à l’autre, de l’autre à l’un, pour faire jouer ces deux idées une éternité ne sera peut-être pas de trop.

Et moi je pense à nos vies, aussi bien celles d’une génération exposée qui est celle des pères et mères de famille, parce que quelquefois ils ont souci de leurs enfants et ils ont souci aussi de leurs parents, ils sont comme tiraillés, mais toutes nos vies sont tiraillées, on voudrait pouvoir tout faire, on voudrait pouvoir aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute son intelligence, aller à tous les offices de saint Jean de Malte, et l'on voudrait aussi pouvoir aimer notre prochain et l'on voudrait donner plus de temps à nos enfants, plus de temps à nos parents, et l'on voudrait un jour, parce qu’on a la même requête que le pharisien, on voudrait dire à Jésus : "Cela suf­fit, simplifie-moi la vie, donne-moi un commande­ment". A défaut de changer la vie comme Rimbaud, on pourrait dire : "Simplifie-moi la vie" ! Et Jésus nous renvoie toujours à cet amour de son Père et à l’amour que nous devons pour nos frères, il nous ren­voie toujours à cet amour singulier et pluriel, et notre pharisien avait trouvé son titre pour son journal : "L’amour singulier et pluriel".

 

 

AMEN